La Méditerranée de tous bords

24e festival du film méditerranéen de Montpellier
samedi 8 décembre 2007
par  CP
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Le 24e festival du film méditerranéen de Montpellier illustre encore une fois, par sa diversité, la richesse des expressions cinématographiques dans la région. Cette diversité pose d’ailleurs la problématique de l’homogénéité d’une production cinématographique au-delà du lien géographique.
22 pays représentés, la Méditerranée dans tous ses états et de tous bords avec des films d’inspiration politique, sociale et culturelle. Des films méconnus aussi car peu distribués. La sélection montre en effet "l’importance scandaleusement ignorée de la production cinématographique des pays du Bassin méditerranéen et de la mer Noire", comme le souligne Henri Talvat cofondateur du festival, hormis peut-être pour les productions italienne, française ou espagnole, c’est-à-dire occidentales, quoique… Concurrence déloyale d’Ettore Scola, présenté au 23e festival a été distribué en catimini, sans parler, évidemment, du film israélien, Desperado Square de Beni Torati (Antigone d’or 2001), qui n’a bénéficié que de quelques projections dans le circuit des salles Art et essai.

22 pays, 30 nouveaux longs métrages dont 10 en compétition, 36 courts métrages récents dont 17 en compétition et enfin 13 documentaires.
Tous les films du festival du cinéma méditerranéen de Montpellier ont un contenu socioculturel et pour beaucoup politique. S’agissant des 30 longs métrages récents, la sélection — très large — reflète les différentes préoccupations des sociétés méditerranéennes, une actualité grave comme Innowhereland de Tayfun Pirselimoglu qui raconte la quête d’une mère à la recherche de son fils. Dès le générique, le thème s’inscrit sur l’écran, en déroulant : en Turquie, plus de mille personnes disparaissent chaque année, certaines de prison et seule la moitié des disparitions est élucidée. Autre problème, celui du nombre croissant de meurtres familiaux en Italie avec le Soleil dans les yeux d’Andrea Porporati. Une minute de soleil en moins de Nabil Ayouch dénonce la corruption et les mafias de la drogue au Maroc. Le traitement de l’image, très publicitaire, n’ajoute toutefois rien au propos du film ou à la mise en scène.

Les constats se font aussi sur un mode plus léger, sans perdre pour autant leur caractère critique. Deux films tunisiens, Khorma de Jilani Saadi et Le chant de la Noria d’Abdellatif Ben Ammar traite de discrimination, de classe et de genre. Le premier met en scène un orphelin aux cheveux roux, recueilli par un colporteur de nouvelles, avec en fond les coutumes autour de la mort dans la culture populaire. Dans le second, il s’agit d’une jeune femme, divorcée, refusant le rôle imposé par la société. Le film peu à peu se transforme en road movie qui souligne le désarroi des personnages, la notion déracinement et le refus des valeurs inculquées. Occident de Cristian Mungiu se penche sur le désir des jeunes de quitter la Roumanie où le malaise social pousse des jeunes femmes à s’adresser à des sociétés matrimoniales — véritables entreprises et miroir aux alouettes — qui les "placent" dans les pays occidentaux.

Deux films slovènes sur le vide idéologique, la société de consommation et la contestation exprimée par une contre-culture non politisée, Ljubljana d’Igor Strek — techno, amphets et petits boulots. L’un des personnages déclare devant un tag du A cerclé pour Anarchie : "Ce n’est pas l’anarchie qui est à la mode, c’est les amphétamines !" Le format de court métrage aurait mieux convenu à la forme décousue de l’histoire et au parti prix, appuyé, de filmer caméra à l’épaule. Le Garde-frontière de Maja Weiss, malgré de belles images, évoque aussi la perte des repères, mais reste hélas une sorte de sous-Délivrance avec clin d’œil au voyage initiatique de la Nuit du chasseur.

Autre reflet désenchanté de l’Europe du Sud, Un jour au mois d’août de Constantinos Giannaris. Les habitants d’un immeuble d’Athènes quittent la capitale. Hors du contexte routinier, l’absence des habitudes, qui tiennent lieu de repères, remet en question la vie des couples et des familles. Le vernis craque et les vies basculent. Mal de vivre également pour les personnages de l’Embaumeur de Matteo Garrone, dont le plan de la voiture immergée fait référence, immanquablement, au film de Charles Laughton, la Nuit du chasseur.
Le sujet de Carlos contra el mundo de Chiqui Carabante évoque le film de Laurent Cantet, Emploi du temps, mais a pour cadre un quartier populaire de Malaga où Carlos s’invente un boulot d’agent immobilier pour fuir la pression familiale.

Le thème de la mémoire est également récurrent dans cette sélection, par les décalages culturels avec Letter to America de Iglika Triffonova, lettre-vidéo d’Ivan, parti au cœur de la Bulgarie avec un caméscope à la recherche des paroles d’une chanson oubliée. Rencontres et magie des racines retrouvées pour sauver Kamen, son ami dans le coma aux États-Unis. Mémoire d’une famille et de plusieurs générations autour d’une maison et la mère avec le Plus beau jour de ma vie de Cristina Comencini. Enfin mémoire du cinéma populaire égyptien avec le Magicien de Radwan El-Kashef, comédie dramatique dans la tradition égyptienne, illustrée autant par l’histoire, le jeu des acteurs que par la musique.

Alors que les films slovènes illustrent la perte d’une culture politique, deux longs métrages israéliens, Barbecue People de David Ofek et Yossi Madmony et Made in Israël d’Ari Folman, évoquent une culture ethnique niée, une mémoire occultée, celle des juifs orientaux. Barbecue People (le titre français, Barbecue, est moins explicite), décrit une famille juive d’origine irakienne fêtant le quarantième anniversaire de la création d’Israël, pendant la première Intifada. La culture orientale est centrale dans ce film. Dès le début du film, le père — dernier joueur de cithare traditionnel — donne sa recette du barbecue oriental, tout en raffinement, et regrette, à travers une tradition culinaire, la perte des coutumes et la dégénérescence culturelle. Se pose également le problème de la différence de classes dans un État soumis à l’unité nationale, et celui de l’histoire officielle face aux témoins. Le fils, réalisateur de films trash à New York, rentre en Israël et tombe amoureux d’une jeune femme orthodoxe. Les histoires familiales, comme les personnages, se croisent : anciens compagnons de lutte, anciens amants, mensonges, trahisons sur fond de trafic de viande casher, de médiatisation, de leurre historique et de melting pot obligé. Dans Made in Israël d’Ari Folman l’extradition de Syrie du dernier criminel nazi provoque des règlements de compte. À la poursuite du convoi militaire qui l’emmène pour être jugé, des chasseurs de prime juifs "arabes" et "russes", se méprisant les uns les autres, qui n’hésitent pas à se tirer dessus pour la capture du prisonnier dont la tête a été mise à prix par le fils d’un survivant de l’holocauste. Sur la route, un musicien, sabra, jouant pour des cérémonies, qui semble le seul à garder encore des repères dans une société déboussolée. Ces films soulignent les contradictions, la discrimination et la violence inhérente à la société israélienne.

Le sujet de Silence brisé de Montxo Armendariz est la mémoire occultée de la résistance espagnole contre l’oppression antifranquiste. Armendariz revisite l’histoire officielle de la période la plus sombre de l’Espagne, celle qui a suivi la défaite des Républicains après 1939. La nouvelle génération des cinéastes espagnoles redécouvre quarante années de mise entre parenthèses des luttes et donne sa vision des déchirements de la société espagnole, des démissions, du conformisme et du courage. Un film remarquable sur les maquis, l’horreur et la peur, qui participe à la reconstruction de la mémoire espagnole.
Enfin le Mariage de Rana d’Hany Abu-Assad qui nous fait vivre la journée décisive d’une jeune Palestinienne de Jérusalem-Est. L’enfermement des Palestiniens y est décrit dans toute l’absurdité du rapport à l’occupation. La situation est la toile de fond et Rana notre fil rouge pour observer le quotidien : un jour à Jérusalem.

Cette année met à l’honneur le cinéma palestinien qui, outre les différents aspects de la question de l’occupation israélienne, permet de découvrir un langage cinématographique original et universel. Intervention divine d’Elia Suleiman (prix de la critique au festival de Cannes) et le Mariage de Rana d’Hany Abu-Assad (Antigone d’or au festival du film méditerranéen) sont en cela représentatifs d’un cinéma engagé et esthétique.

Pour compléter ce tour d’horizon du cinéma méditerranéen, le festival met en lumière le cinéma transméditerranéen avec une rétrospective de 17 courts métrages dont Salam de Souad El-Bouhati (1999, 28mn), l’Exposé d’Ismaël Ferroukhi (1992, 23mn), la Femme dévoilée de Rachida Krim et Hamid Tassili, (1998, 10mn), Aïd El Kebir de Karin Albou (1998, 35mn), le Café de la plage de Mohamed Ula-Mohand (1998, 25mn), le Mur de Faouzi Bensaïdi (2000, 10mn), l’Horizon perdu de Laïla Marrakchi (2000, 12mn) et 10 longs métrages dont le Thé au harem d’Archimède de Mehdi Charef (1985), Bye-bye de Karim Dridi (1995), le Gone du Chaâba de Christophe Ruggia (1997), Vivre au paradis de Bourlem Guerdjou (1998), Mektoub de Nabil Ayouch ou encore Samia de Philippe Faucon (2000). Vus ou revus ensemble, ils permettent une vision du caractère unique de ce cinéma. Une occasion de prendre la dimension spécifique de l’expression cinématographique méditerranéenne.

Autre occasion de retrouver un grand cinéma, la rétrospective des films politiques italiens, Camera a sinitra. Dans le contexte actuel, il est d’autant plus important de se remémorer ce cinéma social et engagé, alors qu’en France les réfugiés politiques italiens risquent l’extradition, comme Paolo Persichetti en août dernier. Les Camarades de Mario Monicelli (1963), le Terroriste de Gianfranco de Bosio (1963), la Chine est proche de Marco Bellochio (1967) et en avant première son dernier film, le Sourire de ma mère (l’Heure de religion, titre en italien). Merveille de critique du conformisme, l’Heure de religion renoue avec la richesse cinématographique des films de la grande époque italienne. Et deux films encore — mythiques — le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1949) et Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola (1976) dont il n’existe qu’une copie en France.

Puis les hommages, à Nicole Garcia en tant que comédienne et réalisatrice, à Omar Sharif avec, notamment quelques-uns de ses premiers films, en Égypte, comme Ciel d’enfer (1954) et les Eaux noires (1956) de Youssef Chahine, un Homme dans notre maison d’Henry Barakat, critiques du colonialisme et de l’exploitation. Et enfin au "troisième homme du cinéma populaire italien", Antonio Margheriti — alias Anthony Dawson — qui a traité tous les genres (épouvante, péplum, fantastique, western, policier…) pendant quarante ans. Quelques titres évocateurs : la Sorcière sanglante (1968), les Diablesses avec Jane Birkin et Françoise Christophe (1972), les Aventuriers du cobra d’or (1982). Sans oublier les avant-premières et la soirée de clôture avec projection en copie neuve du Nosferatu (1922) de Murnau sur une musique originale de Claudio Simonetti et de Suspiria de Dario Argento (1977).

Un festival très riche et sans paillettes où l’on a pu revoir ou découvrir des réalisations d’avant-garde de "l’École de Barcelone", dans la mouvance internationale d’un renouveau du cinéma, pendant les années 1960. Au programme, le film manifeste et collectif, Dante no es unicamente severo (1967, collectif) et plusieurs autres films rares, dont Fata Morgana de Vicente Aranda (1966).

Les films de ce 24e festival du cinéma méditerranéen reflètent les attentes, les luttes et les préoccupations dans ces pays avec des films critiques, ironiques, témoins d’une réalité : des films engagés. Un lien, la Méditerranée avec une expression multiforme et un contenu à la fois social, politique et culturel.