1914-1918. Militants contre la guerre et La censure militaire et policière 1914-1918

Entretien avec Julien Chuzeville et Maurice Rajsfus
dimanche 16 mars 2014
par  CP
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La censure militaire et policière 1914-1918

Maurice Rajsfus (Cherche midi)

Dès les premiers jours de la Grande Guerre, la censure est instaurée et cette mesure va bien au-delà du contrôle pointilliste de la presse. L’état-major de l’armée, chargé des opérations de censure, délègue une grande partie de son pouvoir à la préfecture de Police. Sont traqués prioritairement les propos défaitistes, les slogans et écrits divers appelant à la Paix. Plus généralement, l’attention est portée à tout ce qui pourrait nuire au moral des troupes et, plus encore, à celui de l’arrière. Des pères-la-pudeur s’acharnent sur des chansons datant de la Belle Époque et il en va de même pour le théâtre, le cinéma et la littérature.

Une armée de censeurs veille également dans le domaine du contrôle postal aux armées, tandis que nombre de civils voient leur correspondance interceptée par la police. L’intérêt supérieur de l’État commande de régenter aussi la vie privée des Français.

En fait, tous les moyens d’expression sont devenus suspects et les Français sont encadrés dans un système qui ne laisse plus d’espace à l’expression libre, même lorsque les nécessités de la Défense Nationale ne peuvent être invoquées.

De tout temps, et particulièrement de 1914 à 1918, faute de supprimer la parole, la censure a eu pour vocation de détruire l’écrit et l’image, la musique, à l’occasion. Bien évidemment, la censure rend fou le censeur qui a tendance à prendre ses contemporains pour des citoyens de second ordre.

Militants contre la guerre 1914-1918

Julien Chuzeville (Spartacus)

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » : Jaurès l’avait dit et répété, et des congrès successifs de l’Internationale socialiste s’étaient engagés à tout faire pour empêcher le déclenchement d’un conflit. Mais quand, en 1914, malgré la forte agitation sociale que connurent au début de l’année la France, la Russie et l’Allemagne, la machine infernale se mit en route, les socialistes ne lui barrèrent pas le chemin.

La France ne manquait pas de pacifistes ; mais devant les dangers de l’invasion, la mobilisation, la militarisation de la société et la censure, tous furent désemparés et beaucoup se résignèrent. Certains, cependant, osèrent rompre le consensus et voulurent faire entendre la voix d’un pacifisme actif, c’est-à-dire, nécessairement, internationaliste. La paix qu’ils recherchaient était une paix sans tergiversations, « sans vainqueur ni vaincu », une paix — ils en étaient convaincus — que les régimes qui avaient conduit le monde à la guerre ne seraient pas capables d’assurer.

Ces militants — car tous l’étaient avant le début de la guerre — durent mener d’abord le combat dans leurs propres organisations, parti socialiste et syndicats, puis tenter, malgré la censure, l’intimidation et la répression, de faire progresser l’opposition à la guerre. Le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) qu’ils créèrent fut le centre nerveux du pacifisme militant en France de 1915 à 1918 ; Zimmerwald et Kienthal, mais aussi la prison et les procès, furent les étapes de leur campagne.

La paix des vainqueurs ne fut pas celle pour laquelle ils s’étaient battus et ils savaient qu’elle portait en elle l’annonce d’un nouvel orage. Mais en maintenant vivace l’internationalisme socialiste, leur action résonna encore bien après que le CRRI eût cessé d’exister.

Les chroniques rebelles ne donnent certes pas dans la commémoration, toujours suspecte, en revanche le déploiement de textes cette année sur la Première Guerre mondiale nous a donné l’envie de discordance. Nous avons donc choisi un autre axe pour parler de la « grande guerre », ou plutôt de la grande boucherie, avec deux auteurs, Maurice Rajsfus pour une réédition aux éditions du Cherche-midi de La censure militaire et policière 1914-1918, et Julien Chuzeville pour la publication chez Spartacus de Militants contre la guerre 1914-1918.

La censure militaire et policière 1914-1918 est une formidable enquête sur les égouts du pouvoir imbécile et répressif en temps de guerre. L’ouvrage montre avec force détails la censure mise en place dès le début du conflit et la collaboration étroite entre l’armée et la police pour encadrer la population et endiguer toute velléité de critique ou de rébellion pacifiste.

Partir la fleur au fusil, c’était l’image obligée d’une propagande primaire, mais néanmoins très active. Ce que l’on sait moins par l’histoire officielle, frappée d’amnésie, c’est la résistance qui a existé et de plus en plus, pendant les années de guerre, tant sur le front où se multipliaient les conseils de guerre et les exécutions, que chez les civil-es, notamment parmi les femmes qui remplaçaient les hommes dans les usines et qui ont mené des grèves importantes, évidemment passées sous silence.

Lorsque l’on considère les effets de la censure qui touche en premier lieu la presse qui doit être aux ordres, puis le cinéma, le théâtre, les spectacles, le courrier, les chansons, sans parler des actes militants ou de l’expression populaire spontanée, on se dit qu’il a fallu une multitude de censeurs pour traquer la moindre dissidence vis-à-vis de la pensée unique : travail, famille, patrie.

« Les militaires [écrit Maurice Rajfus], ne craignent rien tant que la propagande pacifiste. En temps de guerre, d’ailleurs, cette volonté de paix s’apparente, dans leur esprit, à cet antimilitarisme fruit de tous leurs cauchemars. Vouloir la paix devient alors un crime d’État qu’il faut combattre, et la censure a pour tâche prioritaire de faire taire les humanistes. »

Pas question en effet de dire que l’on souffre dans les tranchées et que l’on y crève sans raison, sinon pour le profit de quelques-uns. Les poilus doivent se montrer enthousiastes et mourir en silence pour cause de stratèges séniles et incompétents. La censure est particulièrement vigilante sur la presse qui parvient au front : « Le moral de la troupe est directement influencé par la lecture des journaux. La puissance de l’article imprimé reste grande dans son esprit. Il faut que la lecture du journal ne soit pas une source de scepticisme ni de rancœur, mais de persévérance et d’enthousiasme. » D’ailleurs, « pour Pétain, trop de journaux parviennent au front. Il faut classer leurs écrits
en deux catégories : ceux qu’il faut éviter et ceux qu’il faut inspirer et propager.
 »

Quant à la population, elle n’est pas non plus exempte d’une surveillance forcenée exercée par la censure : « La censure étend sa juridiction préventive sur toute la rédaction des journaux. Articles et doctrine politique, informations parlementaires, faits divers même, rien n’échappe à sa rigueur soupçonneuse. »

Cette mainmise de la censure nous ramène à une question essentielle, celle des militants et des militantes contre la guerre, et des internationalistes avant et pendant la guerre. C’est ce qu’analyse Julien Chuzeville dans Militants contre la guerre 1914-1918.

Que s’est-il passé pour que l’internationalisme bascule dans une union sacrée qui, de toute évidence, nécessite la censure pour sauver les apparences. Les internationalistes auraient-ils pu arrêter la guerre ? « Jusqu’aux derniers jours de juillet 1914, […] l’attitude était claire : “Non à la guerre !” et la menace de grève générale paraissait suffisante à certains pour faire échec au conflit. » Début 1913, les socialistes et les syndicalistes de la CGT se mobilisent contre la loi allongeant le service militaire d’une année. Dans le même temps, « les socialistes français et allemands publient un manifeste contre la course incessante aux armements. »

Cependant, si les libertés sociales sont d’un coup mises entre parenthèses, des grèves sont organisées, mais privées d’information, les féministes sont actives, des femmes sont emprisonnées pour diffusion de tracts, par exemple celui-ci : « Femmes françaises, on vous trompe. Pourquoi cette guerre sans fin ? Refusez de travailler aux munitions et la guerre cessera ! »

Au fur et à mesure des années de guerre, les informations filtrent malgré le maillage de la censure, les tracts sont de plus en plus nombreux et les services de police sont dépassés. Le bilan de la guerre est catastrophique et les tracts le dénonce : « Ce serait un grand malheur si la France était victorieuse avec la bande de propres-à-rien qui nous gouverne. Alors, on nous dit de toujours donner de l’argent pour la Défense nationale, je préférerais le mettre à la rivière que de la donner à ces bandits… Nous, Français, on marche toujours comme des imbéciles… »

Un tract du Comité pour la reprise des relations internationales, diffusé en février 1916, est on ne peut plus explicite : « Ce qui paraît incontestable à nos yeux, c’est qu’avec la prolongation indéfinie de la guerre, il ne saurait y avoir ni vainqueur ni vaincu. C’est qu’aux millions de vies humaines anéanties, viendront s’en ajouter d’autres, ainsi que des millions de nouveaux mutilés ; aux deux cents milliards engloutis s’ajouteront d’autres centaines de milliards et toutes les nations de l’Europe seront, au terme de la guerre, épuisées matériellement, ruinées économiquement et financièrement. » Deux mois plus tard, il est déclaré à la conférence socialiste internationale de Kienthal : « Tous vaincus, c’est-à-dire tous saignés, tous épuisés : tel sera le bilan de cette folie guerrière. »

Alors, exhorte un autre tract : « Braquons les armes sur ceux qui nous gouvernent. C’est tous des assassins. Du pain ou la révolution. Peuple, soulève-toi. À bas la guerre ! »