Science Fiction, anticipation et subversion…

Science fiction avec la collection des dyschroniques (passager clandestin)
mercredi 5 mars 2014
par  CP
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Le Royaume de dieu de Damon Knight

La Main tendue de Poul Anderson

La Vague montante de Marion Zimmer Bradley

Continent perdu de Norman Spinrad

Vent d’Est, Vent d’Ouest de Frank Robinson

Pense bête de Fritz Leiber

(éditions du passager clandestin)

Science-fiction et vision d’anticipation

Anticipation et science-fiction… Imaginer un autre monde, ses transformations, les dérives d’un système, des changements radicaux de société, des aliens venus de l’espace… Pure imagination ? Peut-être. Il n’empêche que quelques décennies plus tard, on est surpris de voir que ce qui était jugé comme fantasmes ou élucubrations s’avère parfois refléter une réalité en devenir, sinon possible.

Après Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval, La Tour des damnés de Brian Aldiss, Le Mercenaire de Mack Reynolds, Un Logique nommé Joe de Murray Leinster, voici une volée de nouvelles dans la collection dyschroniques aux éditions du Passager clandestin.

Un régal à avoir dans la poche.

Le royaume de Dieu

Damon Knight (Passager clandestin)

En 1954, Damon Knight décrit un monde de violence délivré par l’empathie : « À Kansas City, un jeune homme armé d’un 22 long rifle tua un de ses camarades de classe d’un coup de feu tiré en pleine poitrine, et tomba aussitôt, mort. Arrêt du cœur. […] À Saint Louis, un policier abattit un braqueur de banque et s’effondra aussitôt. Le voleur mourut ; l’état du policier fut déclaré critique ».

Un journaliste mène l’enquête et découvre un être d’une autre planète, séquestré par l’armée, venu apprendre aux humains que la violence et la domination sont inutiles et qu’il vaut mieux pratiquer la solidarité. L’idée est simple mais difficile à accepter, et même le journaliste se méfie des paroles d’Aza-Kra, venu d’ailleurs, et il s’inquiète aussi des conséquences immédiates d’un chaos généralisé avant le changement annoncé.

Une utopie apocalyptique qui mêle récit de fin du monde, conte initiatique et rencontre du troisième type, mais qui rappelle également l’invasion des Body Snatchers du maccarthysme et les phobies anti rouges de la Guerre froide. Le livre est une réflexion sur les ressorts de la violence et de la peur, et sur son utilisation. Finalement, c’est très actuel, non ?

La main tendue

de Poul Anderson (Passager clandestin)

En 1950, Poul Anderson imagine l’anéantissement de la diversité culturelle par un impérialisme intergalactique.

Dans un futur très lointain, l’humanité a essaimé à travers d’innombrables galaxies et est parvenue, tant bien que mal, à pacifier des univers entiers et à imposer son modèle de civilisation. Pacifier ? Pas si sûr, car un conflit destructeur vient d’opposer les habitants de Cundaloa à ceux de Skontar.

Les Terriens se proposent alors d’« aider » les deux peuples à se reconstruire, mais sous certaines conditions : renoncer à leur culture, à leurs mœurs et à leur technologie pour adopter la civilisation humaine. Les Cundaloiens acceptent l’offre, les Skontariens la refusent.

Hum… La guerre humanitaire, la démocratie et autres missions pour imposer le modèle mondialisé… La parabole est démonstrative. Toute ressemblance avec des événements où les grandes puissances ont joué ce rôle, de nos jours et dans un passé récent, est évidente. À commencer par le Plan Marshall, pour la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, et des conditions qui accompagnaient l’aide étatsunienne. De multiples situations similaires existent d’ailleurs aujourd’hui… La France est le pays où il y a le plus de Mac Do, plus qu’aux Etats-Unis, où Eurodisney a bénéficié de toutes les aides et facilités pour s’implanter dans la région parisienne… Allez, c’est le moment de boire son Coca, light bien sûr, de se regarder un block buster en direct de Hollywood dans un des multiplex avec un seau de pop corn qui pue…

La main tendue de Poul Anderson, on est en plein dedans !

La vague montante

de Marion Zimmer Bradley (Passager clandestin)

En 1955, Marion Zimmer Bradley écrit cette nouvelle, La vague montante, qui évoque une société non dominée par la technologie et la compétition.

Les femmes ne sont pas si nombreuses dans la science-fiction. Enfin, il y a quand même Ursula Le Guin, une libertaire prolixe — La Cité des illusions, La Main gauche de la nuit, Le nom du monde est forêt, Les Dépossédés, Le Dit d’Aka, ect… —, et Elisabeth Vonarburg et ses Chroniques du pays des mères.

La vague montante raconte l’odyssée d’un équipage, formé des descendants du premier vaisseau stellaire, et son retour sur terre après 130 années humaines, c’est-à-dire cinq siècles de contraction espace-temps ! Des surprises et non des moindres les attendent : le fédéralisme et l’autogestion régissent la prise de décision collective, la science semble avoir disparu au profit d’une économie fondée sur la commune et l’agriculture, et le véritable progrès est celui de l’épanouissement humain.

Avec une quinzaine d’années d’avance sur le fameux « Rapport Meadows » (1972), Marion Zimmer Bradley développait dans cette novella (l’une des premières qu’elle a écrites) les thèmes encore insolites du rejet de la croissance économique et du recours limité et pragmatique à la technologie. Lire ce texte aujourd’hui permet plus que jamais de mettre en lumière notre dépendance et notre fascination – proche du fanatisme – à l’égard de l’idée de « progrès technique » : tandis que tout ce que la science rend possible est aveuglément (et massivement) mis en œuvre, ce texte remet les pendules à l’heure en imaginant une humanité qui ne serait plus au service de la technologie qu’elle a créée. Alors que ces questions commencent à peine à s’imposer dans les débats politiques et médiatiques, il est passionnant de redécouvrir l’engagement idéologique et philosophique de Bradley, et de mesurer ce qui le sépare du tout venant — belliqueux ou simplement divertissant — de la SF étatsunienne des années 1950.

Le texte parle donc d’une humanité qui ne serait plus au service de la technologie et de la domination de l’autre. Il fallait bien qu’une femme écrive sur l’utopie

La vague montante de Marion Zimmer Bradley

Continent perdu

de Norman Spinrad (Passager clandestin)

En 1970, Norman Spinrad imagine un voyage dans les abîmes de la civilisation étatsunienne défunte.

Pour planter le décor de cette nouvelle : au XXIIe siècle, 200 ans après «  La grande
panique
 », les Etats-Unis sont un pays sous-développé vivant uniquement du tourisme. Les immenses mégalopoles, qui symbolisaient autrefois la puissance du pays, ne sont plus que ruines et pollution. Mike Ryan, guide et pilote indigène, s’apprête à mener son groupe de touristes — des représentants de l’élite africaine — dans ce qu’il reste de New York.

Publiée aux États-Unis en 1970 dans le recueil Science Against Man ( La science contre l’homme), la nouvelle est contemporaine de l’époque de la conquête de la lune, du mouvement pour les droits civiques et de la guerre du Vietnam… 40 ans plus tard, le monde occidental vit une crise économique, la pollution, les États-Unis voient leur hégémonie contestée, et là on se dit que Norman Spinrad était visionnaire, comme beaucoup d’auteur-es de science-fiction.

Et encore :

Vent d’Est, Vent d’Ouest

de Frank Robinson (Passager clandestin)

Pense bête

de Fritz Leiber (Passager clandestin)

Lectures par Nicolas Mourer