Avignon 2013 : Retour de festival

lundi 22 juillet 2013
par  CP
popularité : 9%

67ème festival d’Avignon. Gigantesque foire du spectacle vivant à l’échelle d’une ville et de ses environs, avec les créations du In et les quelque 1250 spectacles du Off où se mêlent découvertes, surprises, théâtre politique et aussi « théâtre épicier », pour paraphraser Jean Vilar… Une ville entière dédiée au spectacle vivant, cela fait rêver, cela étourdit aussi, enfin, au vu de l’intrusion accélérée du profit dans le théâtre vivant et le désengagement d’un État empêtré dans une logique marchande qu’il s’efforce de travestir avec force déclarations, cela génère immanquablement des réflexions et des critiques. Notamment sur le rapport entre spectacle et spectateur-es et sur la résurgence nécessaire d’un théâtre politique, engagé, critique, émancipateur, voire révolutionnaire.

6 juillet. Dans la Cour d’honneur, c’est la Première de Par les villages de Peter Handke, mise en scène et interprétée par Stanislas Nordey. La parole ouvrière, politique, poétique, subversive, fulgurante ouvre le festival officiel. Et en prélude — complètement synchrone avec la problématique de prise de parole —, un intermittent prend le micro pour rappeler que, depuis un an, les promesses de changement de politique culturelle « sont parties en fumée », qu’un contrepoids est de plus en plus vital face au libéralisme et que « la culture est une chose trop sérieuse pour être confiée aux financiers. »

Il serait temps de s’apercevoir que les exploité-es ont d’autres droits que de la fermer ! La liberté de parole se saisit pour faire le constat du processus d’absorption progressive du monde théâtral et du spectacle dans une logique
du divertissement et de la marchandise. On s’en doutait, mais c’est bien de le redire, car les institutions théâtrales, comme le service du ministère de la Culture, fonctionnent depuis un certain temps sur l’appropriation des
techniques de « management ».

Par les villages. Décor dépouillé, place à la parole, place à un théâtre qui interroge l’être humain sur lui-même et sur la société dans laquelle il vit, qui marque aussi l’engagement d’un metteur en scène et son choix de faire surgir la question sociale dans l’évolution du champ théâtral à l’heure du néolibéralisme. Par les villages, c’est le monde des ouvriers confronté à celui des intellectuels, la pratique et le quotidien, l’exploitation face à la théorie et aux privilèges illusoires.

Si la pièce de Peter Handke est en partie autobiographique, et donc très personnelle, elle dit à merveille l’importance de l’art dans des temps où l’allégeance et le conformisme sont la norme. Entre poésie et politique, du personnel à l’universel, le texte est superbement servi par la mise en scène de Stanislas Nordey qui interprète aussi Hans, l’ouvrier, celui qui revendique, de même que par des interprètes voulant convaincre, Emmanuelle Béart, Annie Mercier, Laurent Sauvage, Raoul Fernandez, Moanda Daddy Kamono, Olivier Mellano, Véronique Nordey, Richard Sammut… Une réserve cependant à propos de Jeanne Balibar qui semble très décalée — façon Versailles chantier et attitude petite bourgeoise —, dans un univers de mots lourds de sens et d’idées sans concession. La pièce, Par les villages de Peter Handke, sera reprise au théâtre de la colline.

Le lendemain matin, la ministre de la Culture, en bonne élève, s’évertue à relancer un débat incantatoire sur l’art et le théâtre populaires. Paroles, paroles… chantait l’autre. Autrement dit, dire pour ne rien dire tout en assurant, la main sur le cœur, de sa « foi » dans l’idée de l’art accessible
à l’ensemble de la population et d’un théâtre pour tous et pour toutes.
Ben voyons, avec des places à plus de 30 euros pour la Cour d’honneur,
qui oserait la contredire ?! Mais là, pas d’intermittent ni d’intermittente
pour évoquer leur statut rabioté et précaire. Pas un mot non plus sur le
budget de la Culture qui passerait de 0,7 % à 0,4 %… On parle de détails
pour ne pas aborder l’essentiel. La ministre soigne son image de marque
et fourbit les armes de sa future campagne électorale, donc, s’il vous
plaît : pas de vagues !

À l’heure de l’antienne sur la recherche de mécénats pour le service public — ce n’est pas une blague ! C’est une autre forme de démagogie afin de contourner et d’éviter l’épineuse question de la paupérisation de la création culturelle —, voilà donc l’exception culturelle, fantasmée, qui s’immisce dans les discours vides de suites pratiques. Bref, la langue de bois et autre Novlangue sont plus que jamais de mise. Et si l’on fait la traduction
simultanée de ces beaux discours sur l’optimisation et autres galéjades floues, cela donne : il va falloir se serrer la ceinture et, qui sait, bientôt jouer à l’œil…

Côté spectacle total et vision africaine, Shéda, écrit et mis en scène par Dieudonné Niangouna. Plus de cinq heures dans un décor surnaturel, sublimé par la lumière de la carrière de Boulbon, façon no man land. Dieudonné Niangouna nous donne à voir une Afrique de la création du monde, dans un délire de gestes, de paroles, de symboles, de sons tous azimuts… Gauche, droite, sur le sol ou en haut de la falaise. On ne sait plus où donner des yeux et des oreilles dans le décor qui bouge avec la lumière du couchant, puis, petit à petit, les lueurs de la nuit tombante.

Musique vivante dans la carrière qui répercute les sons comme on jette une kyrielle de bruits, de musiques, de notes, de voix, d’idées qui s’entrechoquent. Dieudonné Niangouna semble avoir voulu placer tous ses rêves, tous ses flashes, toutes les visions de son Afrique en un spectacle surprenant. C’est un poème africain littéralement pulsé.

Soudain, comme dans un rêve éveillé, entre la chèvre et le crocodile, l’on se prend à imaginer : sommes-nous au début d’un nouveau cycle de langage théâtral ? Est-ce l’émergence d’un autre théâtre, ambitieux, spontané, balayant les normes et qui aurait pour vocation ou velléité de changer le monde ?

J’ai envie de dire à suivre…

Théâtre et émancipation. Si comme l’écrit Olivier Neveux dans son nouvel essai, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui,
« c’est là que le théâtre peut se montrer pleinement “intervenant” », il s’empresse toutefois d’ajouter « il faut d’abord changer la relation intellectuelle et affective que [le théâtre] entretient avec le public, ce microcosme de l’humanité. » Toute la question est là et de savoir si le changement est en cours et si la relation théâtre/public s’ouvre de manière à ce que n’existe plus la relation actif/passif. Il est vrai que cela ne peut être réalisé sans qu’il y ait bousculade des règles normatives d’un théâtre corrompu par le lieu et l’établissement, règles qui entravent un échange non hiérarchisé, direct, enfin !

« Le théâtre, c’est engagé, c’est politique, c’est toujours politique » déclare Romeo Castellucci dans le film passionnant de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval dont le titre même annonce le propos, Le vent souffle dans la cour d’honneur. Les utopies contemporaines du Festival d’Avignon. Projeté à l’opéra-théâtre, le film est un bel exercice consistant à oublier le théâtre filmé pour mettre en valeur le travail de plateau. Le travail et la création des artistes qui sont nombreux et nombreuses à dire, dans le film, leur vision d’un théâtre nouveau qui corresponde à la vie, aux réalités humaines, aux espoirs, aux rêves et aux revendications. Un autre regard…

Le film est construit en cercles concentriques qui, peu à peu, se rapprochent du centre, de l’essentiel, dans la démarche, la recherche, l’idée.
C’est, il faut le souligner, 200 heures de rushes pour au final un film foisonnant d’une heure quarante. Et l’on rejoint ici l’idée d’Avignon devenue forum public, une agora populaire. Une utopie ? Peut-être, avec la Fabrica, nouvel espace de création rêvé par Jean Vilar il y a quarante ans, à la fois installé dans la ville et décentré dans un quartier populaire d’Avignon.

Autre découverte, en partie, sous la pluie mais jubilatoire, Place du marché 76 de Jan Lauwers. Tragédie villageoise où l’auteur, qui joue également le rôle de chef de la fanfare, raconte à la manière d’un coryphée les drames d’une petite communauté. Une histoire terrible et un humour décapant, absurde, un spectacle magnifiquement entrainée par la troupe, la Needcompany, qui joue en multi langues, mime, chante, danse.

Ça commence avec le village endeuillé par une explosion tragique qui a tué des enfants et brisé la vie de plusieurs personnes. Et cela continue avec un maillage d’événements plus dramatiques les uns que les autres dans un univers fantasmatique que l’on pourrait situer entre Twin Peaks de Lynch, les Monthy Python et Ubu de Jarry.

Le 67ème Festival d’Avignon serait-il politique ? Si l’on écarte les représentations du travail « épicier », certaines pièces, certains spectacles font comme irruption dans la conscience avec des questionnements radicaux, des harangues… « Où sont les êtres humains ? » ou encore « l’humanité est-elle abandonnée ? »

Dans la profusion du Off, Louise Michel. Écrits et cris, se joue au théâtre de l’Essaïon. Dans ce spectacle de théâtre musical, d’après les Mémoires et la correspondance de Louise Michel, Marie Ruggeri s’implique à fond dans l’adaptation, la mise en scène et son incarnation de Louise. Un spectacle bouleversant et une très belle découverte soutenue par l’interprétation de Christian Belhomme et par ses illustrations musicales qui créent un véritable décor sonore allant de la Commune aux chants kanaks. Marie Ruggeri est littéralement habitée par « La Louise ».
Le spectacle vivant est le miroir des courants de pensée qui traversent la société. Alors ce 67ème festival annonce des changements, des démarches engagées.

Par exemple, La loi de Tibi de Jean Verdun. La pièce, mise en scène et interprétée par Jean-Michel Martial, aux côtés de Karine Pédurand, se déroule dans un pays du Sud, non défini, sinon par la misère et la répression, par le colonialisme aussi.

Nous ferons mieux que nos pères, c’est le nom initial de la pièce qui,
après sa création aux États-Unis, a changé de titre.

Ouverture nuit. Le jour se lève… Un homme entre en poussant une voiture d’enfant, vide, à travers des ruines. Dans cette voiture, il a mis tout son avoir, enfin ce qu’il a pu sauver. Tibi, d’emblée, plaisante sur la misère, sur les malheurs du monde, il philosophe et s’adresse au public.
Dans la salle, on ne sait plus si c’est un public ou des touristes. Finalement, c’est quoi la différence ?

Tibi, le diseur de vérité, l’ancien éditorialiste qui critiquait le chef de l’État, Tibi, devenu maître de cérémonie, officie pour les enterrements, et ce jour-là il y en a six, dont celui d’un enfant. « Avec Tibi, les larmes sont garanties ».

Tout près, des rafales de mitraillette, mais Tibi ne semble pas les remarquer et continue son discours. « Je ne cire pas les pompes », dit-il, et « je ne suis ni rabbin ni prêtre ». Le lieu, un cloaque, un bidonville, une favela… C’est l’univers de Tibi. Le cloaque s’organise et le tir des armes résonne dans le bidonville. Il y a dix mille individus dans ce bidonville.

Surgit Mara, sauvage et animale. Tibi la connaît mais elle est sur le qui vive.
« Tu as été violée ? » demande Tibi, elle reste silencieuse. Le simple mot de militaire effraie Mara et les fusillades alternent, proches et lointaines, avec des moments de silence.

C’est la découverte de l’autre.

En arrière plan, la mort d’un enfant, exécuté par les soldats, les dictatures, la corruption, la misère, le retour de l’esclavage avec la mondialisation qui se pratique sur le dos de milliards d’individus. Plus la richesse augmente au sommet, plus grande est la misère à la base.

«  On vit de rien. On meurt de tout. »

Pour expliquer les morts, on dit que les balles ricochent sur des murs inexistants. « Du bas de la pyramide, 40 milliards d’esclaves vous contemplent », lance Tibi.

Et soudain, une note d’espoir, Mara se rebelle et refuse d’être la femme soumise et celle qui subit.

La loi de Tibi se joue à la Chapelle du Verbe incarné, tous les jours, à 13h40.
Nous avons rencontré l’auteur, Jean Verdun, le metteur en scène et interprète, Jean-Michel Martial, et Karine Pédurand. De là, trois entretiens, en attendant que les protagonistes viennent en parler sur Radio Libertaire, en direct.

La carte du temps

Trois visions du Moyen Orient

De Naomi Wallace

Mise en scène de Roland Timsit

Des personnages déambulent sur la scène, se croisent et semblent préparer les trois visions de ce Moyen Orient instrumentalisé dans ses spécificités historiques, culturelles, humaines.

Trois séquences dans le temps, dans un espace envahi, médiatisé à outrance — le Moyen Orient est certainement la région du monde où l’on trouve le plus de caméras, a dit le cinéaste Amos Gitaï —, un espace médiatisé à outrance, mais souvent nié dans sa dimension humaine. Là se développent, malgré l’occupation et sa propagande, des liens entre les populations en présence… Trois rencontres se préparent sur scène et ébauchent un maillage en construction dans le temps où les enjeux politiques n’auront qu’une présence de nuisance et de conformisme obligé.

Fondu au noir…

Première vision. Un état d’innocence (Rafah, bande de Gaza)

Un soldat est allongé sur le sol. Mort ou endormi ?

Fondu au noir…

Une femme marche et chante. Nous sommes dans le zoo de Rafah, ou ce qu’il en reste, dont le jeune soldat israélien est le gardien qui la prévient de l’interdiction de « gargouiller ».

« Mais je chante », répond-elle.

Des paroles s’échangent alors comme si un mur les séparait et soudain le jeune soldat, sur la défensive, lui jette en dernier argument :

— Vous voulez me jeter à la mer ?

— Mais je n’ai pas accès à la mer ! rétorque Oum Hisham, la Palestinienne.

Le dialogue, impossible, prend soudain la forme d’une conversation entre une mère et son fils. Elle raconte sa première maison détruite par les militaires israéliens en 1967, les colonies illégales, la tuerie des animaux du zoo lors de la dernière invasion militaire.

Arrivée de Shlomo, architecte de 96 ans, qui pense reconstruire sur les ruines. Le soldat nettoie le sol avec un keffieh.

Retour sur la destruction du zoo, les tortues face aux tanks, la biche agonisante…

Les animaux en lambeaux se reconstituent… Mais la fille de Oum Hisham, Asma, tuée sur la terrasse alors qu’elle soignait ses tortues, ne revient pas.
Shlomo s’adresse à Oum Hisham :

— Nous avons en commun des morceaux de mort.

Elle répond

— Tout ce que j’ai haï, je le tenais dans les bras.

Chanson à Yohan.

Fondu au noir.

Les comédien-nes s’installent sur le côté. Une partie du public est aussi sur la scène.

Seconde vision. Entre ce souffle et toi (Jérusalem)

Un homme arrive à l’hôpital de Jérusalem, il est Palestinien et demande avec insistance à voir Mademoiselle Langer.

Le balayeur répète inlassablement :

— C’est fermé, fermé, compris ?

Et après une tirade sur son balai à franges, il déclare :

— Je suis un Arabe juif !

— Oui, ça se voit au balai !, rétorque le Palestinien.

On saura plus tard que Tania Langer porte en elle une part d’Ahmed, le fils de l’homme qui a tant insisté pour la rencontrer.

Troisième vision. Un monde qui s’efface (Bagdad)

Un drap blanc et, derrière, un personnage en ombre chinoise.

Poésie arabe. Nous sommes en Irak, « le pays des dates ». On imagine le roucoulement des oiseaux.

« Je me souviens, je me souviens, je me souviens… »
Je me souviens du blocus après la guerre de 1991. La grand-mère meurt par manque de pénicilline. Samir, l’ami d’enfance, disparu. 5000 enfants meurent à cause du blocus. 9000 tonnes de bombes ont été larguées sur l’Irak. Les bibliothèques se bradent, disparaissent, vendues pour trois fois rien… Il faut survivre.

Un autre jour viendra…

Enfin une surprise, comme Avignon nous en réserve, au détour d’une rue…

Une rencontre avec Delphine Thellier, impressionnée par un texte de Simone Weil, L’Enracinement, écrit en 1943, à Londres, peu de temps avant sa mort. Un montage de textes opéré avec passion par Delphine Thellier qui défend le texte parce qu’il est essentiel aujourd’hui d’interpréter des textes forts…

Une rencontre pas comme les autres que celle de Delphine…