Sommes-nous tous des individus ?

Maurice Rajsfus (Cherche-midi)
dimanche 7 septembre 2014
par  CP
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Au-delà d’une triste revue de détail, il reste, pour Maurice Rajsfus, l’espoir d’assister à l’instauration d’une société apaisée où l’être humain serait considéré seulement pour ce qu’il est, et non pas d’abord ou uniquement en fonction de son statut social.

Entretien avec Maurice Rajsfus.

1er avril 2014. Maurice Rajsfus titre l’éditorial de sa chronique antiautoritaire, dans Que fait la police ?, avec une question — Aurons-nous des successeurs ? —, et explique l’arrêt — j’espère momentané — de Que fait la police ?. Cette question en entraîne une autre : Fallait-il terminer, maintenant, l’aventure de Que fait la police ?, dans une période propice à la banalisation des idées racistes et au déballage médiatique de celles-ci ? Ce qui donne à la police, et même accentue, le sentiment d’avoir les coudées franches pour appréhender et maltraiter la masse des individus qui ne paraissent pas dans la norme ou dans le rang ?

Pour avoir suivi et soutenu, dès sa création, l’Observatoire des libertés publiques, le 6 avril 1994, un an après l’assassinat du jeune Makomé — qui avait 17 ans — dans les locaux du commissariat des Grandes Carrières, à Paris dans le 18ème arrondissement ; pour avoir régulièrement fait écho au travail quotidien de Maurice Rajsfus qui collecte des informations sur les dérives policières et sur les brutalités des forces de police, nous ne pouvons que regretter, à Radio Libertaire, cette mise en suspens d’un travail unique et indispensable — qui montre la police de la République pour ce qu’elle est véritablement — dans une société qui prétend défendre les droits humains et même les représenter…

Comme l’écrit Maurice Rajsfus, « L’esprit fasciste qui commence à gangréner nombre de nos contemporains qui ont la mémoire courte, [fait que les] nervis “nationaux” sont toujours estimés moins dangereux pour les institutions que ces supposés gauchistes [et j’ajouterai les libertaires] qui ont pour seule ambition de changer le monde. »

Il souligne également une situation d’inconscience et de déni : « La Justice de ce pays, ceux [et celles] qui nous gouvernent, ont-ils [et ont-elles] pris la mesure de cette montée d’une nouvelle forme de fascisme qui [émerge], bien au-delà de ce que représente actuellement le Front National ? Comment [en effet] ne pas s’inquiéter lorsque l’on assiste aux gesticulations d’une Béatrice Bourges, matrone de la politique du berceau, agitatrice du “Printemps Français”, laquelle exigerait bien la guillotine pour celles et ceux qui s’évertuent à défendre l’IVG comme une conquête sociale majeure. Il convient de bien entendre les vociférations des zélateurs de Dieudonné, bras dessus, bras dessous avec les affidés d’Alain Soral, authentique fasciste, porte-parole d’une nouvelle vague qui ne paraît pas inquiéter outre mesure une opinion publique anesthésiée. »

Pourquoi cet arrêt alors que, sous la gauche comme sous la droite, le comportement policier n’a guère changé côté brutalités et arbitraire vis-à-vis des « individus » que nous sommes ? N’est-il pas vrai d’ailleurs que « quelle que soit la couleur de la bannière des puissants, la volonté a toujours été la même : opprimer ceux [et celles] qui pourraient représenter une menace pour une classe sociale n’ayant rien à partager. »

Les policiers considèrent « toute personne étrangère à leur corporation » — mis à part les puissants « dont le statut permet de ne jamais douter de leur innocence » — toute personne donc « comme quelqu’un de louche, bizarre dans son comportement et, finalement, peu recommandable. » Alors, imaginez-les, entourés d’ennemi-es dissimulé-es dans les quelques soixante-cinq millions d’individus, d’énergumènes… De la canaille potentielle ! Sans doute est-ce la vision des policiers dont le « regard suspicieux, [est] bien exercé pour repérer celles et ceux qui risquent de déroger aux édits » ; des individus « opposés à l’ordre et à la bonne morale » qui représentent une menace pour « qui respectent les lois et s’inclinent même devant les décisions autoritaires. »

Dans ce tout nouveau livre de Maurice Rajsfus, Sommes-nous tous des individus ?, il est question de la France « d’en haut » et de la France « d’en bas », de personnes de qualité « bien nées » pour dominer une masse d’individus peu recommandables qu’il faut contrôler grâce à des pandores rémunérés et exercés, bénéficiant du non-lieu en cas de dérapages et de bavures. Autrement dit, il « faut faire confiance aux institutions, [qui ont décrété que] le désordre ne peut être constructif. » Dans le collimateur des forces de l’ordre, il y a évidemment les individus étrangers, suspects désignés, — qu’ils soient immigré-es ou issu-es des anciennes colonies —, considérés d’emblée par les autorités policières et les politiques en mal de démagogie, comme de la graine de terroristes, ou, au mieux, comme des délinquants ou des parasites.

Dans Sommes-nous tous des individus ?, Maurice Rajsfus développe une cinquantaine de thèmes pour des réflexions autour du peuple et de la notion d’individu. Il y est aussi question d’inégalités sociales et de « perversions sociales », des rapports de classe, car si la notion
de « classe moyenne » était destinée à les faire disparaître, notamment du langage, de même que les termes de prolétariat ou de travailleurs et travailleuses, les rapports et les différences de classe restent inchangées. Le consensus politique et social a été une belle trouvaille démagogique des années 1980 !

Il n’en reste pas moins qu’en temps de crise du capitalisme — et nous y sommes — Plus que jamais : seule la lutte paie ! Et « Comme la résignation n’est pas héréditaire, pourrait venir le temps de la révolte, sinon de la révolution. »

CINÉMA

On a grèvé

Le film de Denis Gheerbrant sera sur les écrans le 10 septembre.

Tout un symbole pour une rentrée des luttes

On a grèvé de Denis Gheerbrant retrace l’expérience de femmes de chambre qui luttent contre des conditions de travail insupportables. Imaginez Oulimata, Mariam, Géraldine, Fatoumata, qui bossent pour un salaire minable dans des hôtels de luxe. Elles sont payées à la pièce, à la chambre nettoyée, donc pas de tarif horaire, pas de pause et une cadence infernale. Une exploitation à outrance qui cependant exige sourires et tenue impeccable : de l’esclavage moderne.

On a grèvé raconte leur lutte face à la machine patronale du deuxième groupe hôtelier d’Europe. Elles se dressent contre une hiérarchie sans avoir l’expérience de militantes, mais obtiennent ce qu’elles revendiquent à force de détermination.

On a grèvé de Denis Gheerbrant, « c’est le récit d’une première fois, un jaillissement de chants et de danses qui renouent avec une culture séculaire de résistance. »

Sur les écrans le 10 septembre.

Léviathan

Film d’Andreï Zviaguintsev

Sortie le 24 septembre

Le film a pour trame la corruption comme une fatalité autodestructrice. C’est une des premières fois où la dénonciation de la corruption des élites et de la collusion entre pouvoir et religion sont aussi clairement exprimés dans le cinéma russe. Son film précédent, Elena, était aussi très fort.
Léviathan, ce sont des images prodigieuses pour un récit très noir, désespéré, entre univers soviétique et orthodoxie religieuse. Le film offre une vision crue et hyper réaliste de la Russie actuelle, dans le décor magnifique, sauvage du bord de la mer de Barents.

Kolia habite près d’une petite ville au nord du pays, avec sa compagne et son fils. Il tient un garage. Le maire de la ville a des projets et pour cela, il doit acquérir le terrain de Kolia qui ne désire pas quitter la maison dans laquelle il a passé toute sa vie.

La machine du pouvoir se met alors en marche… Le bon droit de Kolia contre le pouvoir et les malversations de l’autorité…

Le décor : une mer sauvage se brisant sur les rochers, avec colère. Fatalité, soûlerie pour oublier… Léviathan est un film secouant.

Des images à couper le souffle, une lutte désespérée, des carcasses de vieux bateaux abandonnés, de baleines, un contexte qui rend avec brio la dimension tragique de la situation sociale du pays.

Autre film déjà sur les écrans

Siddharth

Film de Richie Metha

Filmé dans le Nord de l’inde par un jeune réalisateur, également acteur et comédien,
L’histoire est bien loin du cinéma Bollywood et des clichés habituels sur le cinéma indien et sur l’Inde, pays émergeant.

Le film aborde de plein fouet le problème du travail des enfants et, parfois, de leur disparition organisée par des réseaux mafieux.

Siddharth dépeint une réalité sociale à travers une quête dans l’Inde pauvre.