La Méditerranée, tout un cinéma ! État commun. Conversation potentielle de Eyal Sivan

35e festival du cinéma méditerranéen
dimanche 20 octobre 2013
par  CP
popularité : 9%

La Méditerranée, tout un cinéma !

La 35ème édition du Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier se tiendra du 25 octobre au 2 novembre 2013.

Et

État Commun. Conversation potentielle (1)

de Eyal Sivan

Le 35e Festival international du cinéma méditerranéen, CINEMED, propose, comme
chaque année, un éventail cinématographique surprenant par sa diversité, avec la
présence de cinéastes prestigieux, d’artistes connu-es, la découverte de nouvelles
productions cinématographiques, des rétrospectives passionnantes, des films inédits, des débats… En bref, un festival passionnant et un bonheur pour les cinéphiles.
Deuxième festival après Cannes, le festival international du cinéma méditerranéen
de Montpellier réussit la prouesse d’offrir des avant-premières, des nouveautés, des
raretés, des inédits associés tant au cinéma d’auteur qu’au cinéma populaire. Et cette fois encore, le festival réussit une programmation idéale.

Cette année, le cinéma égyptien est particulièrement à l’honneur et le Cinemed choisit de présenter le travail de Marianne Khoury, productrice et réalisatrice qui, depuis plusieurs
années, est à la tête de la société Misr Films, fondée par Youssef Chahine. Ce sera une
occasion d’apprécier l’originalité de l’industrie cinématographique égyptienne et sa richesse.
Le cinéma égyptien a toujours tenu une place importante dans la production cinématographique mondiale et les femmes y ont joué un rôle prédominant.

Depuis 1982, Marianne Khoury a développé Misr Films pour en faire l’une des plus prestigieuses entreprises de cinéma du Moyen-Orient. Elle a produit de grands cinéastes du cinéma égyptien, tels Yousry Nasrallah, Atef Hetata (Antigone d’or en 1999 pour Les Portes fermées), Samir Habchi, tout en réalisant elle-même des documentaires sur la marginalisation et l’exclusion sociale. Le festival CINEMED propose donc un regard sur l’œuvre et l’action d’une femme de cinéma dans la société égyptienne durant trois décennies.

Il y a deux ans, Les femmes du bus 678 de Mohamed Diab (premier long métrage du cinéaste égyptien), qui traitait du harcèlement et mettait en scène trois caractères de femmes déterminées, a été ovationné par le public. La même année était diffusé un film de pure création spontanée, Microphone de Ahmad Abdalla. Plusieurs histoires se croisaient dans la ville d’Alexandrie, avec pour fil conducteur, une expression artistique underground en pleine expansion, malgré la censure et le caractère répressif du régime. Le cinéma, la musique, le théâtre vivant, les graph et le skate-board… Microphone offrait une image différente de la société égyptienne et de la jeunesse urbaine en ébullition et avide de liberté, à la recherche de nouvelles sources d’expression artistique. Microphone préfigurait les attentes d’une société en mouvement.

L’année dernière, Winter of discontent de Ibrahim El Batout a remporté le prix de la critique et, parallèlement à l’Antigone d’or décernée à Rusudan Chkonia pour Keep Smiling, une mention spéciale du jury. Si Winter of discontent n’est malheureusement pas encore distribué en salles, il n’en pas moins pour autant un des meilleurs films de la nouvelle génération des cinéastes égyptiens et l’une des visions les plus justes de la société. Trois personnages, Arm, militant pour une information libre par voie électronique, Farah, journaliste connue, mais prise au piège de l’information officielle, et Adel l’homme de la Sécurité, dont les privilèges reposent sur la répression et la torture. Les trois personnages sont liés, l’activiste et le tortionnaire depuis l’incarcération de Arm et les interrogatoires qu’il a subi, bien avant les turbulences de la fin de règne de Moubarak. Quant à Farah, elle a partagé les idées d’une information libre, sans oser les défendre.

Remarquablement filmé dans une palette de clairs obscurs pour rendre l’ambiance de terreur du régime et, par la suite, la violence et les tensions en écho de la révolte, Winter of discontent explore l’itinéraire et les contradictions de ces trois personnes avec, en toile de fond, le soulèvement populaire de la place Tahrir. Winter of Discontent est aussi une réflexion sur l’après révolution. Un pouvoir tombe, mais les supplétifs du contrôle et de la répression demeurent en place. Ils changent seulement de maître.

En Méditerranée, les personnalités féminines sont nombreuses, en Espagne par exemple, le festival a déjà reçu Carmen Maura, et cette année, l’invitée est une figure majeure du cinéma espagnol, Marisa Paredes. On se souvient de son rôle magnifique dans Talons aiguilles de Pedro Almodovar (Tacones lejanos, 1991, avec Victoria Abril et Miguel Bose), mais elle est aussi l’interprète de bien d’autres films. Elle a en effet tourné avec Raoul Ruiz, Arturo Ripstein, Roberto Benigni, Manoel de Oliveira, Guillermo del Toro et Agustí Villaronga. L’œuvre de ce dernier, méconnu en France, sera présentée au festival, notamment Prison de cristal (1987), film devenu culte, avec Marisa Paredes. Majorquin, Agustí Villaronga est un cinéaste marqué par l’après-guerre franquiste. Dans ses films, il analyse le fascisme, par exemple dans El mar (2000), Pain noir (2011), et Carta a Eva (2013), avec Carmen Maura. Le film raconte l’itinéraire de trois femmes dont les vies se croisent au cours de la visite officielle d’Eva Perón dans l’Espagne de 1947. De belles rencontres en perspective.

Pour représenter l’Italie, Matteo Garrone, réalisateur de Gomorra d’après le livre de Roberto Saviano, a carte blanche pour montrer quelques chefs d’œuvres dont Huit et demi de Fellini en copie restaurée. En 2002, Matteo Garrone était en compétition avec son premier long métrage de fiction, L’imbalsamatore (L’Étrange Monsieur Peppino, à Montpellier.

Daniel Auteuil — Ugolin dans Jean de Florette et Manon des sources de Claude Berri — est aussi l’invité du festival. Et pour la fameuse nuit en enfer, l’horreur et le fantastique sera sur l’écran grâce à Brian de Palma.

Le programme est en ligne dans son intégralité… 25 pays de la Méditerranée, 250 films, longs et courts métrages en compétition, documentaires, cinéma expérimental, avant-premières… Un seul et récurrent regret, celui de ne pas suivre toutes les séances durant ces dix jours consacrés au grand cinéma méditerranéen.

Un documentaire à voir absolument [1] :

État Commun. Conversation potentielle (1)

de Eyal Sivan

État Commun. Conversation potentielle est un documentaire de Eyal Sivan dans lequel Palestinien-nes et Israélien-nes abordent des questions et des problèmes qui sous-tendent les tensions, les peurs, la propagande, et génèrent une situation toujours plus grave dans la région et toujours plus injuste.

« Je pense que la société israélienne continuera d’être une société folle, malade, schizophrène [dit Michel Warshawski dans le film], une société incapable de vivre avec le monde qui l’entoure ni avec elle-même, si elle ne se libère pas des démons de 1948. Ce sont ces démons qui nous rendent fous. Ce ne sont ni les frontières, ni les Kassam, ni le Hezbollah… Ces problèmes là peuvent se résoudre facilement avec des arrangements politiques. La raison la plus profonde de l’agressivité de la maladie israélienne, de l’agressivité permanente, ce sont les démons de 1948. Le retour des réfugiés est une question de santé publique. La santé publique est minée de l’intérieur. Notre inconscient nous ronge en permanence. »

Le mur est la matérialisation absurde de la peur, c’est aussi le retour au ghetto, et cela au détriment des populations. Population palestinienne d’abord avec la poursuite accélérée de la colonisation, l’expropriation des terres et les violences permanentes, mais cela a également pour conséquence la destruction écologique du pays dans sa totalité. La fuite en avant de la politique discriminatoire de l’État israélien, la militarisation à outrance de la société ont des répercussions très graves sur les rapports sociaux, de genre par exemple… L’occupation militaire est dans les têtes et, comme le souligne Gideon Levy, « L’occupation est devenue indissociable d’Israël ».

En 1992, à Jenine, j’ai rencontré Arna Mer Khamis et son fils Juliano à l’occasion de la Journée des Enfants. Arna se disait Palestinienne, marquée par une enfance dans une colonie près d’un village arabe et une jeunesse influencée par les idées du philosophe Martin Buber. Militante antisioniste convaincue, elle a vivement critiqué l’idéologie qui vise à l’exclusion et à la diabolisation de la population palestinienne, et a dénoncé ce phénomène courant dans le rapport de répression entretenu par l’occupation militaire.

À ma question : « Quel regard portes-tu sur le sionisme ? », Arna a répondu :

« Le sionisme se base sur l’idée du grand Israël “nettoyé” des Arabes et toute l’idéologie tend à trouver des solutions pour se débarrasser d’eux. Le sionisme est l’essence même de l’éducation de la jeunesse israélienne. Il repose sur le racisme et nous en voyons chaque jour l’application dans la politique. Le racisme est une maladie sociale exploitée par les autorités pour parvenir à leurs fins. C’est émotionnel, comme la religion. Haïr devient alors facile. C’est si profondément ancré dans les mentalités de la société israélienne que cela en est effrayant. Toute ma vie, je me suis heurtée au racisme. Je ne suis pas une politicienne parce que je refuse l’hypocrisie, mais je suis convaincue que nous ne pourrons rien construire de durable dans cette société en l’absence d’une constitution qui rejette toute forme de discrimination. Il n’y a pas d’alternative. Sur la discrimination et le racisme, le pire peut se développer. Le fascisme ou autre chose, peu importe le nom qu’on lui donne. […]

À la Knesset, les politiciens de gauche comme de droite ont les mêmes sources idéologiques, le sionisme. Les deux partis veulent un État juif, purement juif, bien que les explications diffèrent. Les sionistes de gauche disent : “Laissez-les avoir leur État, mais loin de nous. Nous voulons un État juif.” La différence entre sionistes de droite et de gauche se mesure au nombre de kilomètres accordés. Mais les deux groupes politiques refusent que les Palestinien-nes viennent travailler en Israël, sans plus d’égards pour les droits de la personne. D’une manière détournée, ils déclarent : “Pour la sécurité de tous, nous ne voulons pas des Palestiniens en Israël. Pour la paix, nous devons nous séparer.” Mais cela vient d’une même source, l’idée de pureté ethnique de l’État israélien. »

Le film documentaire de Eyal Sivan, État Commun. Conversation potentielle, qui prolonge ces réflexions datant de plus de vingt ans, est dédié à Juliano Mer Khamis. Comédien, réalisateur du film Les enfants d’Arna, metteur en scène et animateur du Freedom Theater de Jenine, Juliano a été assassiné devant son théâtre le 4 avril 2011.


[1 ÉTAT COMMUN

CONVERSATION POTENTIELLE

FILM DOCUMENTAIRE DE EYAL SIVAN

séances et débats en exclusivité à l’Espace Saint-Michel

7 place Saint-Michel, 75005

Mardi 22 octobre à 20h30 suivie d’un débat avec Yael Lerer, éditrice et essayiste protagoniste du film et Ziyad Clot, avocat et auteur de "Il n’y aura pas d’Etat palestinien".

Jeudi 24 octobre séance à 19h45 suivie d’un débat avec Yael Lerer, éditrice et essayiste, protagoniste du film et Farouk Mardam-Bey, historien et éditeur.

Samedi 9 novembre à 17h45 soirée organisée par l’Union Juive Française pour la Paix, (UJFP) en présence de Eyal Sivan réalisateur du film.