Cinéma espagnol. Mort d’un cycliste de Juan Antonio Bardem et El Verdugo (le Bourreau) de Luis G. Berlanga

lundi 28 avril 2014
par  CP
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Le cinéma espagnol est placé sous haute surveillance durant la dictature franquiste, cependant dès les années 1950, certains films critiques de la société, et implicitement du régime, parviennent à passer la barrière de la censure. Un grand changement s’opère dans l’univers cinématographique espagnol, porté non seulement par une nouvelle génération, mais aussi par des cinéastes reconnus.

Les Conversations de Salamanque, considérées comme marquant le retour à un cinéma social, hors des normes officielles en vogue, sont organisées par le ciné-club de Salamanque en mai 1955. Ces journées rassemblent de nombreux cinéastes, dont Basilio Martin Patino et Juan Antonio Bardem, réalisateur de Mort d’un cycliste, qui déclare à l’occasion de ces journées : « Le cinéma espagnol actuel est politiquement inefficace, socialement faux, intellectuellement infirme, esthétiquement nul et industriellement rachitique. » Le jugement est sévère, et le ton est donné.

Si l’on considère que les périodes de dictature et de répression amènent parfois les cinéastes, et les artistes en général, à résister à celles-ci, notamment en détournant les codes de la censure — c’est le cas actuellement pour une partie de la création cinématographique iranienne —, le cinéma espagnol d’auteur des deux décennies précédant la mort de Franco en est une parfaite illustration.

Ainsi, l’on peut voir dans le tandem Juan Antonio Bardem/Luis Garcia Berlanga l’ouverture à un cinéma critique et portant à réflexion, auquel tous deux contribuèrent, avec Ce couple heureux (coécrit et coréalisé en 1951), Bienvenue, Monsieur Marshall, réalisé en 1952 — seule critique exprimée au cinéma du fameux plan Marshall — et Les jeudis miraculeux, en 1958 — récit d’un village qui, pour attirer les touristes, s’invente un lieu de miracle. Ce film sera interdit par la censure pendant quatre ans.

Cette même censure interdira, jusqu’à la mort du dictateur, de nombreux films, dont l’inoubliable documentaire, Canciones para despues de une guerra (Chansons pour un après-guerre) de Basilio Martin Patino, en 1971. Ce qui amènera le réalisateur de Neuf lettres à Berta (1965) à produire dans la clandestinité deux autres films documentaires qui sont de fulgurantes attaques de la dictature franquiste, Très chers bourreaux (1973) et Caudillo (1974).

Chroniqueur acerbe et réaliste de la société espagnole de cette époque, Luis Garcia Berlanga ne s’apparente à aucune école de cinéma. Son ironie grinçante va atteindre son apogée en 1963, avec son chef-d’œuvre, El Verdugo (Le bourreau). Rafael Azcona, célèbre scénariste et écrivain, participe à l’écriture du scénario et cette collaboration se poursuivra pendant toute la carrière cinématographique de Berlanga. Le sujet du film s’attaque par la dérision directement à un tabou, la peine de mort par garrot, un type d’exécution que le franquisme appliqua jusqu’en mars 1974, à l’issue du procès du jeune anarchiste, Puig Antich.

Comment El Verdugo réussit-il, en 1963, à échapper à la censure ? En partie sans doute parce que le film est une coproduction italienne. Il est projeté à Venise où il obtient le prix de la critique, acquérant du même coup une renommée internationale.

Plus engagé que Berlanga, Juan Antonio Bardem réalise en 1955 Mort d’un cycliste, qui avec son film précédent, Les comédiens (1954), marque les débuts d’un cinéma social et d’une réflexion politique sur la société franquiste et les différences de classes sociales. La bourgeoisie y est décrite sans concession et il est même fait allusion à la guerre civile espagnole.

El Verdugo (Le bourreau) de Luis Garcia Berlanga, chef-d’œuvre d’humour noir, est depuis le 9 avril sur les écrans en copie restaurée. Le film montre une Espagne populaire soumise, conformiste, dominée par la morale chrétienne, et se débattant dans des problèmes quotidiens, comme celui du logement. Subversif et provocateur, le film renoue avec la farce libertaire qui fait penser à Fernando Mignoni, réalisateur de Nuestro Culpable (Notre coupable), produit par les films de la CNT, en 1938. Berlanga reviendra en 1977 au ton de burlesque critique, en tournant La escopeta nacional (La carabine nationale).

Mort d’un cycliste

Juan Antonio Bardem (1955)

Avec Lucia Bosé, Alberto Closas, Otello Toso…

María-José de Castro, épouse d’un riche industriel, est la maîtresse d’un professeur d’université, Juan. Fiancés avant la guerre civile, les conventions sociales les ont séparés. Mais, ils continuent pourtant de se fréquenter… Au cours d’une de leurs promenades en voiture, Maria-José tue accidentellement un ouvrier à vélo et prend la fuite. Juan est perturbé par ce crime et recale une étudiante qui faisait une brillante démonstration. Les étudiants se révoltent contre cette injustice. Ces événements amènent Juan à avouer la mort accidentelle du cycliste et repartir sur de nouvelles bases. Il démissionne de son poste et tente de convaincre Maria José de tout avouer à la police.

Le film est une critique de la bourgeoisie des années 1950 qui profitait du régime franquiste tandis que d’autres vivaient encore dans la pauvreté. Une des bourgeoises du film dit d’ailleurs que tant qu’il y aura des pauvres tout ira bien pour eux. Il y a aussi une scène, où Juan cherchant à rendre visite à la femme du cycliste, s’achemine dans les ruines du Madrid d’après-guerre civile et pénètre dans le logement exigu de la voisine de la veuve du cycliste. Le film dépeint une société dominée par la corruption, l’hypocrisie et les seuls intérêts personnels.

et

El Verdugo (Le Bourreau)

Luis Garcia Berlanga (1963)

Avec Nino Manfredi, Emma Penella, José Isbert…

En Espagne, dans les années 1960. José-Luis, croque-mort de profession, s’éprend de Carmen, la fille du bourreau officiel. Tout au bonheur de s’être rencontré car la profession de José-Luis et celle du père de Carmen provoquent généralement le rejet, les jeunes gens se marient et souhaitent acquérir un appartement dans les nouveaux immeubles mais, pour pouvoir jouir de ce type de logement, il faut que l’un des conjoints soit fonctionnaire d’État. Le beau-père donne alors sa démission et propose comme successeur son gendre. José-Luis est alors nommé bourreau officiel...

Mais que se passera-t-il si une exécution intervient ? Le garrot pour un appartement de fonction…

Un autre film représentatif de cette époque et du réveil du cinéma espagnol, La Caza de Carlos Saura (1965).

Tournée dans la région de Tolède, lieu d’affrontement durant la guerre civile, une partie de chasse tourne au règlement de comptes et à la tuerie. Quatre hommes dont trois anciens combattants partent pour chasser le lapin sur les terres de l’un d’eux. Le plaisir qu’ils ont de tuer fait évidemment penser aux exécutions durant la guerre civile. « Le meilleur de
la chasse, c’est la chasse à l’homme
 » dit l’un des protagonistes.

Tout, dans le film, est d’abord dans le suggéré : un propriétaire terrien ruiné qui vit avec une jeune femme, un homme d’affaires réactionnaire, un alcoolique et le neveu. Mais très vite d’une grande violence. L’extrême misère des paysans et leur allégeance au maître, le machisme, les secrets dévoilés, un ami suicidé, un cadavre dissimilé dans une grotte depuis la guerre, les antagonismes… Une parabole du régime franquiste, un portrait des vainqueurs.

Un coffret Carlos Saura (films restaurés) sortira fin 2015.

Avec Philippe Chevassus (Tamasa)


La Propriété c’est plus le vol

D’Elio Pétri

est sur les écrans le 12 mars en copie restaurée