Ni l’arbre, ni la pierre

Daniel Pinòs (ACL)
mercredi 16 janvier 2008
par  CP
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Qu’est-ce qui fait que la révolution espagnole est toujours aussi vivante dans nos esprits ? Pourquoi la mémoire de ce soulèvement, de ce grand moment de liberté et de victoire contre le système marque-t-elle à jamais l’histoire sociale ? Le récit de Daniel Pinòs nous montre, encore une fois, l’importance de cette révolution en faisant se cotoyer l’histoire d’une famille — la sienne — et l’histoire révolutionnaire. Daniel, le "passeur de mémoire", nous entraîne dans un récit sans glorification, sans mythe, sans tabou, comme si nous vivions à notre tour les espoirs, les revendications, les critiques, l’enthousiasme de tous ces combattants et combattantes qui ont rêvé d’un monde égalitaire et l’abolition du système de domination.

« À Barcelone, la CNT ordonna la grève générale et ses militants s’organisèrent pour circonscrire toute manœuvre des militaires. Au bout de deux jours de combats de rues, la rebellion militaire était jugulée grâce à la mobilisation généralisée des travailleurs catalans majoritairement libertaires. On réquisitionna quelques cafés et on aménagea les vastes salles en réfectoires populaires. Dans ces cuisines collectives, on préparait à manger, à la hâte, pour les hommes et les femmes des barricades. De mille manières, on pouvait déceler l’amorce d’une vie nouvelle. Les vieux concepts de maître et d’esclave brûlaient en même temps que les images religieuses. Tout brûlait, même les banques. Un nouveau monde allait naître dans lequel l’argent et l’inégalité disparaîtraient. C’était une fête révolutionnaire. »

Du passé, faisons table rase… Mais les ambitions du pouvoir ont rattrappé la révolution en marche. Il n’empêche que cette expérience est certainement l’une des plus importantes du XXème siècle. La réflexion qu’elle nous apporte n’est certes pas achevée, il suffit de voir les livres qui paraissent sur la question, et aussi les témoignages de ceux et celles qui ont été dans cette révolution et ont continué à se battre pour les mêmes idées. Vicente Marti avec La saveur des patates douces (ACL) ou encore, plus récemment, La raison douloureuse de Federico Gargallo Edo (publié par la Fondation des études libertaires Anselmo Lorenzo).

Dans l’avant-propos de ce dernier ouvrage, Valeriano Espiga parle du "fonctionnement des collectivités qui furent créées dans la Catalogne libertaire" et étaient la "confirmation [des] rêves libertaires". « Leur fin brutale, résultat de l’infâme passivité, si ce n’est complicité des démocraties, favorisa l’arrivée » du fascisme. Mais ajoute-t-il, « dans notre mémoire, restèrent gravés les résultats effectifs et tangibles de leur fonctionnement exemplaire. »

L’échec de la révolution et l’arrivée du fascisme, Camillo Berneri l’avait prévu avant d’être liquidé par les staliniens :
«  Aujourd’hui la guerre est dans le ciel de Madrid. Demain elle sera dans celui de Barcelone ; après-demain, elle sera dans celui de Paris. La guerre européenne a recommencé, bien qu’elle n’ait pas été déclarée. Ce sont les avions et les aviateurs de Mussolini et de Hitler qui assassinent et bombardent Madrid. À l’arrière, les femmes et les enfants souffrent les horreurs de la guerre avec la bénédiction de la sainte Église apostolique et romaine en la personne de Pie XII qui déclare :
“Dieu a voulu paix et victoire en Espagne… Aux prosélytes de l’athéisme matérialiste de notre époque, l’Espagne a hautement démontré que les valeurs éternelles de la religion et de l’esprit dominent tout…”
 »

Le fascisme — avec l’appui dans la plupart des cas de l’Église — a effectivement dominé, détruit et massacré… Mais à la répression et à la barbarie, les libertaires espagnols, par la bouche de Durruti, ont répondu : "Nous n’avons pas peur des ruines, nous portons un monde neuf dans nos cœurs."


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