Présences de Christine Jakobs (éditions libertaires) et Crise de mots de Daniel Blanchard (éditions du Sandre)

dimanche 22 décembre 2013
par  CP
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Présences

Christine Jakobs (Association pour l’art et l’expression libres
et les éditions libertaires)

Crise de mots

Daniel Blanchard (éditions du Sandre)

Avec Christine Jakobs, Helen Arnold et Daniel Blanchard

Des regards… le regard d’une femme sur d’autres femmes à travers l’objectif. Présences… Photos sans mise en scène, sans fard ni artifices, ni trucages… Des visages de femmes, lumineuses et fortes, des corps, comme ça, au naturel. La qualité artistique de ces portraits est empreinte de revendications — esthétiques et humaines — contre le pouvoir patriarcal.

Les prises de vue s’étalent entre 1974 et 1976. Les femmes sont devant la caméra, Christine Jakobs est derrière l’objectif. Impression d’échange, de partage entre celle qui est photographiée et celle qui photographie. Les regards observent, scrutent, s’affirment, simplement. Et c’est autant de récits par l’image, d’un moment, d’une vie… « Chaque femme [dit Christine Jakobs] a choisi son lieu de pose, toutes sont dans leur lieu de vie », à l’exception de la jeune femme dans le pré.

Présences de Christine Jakobs est un espace d’expression, comme une parenthèse en noir et blanc, avec toutes les nuances d’ombres et de lumières, de gris aussi… Elle explique : « Les jeunes femmes faisaient partie d’un groupe de parole dans les années 1970, à Paris. Les autres sont des femmes de la famille, des voisines du village en Ariège, et une collègue de travail à Courbevoie. » Et Christine d’ajouter : « Elles s’imposèrent à moi dans leur quête ardue, leurs doutes, leurs faiblesses et leur beauté. »

Au début des années 1970, la prise de parole pour les femmes équivaut à une prise de pouvoir, à une réappropriation d’autonomie et à une volonté d’émancipation. L’époque est en effet marquée par l’émergence d’un nouveau féminisme dont l’origine prend forme en mai 1968,
« point de rupture avec le silence, avec la censure ». Dans le même temps, les luttes contre les stéréotypes, contre les fantasmes de la féminité animent les débats, provoquent des prises de conscience et c’est alors que les femmes vont également s’emparer de la caméra et de l’outil vidéo, de leur image, c’est ce qu’explique Hélène Fleckinger dans un ouvrage à paraître sur l’histoire du cinéma féministe des années 1970 à 1980.

Des groupes de parole aux groupes de cinéastes, les démarches se répondent et les enjeux sont semblables : l’expression et la création sont libérées des critères imposés pour évoquer l’autonomie et l’égalité des droits. Les femmes s’expriment et revendiquent… C’est cette étincelle qui apparaît dans Présences de Christine Jakobs, dans le regard de ces femmes qu’elle a su capter et dans leur présence qu’elle nous donne à voir dans cet ouvrage.

Une belle rencontre assurément.

« Ce que parler veut dire » cette expression, qui rappelle la parole à son sérieux,
à l’exigence de vérité, ouvre, dans la tension entre ces deux termes
— parler et vouloir dire — l’interrogation vertigineuse :
« Qu’est-ce que parler veut dire ? »

Plus d’une décennie auparavant, le groupe Socialisme ou barbarie, qui réunissait des personnes autour d’un projet théorique et pratique, déclarait comme nécessité absolue l’exploration du
« phénomène de la domination, sur toutes les scènes où il se déploie […]  : dans la sphère du travail, dans les rapports entre les sexes et entre les générations, dans la culture… » Il faut dire qu’alors « la bureaucratie était devenue la forme principale que prenait l’exercice de la domination. » Mais finalement aujourd’hui, est-ce si différent ? Les mots ont changé certes, mais qu’en est-il des attitudes, des comportements ?

Crise de mots ou itinéraire d’un homme engagé, d’un regard critique. Regard critique, c’est peut-être la première impression qui s’est dégagée, presque à mon insu, à la lecture de Crise de mots. En même temps, à travers le récit des phases de conscience et la « tentative de relier divers aspects d’une expérience », le livre génère une réflexion sur les analogies entre hier et aujourd’hui. Lorsque Daniel Blanchard confie : « L’automne 1956 avait bouleversé mes ruminations d’étudiant perplexe devant l’état d’un monde bloqué — tétanisé, étouffé — par la tension et la menace de rupture cataclysmique entre deux régimes », immédiatement la comparaison vient à l’esprit entre cette période et la nôtre. La répression du capitalisme d’État en écho à la globalisation du capitalisme.

Mais si cette Crise de mots déclenche en cascade des interrogations sur l’engagement, un sentiment de vide, une remise en question radicale, Daniel Blanchard n’en abandonne pas pour autant l’idée d’« une société libre […] totalement égalitaire dans le statut et les droits de ses membres comme dans le partage de la richesse sociale, autogérée dans toutes ses activités, à commencer par l’élaboration des choix économiques. »

D’ailleurs, il écrit : « Aujourd’hui encore, poésie et révolution ont conservé sur moi, comme une emprise délicieuse, leur pouvoir d’exaltation. Et si je prononce ensemble ces deux mots, si éloignés qu’ils soient dans ma raison, comme l’intime l’est du social et du politique, je ressens au foyer de leur puissance expressive le même mouvement de renversement — d’un ordre de l’existant, convenu, établi, imposé… —, de basculement et de rupture d’un glacis fallacieux et oppressant — et oppressif comme le mensonge répétitif de la dictature […] et cette rupture seule donnerait accès à la réalité, à la vérité, seule ouvrirait chacun [et chacune] à sa vérité… »



« Toute personne n’ayant jamais fait l’expérience de la prison ne connaît rien de la Russie » Léon Tolstoï

Lettre de Mordovie

Nadejda Tolokonnikova (L’Insomniaque)

Membre du groupe punk Pussy Riot Nadejda Tolokonnikova purge, pour expier son célèbre et splendide blasphème, une peine de deux ans de travaux forcés au camp de travail IK-14 en Mordovie, aux limites de l’Europe et de l’Asie – aux confins de la mort et de la vie.

Le 23 septembre 2013, elle a commencé une grève de la faim pour protester contre les conditions de détention dans ce goulag.
Elle s’en explique dans la présente lettre, fort édifiante sur le système carcéral russe et les tribulations des 800 000 détenus qui, dans une persistante tradition stalinienne, y sont réduits en esclavage.