La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962) et Mauresques. Femmes orientales dans la photographie coloniale 1860-1910 de Christelle Taraud

Deux livres de Christelle Taraud
mardi 15 janvier 2008
par  CP
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Dans La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Christelle Taraud explore un champ de recherche jusqu’alors peu exploité [1]. Il est rare en effet que les historiennes traitent de cette question et son étude — originale par ses sources et son analyse — s’attaque au cœur du sujet en soulignant le lien entre la domination coloniale et la domination sexuelle.

Les trois axes choisis par l’auteure — la réglementation, la marginalité, les fantasmes et les réalités — permettent une approche approfondie des codes et des mécanismes du réglementarisme colonial. Le modèle occidental s’est imposé à des sociétés considérées comme instructurées et tribales.

S’ajoute à cette première étude un album, Mauresques. Femmes orientales dans la photographie coloniale 1860-1910 , qui est une recherche par le biais de l’image (250 photos inédites du fond Roger Violet). Deux ouvrages qu’il est donc difficile de séparer tant l’un et l’autre se complètent — le second étant la version esthétique du premier — pour une meilleure compréhension de cette double exploitation des femmes, sexuelle et coloniale.

Christelle Taraud éclaire ainsi tout un pan caché de l’influence des fantasmes d’antan sur l’imaginaire relationnel et sexuel occidental ; la fascination pour l’orientalisme faisant aussi écho à l’ébauche, au XIXe siècle, des revendications d’autonomie des femmes occidentales. « L’orientalisme impose […] une image de féminité oisive, passive et offerte qui n’est pas anecdotique. Elle traduit l’idée qu’en Orient il serait encore possible de retrouver le paradis perdu, c’est-à-dire un rapport entre les hommes et les femmes qui soit “naturel” et “simple”, conforme à la traditionnelle domination masculine. »

Les conquérants sont d’abord confrontés aux odalisques et aux almées, c’est-à-dire aux citadines en haut de la hiérarchie sociale. La fascination que ces femmes exercent est illustrée par les premières peintures orientalistes qui transcrivent leur sensualité langoureuse et raffinée et, parfois aussi, une manière d’autonomie dans l’enfermement. Mais bientôt la beauté étrange se transforme en beauté primitive et les photographes se chargent de théâtraliser les fantasmes d’exotisme où la représentation des femmes évolue de la sidération à l’encanaillement. Le rêve est terminé, le processus de dégradation des femmes est entamé. « Entre l’imaginaire érotique des Orientalistes et la réalité prostitutionnelle des journaux de reportage, s’intercale une gamme infinie de représentations : cartes postales de “Mauresques”, films coloniaux, qui propose presque toujours une lecture essentialiste du rapport homme-femme, en conformité avec la domination masculine. » Plus question d’un semblant d’autonomie qui pourrait freiner le commerce touristico-sexuel qui se généralise.

Le dévoilement des femmes, lié à la problématique de la relation de l’Islam à l’image, est un message sans ambiguïté aux hommes des pays conquis. La représentation photographique est une violence subtile qui traduit par le fait l’appropriation réelle ou symbolique des femmes, en même temps qu’elle est une insulte publique à la société. Peu à peu, l’orientale fait place à l’indigène — avec l’instauration du code qui correspond à l’organisation politique de l’exception racialisée — et enfin à la “fille soumise” avec l’entrée dans une modernité prostitutionnelle de type capitaliste . « En révélant la véritable condition de la majorité des prostituées par rapport à leur société d’origine (musulmane, juive, européenne), mais aussi au sein du système réglementariste colonial, et en mettant l’accent sur la violence, la faim, la misère sexuelle qui fondent l’essentiel de leur quotidien, il s’agit bien sûr de dévoiler l’homogénéité, “indigène” et coloniale, de la domination masculine, mais aussi d’exposer en pleine lumière, la réalité d’un esclavage sexuel “moderne” et “racialisé”. »

Le réglementarisme colonial de la prostitution institutionnalise ainsi la domination sexuelle. L’implantation d’un système répressif s’accompagne de l’hypocrisie des autorités quant au profit qu’elles tiraient du contrôle de la prostitution — et de la misère sociale — sous couvert de “péril” vénérien et sous prétexte de sauvegarder la morale. Outre les maisons d’abattage où des prostituées sous-alimentées subissaient jusqu’à 70 rapports sexuels journaliers, la vente des femmes pour les quartiers réservés et les maisons closes, il y a aussi les bordels militaires de campagne français. Bordels militaires qui resteront en place jusqu’à l’indépendance algérienne, pour preuve « l’affaire de Turenne » en 1961 qui montre comment le racisme s’allie à la domination coloniale pour justifier une situation fort lucrative et la banalisation des traitements inhumains et dégradants.

La convergence entre le système économique et social de la colonisation et l’ancien mode organisationnel pose la « question de la marginalité économique et sociale des prostituées par le biais de l’explosion urbaine, de la prolétarisation et du déclassement, propres à l’instauration d’un capitalisme industriel offensif porté par la colonisation, mais aussi de jauger l’impact de cette implantation sur les sociétés d’origine et notamment sur la famille patriarcale traditionnelle. »
La recherche de Christelle Taraud relie les abominations du régime colonial à la situation prostitutionnelle d’hier et aujourd’hui. De même qu’elle souligne l’influence de cette phase sur la construction d’une image de “l’homme arabe” et sur l’absence de reconnaissance du rôle des femmes combattantes dans la guerre d’indépendance. Ces ouvrages dépassent de loin l’analyse sur une situation historique donnée et empiètent largement sur une réflexion qui rejoint l’actualité des deux rives méditerranéennes.


Christelle Taraud, La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Payot, 2003 et Mauresques. Femmes orientales dans la photographie coloniale 1860-1910, Albin Michel, 2003.


[1l’ouvrage a reçu, en mai 2004, le prix Alf Andrew Heggoy Book Price décerné par The French colonial historical Society pour le meilleur livre de l’année concernant l’histoire coloniale française