La raison douloureuse

de Federico Gargallo Edo (Fondation des études libertaires Anselmo Lorenzo)
mercredi 16 janvier 2008
par  CP
popularité : 12%

La révolution espagnole est certainement l’une des expériences révolutionnaires les plus importantes du XXème siècle et la réflexion qu’elle nous apporte n’est certes pas achevée. Il suffit de voir les livres parus et les témoignages de ceux et celles qui ont vécu cette révolution et sont resté-es fidèles aux idées de 1936 et aux utopies mises en pratique.

Trois livres sont passionnants de ce point de vue : Le goût des patates douces de Vicente Marti (ACL), Ni l’arbre, ni la pierre de Daniel Pinòs (ACL) et, enfin, La raison douleureuse de Federico Gargallo Edo (Fondation des études libertaires Anselmo Lorenzo) dont nous parlerons aujourd’hui avec sa fille, Gloria Gargallo, grâce à qui ce livre existe.

Dans l’avant-propos à cet ouvrage, Valeriano Espiga parle du « fonctionnement des collectivités qui furent créées dans la Catalogne libertaire » qui étaient la « confirmation [des] rêves libertaires ». « Leur fin brutale, résultat de l’infâme passivité, si ce n’est complicité des démocraties, favorisa l’arrivée » du fascisme. Mais, ajoute Valeriano, « dans notre mémoire, restèrent gravés les résultats effectifs et tangibles de leur fonctionnement exemplaire. »

Federico Gargallo Edo : « en 1936 le prolétariat espagnol était le cauchemar de tous les régimes d’état, démocrates ou dictatoriaux, fascistes et communistes ».
« L’œuvre sociale des anarcho-syndicalistes et du mouvement libertaire fut considérable : création d’écoles pour adultes (le taux d’illétrisme atteignait 60% de la population ouvrière), ouverture d’écoles rationalistes Francisco Ferrer, constitution de groupes d’éducation des femmes Mujeres Libres. […] Des groupes naturistes s’étaient créés, végétariens, etc… tout un retour aux valeurs naturelles. Ce bouillonnement libertaire n’était pas vu, on s’en doute, d’un bon œil par le pouvoir et l’église ! Je repense souvent au Barcelone de cette époque, […aux] athénées où des cours de toutes sortes, gratuits, étaient donnés. La soif d’apprendre, de se cultiver était immense parmi les jeunes. »

« Ce qui m’intéressait le plus, intellectuellement, dans notre expérience, était de comprendre comment le peuple sans armes peut battre l’armée nationale, comment il peut organiser l’économie sans capitalistes, et de quelle façon il s’y prend pour que la production et la distribution s’effectuent sans les patrons. Je pense que cela s’est réalisé en Espagne durant la guerre. Le nombre de collectivités était de plus de 5000 dans toute la zone républicaine. […] C’était réconfortant de constater l’étonnement des missions étrangères, venant visiter nos réalisations collectivistes, lorsqu’elles apprenaient que la production n’avait pas diminué et que la distribution s’accomplissait normalement, suivant les besoins de chacun, les décisions étant prises entre tous. »

Les trois textes parus sur la révolution espagnole et la lutte des libertaires — Ni l’arbre ni la pierre de Daniel Pinos, La saveur des patates douces de Vicente Marti et La raison douloureuse de Federico Gargallo Edo — ont en commun l’idée que les idéaux libertaires avancent en dépit du combat incessant à mener, comme la représentation même du mythe de Sisiphe.

Malgré les échecs, la répression, les guerres… les libertaires espagnols ont continué à défendre leurs principes et leurs idéaux. C’est pourquoi les témoignages de ces participants et participantes de la base sont importants : ils représentent des hommes et des femmes qui appliquent leurs idées sur le terrain, pour lutter contre un système de domination et pour construire une société égalitaire.

Dans le cadre des luttes, aujourd’hui, ces expériences prennent toute leur dimension. Ils et elles ont combattu, ont vu la réalité des utopies… Alors oui, c’est possible même si cela demande du temps et de l’obstination… il faut lutter contre l’exclusion, l’individualisme, le nationalisme, la lobotomie ambiante propagée par la pensée unique et l’outil efficace de la télévision aux mains des pouvoirs financiers et étatiques.

Nous sommes nombreux et nombreuses à rêver des collectivités plutôt que de loft aseptisé. Ce type d’aliénation super médiatisée et mise en scène est emblématique de notre société. "Riez" et la foule s’esclaffe ! "Applaudissez" et l’applaudimètre explose ! C’est l’accomplissement d’une société modèle à la botte de ceux qui tirent les ficelles, une société totalement vidée de tout réflexe critique !

Vous voyez aujourd’hui les résultats quand le président étasunien appelle à une "croisade" pour "venger" les attentats, ou parle, comme dans un western, de "wanted, dead or alive" (recherché, mort ou vif). C’est le retour à l’obscurantisme — croisade contre Jihad — avec la diffusion, en boucle, des images des attentats et des ruines, histoire de bien chauffer l’opinion pour avoir les mains libres et expérimenter, encore une fois, des armes nouvelles, des bombes. "God Bless America !" Il nous manquait plus que celui-là. Un million de morts en Irak et cela n’a pas suffi.
Une victime irakienne a-t-elle moins d’importance qu’une victime américaine ? Je ne me souviens pas de trois minutes de silence pour les enfants irakiens et les civils morts sous les bombes américaines et alliées. Pour ne prendre que l’exemple de l’Irak, car hélas la liste des victimes directes ou indirectes de la première puissance mondiale, et des ses alliés, est très longue.

Et il est à présent question de bombarder l’Afghanistan… Encore des dommages colatéraux en perpective et de nombreuses victimes civiles pour punir un homme formé par la CIA, pour erradiquer le terrorisme et soi-disant freiner le fanatisme intégriste souvent soutenu, il faut le souligner, par les États-Unis — et même initié il y a des années pour contrecarrer et détruire les groupes radicaux dans les bien des pays du Sud.
Bombarder l’Afghanistan ferait le jeu des fanatiques. Que leur importe la vie de civils qui vivent un régime de terreur depuis l’arrivée au pouvoir des talibans en septembre 1996 ? Que leur importe les femmes victimes de leur barbarie ? Elles ne pourront même pas recevoir de soins. Que leur importe cette population qui crève de faim ? Les talibans, eux, mangent et auront les moyens de se mettre à l’abri.
Quand, à la fin des discours va-t’en-guerre de Bush, l’auditoire scande "USA ! USA ! USA !", on entend presque "über alles" et cela craint. « C’est un exutoire à la peur » diront certains… Cela ranime surtout le nationalisme et le racisme.
Il ne faut pas penser, il ne faut pas se poser la question sur une situation qui est la conséquence de la politique étrangère des pays riches. Et comme par hasard, seules les voix qui crient vengeance nous arrivent d’outre-Atlantique. Pas de voix discordantes pour la paix dans ce consensus de la paranoia. Et pourtant une marche pour la paix aura lieu à New York le 29 septembre prochain. Mais de cela vous en avez entendu parler ???

Heureusement des livres comme La raison douloureuse nous ramène à la réalité, pas la truquée, celle qui dénonce les enjeux et les magouilles des États, celle qui éveille aussi les utopies et les rêves d’un monde égalitaire et d’abolition du système de domination.
« Une longue histoire [que celle de Federico] une longue histoire composée à la fois de misère, d’idéal, de fraternité, d’espoir, de lutte désespérée et d’exil »… Et comme l’a dit Durruti : « Nous n’avons pas peur des ruines, nous portons un monde neuf dans nos cœurs. »


La seconde édition de La raison douloureuse est disponible à Publico, 145 rue Amelot, 75011 Paris (01 48 05 34 08) ou par internet gloria.edo@wanadoo.fr (15 euros, port compris).