Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

Olivier Neveux (La Découverte)
dimanche 23 juin 2013
par  CP
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Politiques du spectateur

Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

Olivier Neveux (La Découverte)

Face au monde, ses crises et son devenir, un théâtre s’invente. Il réagit, dénonce, explique, illustre, propose : ce théâtre est politique. À ce titre, il s’inscrit dans une longue histoire, bien souvent déconsidérée : celle d’un théâtre qui prend acte des batailles de son temps. Mais ce théâtre d’aujourd’hui n’est pas homogène, il défend des orientations politiques dissemblables et fait en particulier de la place accordée au spectateur le lieu d’enjeux différents. En effet, la politique au théâtre se découvre aussi, de façon décisive, dans le rapport que le spectacle entend entretenir avec son spectateur. 


C’est à travers ce prisme qu’Olivier Neveux propose d’analyser le champ théâtral politique à l’heure du néolibéralisme. Comment le théâtre « transgressif » conçoit-il ses spectateurs ? Quelles facultés le théâtre « postdramatique » entend-il solliciter ? Que nous apprennent ces volontés de brusquer, sensibiliser, éclairer, mobiliser le spectateur ? Dans leur diversité, quelles conceptions de l’émancipation tous ces théâtres soutiennent-ils ? Car c’est bel et bien une interrogation sur la possibilité de l’émancipation et la part que peut y prendre le théâtre qui anime cet ouvrage : celle du spectateur, de l’artiste et de l’oeuvre émancipés.

Réfléchir aux politiques du spectateur signifie alors s’intéresser tout autant aux politiques que le théâtre défend, à celles qu’il applique et aux définitions implicites qu’il propose, par là, de la politique.

Entretien avec Olivier Neveux.

Un théâtre engagé, critique, révolutionnaire… Mais en fait comment définir un théâtre politique ? Quelle serait sa fonction, son rôle ? Quels sont les enjeux du spectacle vivant dans une optique d’émancipation ? Quelle est son évolution jusqu’à aujourd’hui ? Par ailleurs, si l’on parle de théâtre politique, fait-on référence au texte, à la mise en scène, au caractère novateur du thème, du jeu des comédien-nes, à son influence, au lien avec le public, ou encore à l’accompagnement d’une lutte ou d’une revendication ? Et quels sont finalement les critères pour l’attribution du qualificatif « politique » à une pièce ou à un spectacle ?


Refuse the Hour, William Kentridge

Notre époque — particulièrement — se caractérise par la récupération des créations subversives, par la marchandisation même des slogans de la révolte. En passant, dernier exemple en date du recyclage publicitaire : « La rue est
à nous
 » inscrit sur les vitrines d’une chaîne de magasins de fringues.

Est-ce le même processus de détournement pour le spectacle vivant ?

Depuis le protocole d’accord — signé par trois syndicats — sur le nouveau statut des intermittent-es, le régime du chômage se trouve escamoté et a pour conséquence que la majorité de la profession doit déclarer forfait et abandonner son métier. L’annulation du festival d’Avignon, en 2003,
marque à la fois la résistance des intermittent-es et l’« absorption
progressive du monde théâtral
 » dans une logique du divertissement
et de la marchandise. Du service au public, il ne reste que des scories,
car il s’agit avant tout de rentabiliser, de remplir les salles en préalable
d’une quelconque exigence à propos du texte et du contenu. « Les institutions théâtrales et le service
du ministère de la Culture fonctionnent sur l’appropriation des techniques
de management, les pleins pouvoirs
[sont] rendus aux logiques évaluatrices. »

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur le rapport entre spectacle et spectateur-e, et de maintes manières, par exemple imaginer un rapport
entre « produit » et « client ». Si l’on observe l’intrusion accélérée
du profit dans le théâtre vivant et le désengagement d’un État empêtré
dans une logique marchande qu’il veut maquiller, ce n’est pas tant
caricatural, ni provocateur de le dire ainsi. L’omniprésence de la communication pour « vendre » les spectacles au détriment de la réflexion et du débat n’est pas pour rien dans le phénomène. D’où la question : « Que se joue-t-il dans la « relation intellectuelle et affective” que les différents théâtres politiques entretiennent, aujourd’hui, avec leurs spectateurs ? »

L’exception culturelle, l’enjeu du fait culturel sont des termes employés couramment qui dissimulent une politique culturelle de retrait, dans tous les cas réduite à la portion congrue, hormis bien entendu les vitrines festivalières et les quelques rares lieux, distribués avec parcimonie, après avoir montré patte blanche et conformisme bon teint. La valeur des mots devient un commerce de dupes, les gimmicks et autres teasers font office de pensée, et si l’on remplace souvent solidarité par « citoyenneté », partage par
« devoir », ce n’est pas un hasard, l’effet d’annonce, façon com, est assuré.

Chaque époque a son goût et le théâtre contemporain est un écho d’« une politique gestionnaire qui administre la vie ou le monde et qui n’a de cesse sous sa forme néolibérale de se dénier elle-même comme politique ».
Voilà qui est bien éloigné de la vision politique constructive qu’évoque
Laurent Terzieff, à propos du choix des auteurs qu’il met en scène,
pour un « théâtre qui interroge l’être humain sur lui-même et la société
dans laquelle il vit
 ».

Dans Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, Olivier Neveux analyse et revient justement sur l’évolution du champ théâtral à l’heure du néolibéralisme. Un essai fouillé pour un constat acerbe, complexe et sans concession sur notre époque et ses constructions sociales, le spectacle vivant étant le miroir des enjeux de société et des courants de pensée qui la traversent : « Quel est donc le système qui nous régit si ce n’est un système gouverné par l’immoralité, l’asociabilité et le cynisme ? De même, comment
ne pas voir dans les émotions proposées — “peur”, “violation des sentiments”, “désorientation” — les affects déjà dominants de la période ?
 » Le théâtre
« saisi par le néolibéralisme » se réduirait-il donc de plus en plus «  à l’aventure anecdotique de quelques figures, de quelques ambitions, de quelques manœuvres, dont les péripéties psychologiques tiennent lieu de feuilleton » ? Il existe aussi une autre politique…
Et « Chacune a son théâtre. ».


Photos ©Christiane Passevant Avignon 2012