Départ volontaire de Jean-Luc Debry et Art et anarchie

dimanche 14 septembre 2014
par  CP
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Départ volontaire

Jean-Luc Debry (Noir et rouge)

Lectures par Nicolas Mourer

Et

Art et anarchie

Deux mots qui vont bien ensemble

Débat avec Jean-Manuel Traimond, Barthélémy Schwartz, Marie Joffrin et Xavier Néret.

L’essai critique génère-t-il plus la réflexion et la prise de conscience que la fiction, qu’elle soit sous une forme romanesque ou cinématographique ? D’emblée, on serait tenté de répondre par l’affirmatif, mais en y regardant de plus près, il est difficile d’avoir ce type de certitude. Si l’on prend l’exemple des émissions de Radio Libertaire qui, en tant que radio, respecte sa mission de radio libre et de service public, il apparaît que la fiction ancrée dans la réalité sociale capte tout autant l’attention que la théorie, et que, par exemple, le récit immergé dans la description des nouvelles pratiques patronales éveille même, dans une perspective plus large, la conscience et la curiosité d’un public, qui ne partage pas forcément nos idées critiques, subversives, libertaires.

Traiter des méthodes de « management », de la souffrance au travail et de la perversité des relations de pouvoir au sein des entreprises, par le biais d’un roman est, à mes yeux, aussi fort que de parler théories et concepts. S’agissant du récit de la vie d’une femme banale, ayant toujours joué le jeu de la hiérarchie dans son boulot, une candide s’étant laissé bercer par un discours « managérial » convenu, il est à parier que beaucoup vont reconnaître des collègues et — pourquoi pas ? — se reconnaître — dans certains des personnages du roman. Le récit du vécu des salarié-es et la description au jour le jour du harcèlement moral suggèrent immanquablement des liens avec l’expérience personnelle de chacun et chacune, et donnent aussi l’envie d’en savoir plus, d’analyser ce phénomène généralisé, sinon accepté comme une fatalité pour être dans l’air du temps.

Le roman de Jean-Luc Debry, Départ volontaire, met en scène une salariée, Odile, une candide soumise et prise au piège des promesses ambiguës de sa hiérarchie, allant de la carotte d’une promotion hypothétique, au fameux « travailler plus pour gagner plus », avec évidemment obligation de disponibilité illimitée, de flexibilité et de faire le sale boulot, sous peine d’être considérée comme une perdante, pardon « looser ». Le jargon franglais généralement utilisé — sans pour autant d’ailleurs impliquer de connaître la langue anglaise —, ça pulse et ça donne l’impression d’être dans le camp des « winners », ceux et celles qui gagnent.
Dans le roman, on a droit à tout le fatras d’expressions creuses, émises par des dirigeants
« tout droit sortis du monde des écoles de commerce made in France », expressions savamment utilisées pour presser le citron, et le jeter quand il ne sert plus les intérêts de l’entreprise selon ces dirigeants «  branchés ». Il est inutile de garder l’employé-e, même modèle, qui, en redoutant les vagues, guettait un sourire de gratification ou un regard de connivence de son N+1 ou N+2. En vieillissant, l’employé-e devient une charge plus lourde pour l’entreprise, donc il faut « dégraisser » fissa. Il est facile de remplacer un pion par un autre et les émules en allégeance ne manquent pas.

Départ volontaire de Jean-Luc Debry, c’est donc l’histoire d’une de ces employées qui n’envisagent pas la revendication, encore moins la révolte, qui, un beau jour est remise au pas à l’occasion d’une nouvelle organisation du travail. Peu à peu, elle est reléguée à des tâches mécaniques, déchargée de ses responsabilités, autrement dit poussée, sans état d’âme, à la dépression par une DRH — la Divine —, castée dynamique et démagogue à souhait. Odile accomplit la sale besogne en aidant à la compression du personnel, suscite la démission de collègues, car un licenciement, ça coûte cher, et un départ volontaire, c’est plus économique. La « direction des ressources humaines » a plus d’un terme-leurre dans sa besace.

Les pions ne se rebiffent pas, malgré les illusions bafouées dont ils et elles ont été nourris par la direction. La démagogie et le « dialogue social » dont on nous rebat les oreilles, veille ! Le discours aussi : « Une entreprise, [déclare le directeur avec emphase], c’est avant tout une communauté de femmes et d’hommes. Pour que toute l’entreprise soit concernée par un projet collectif et donc pousser sans cesse le curseur un peu plus loin, pour aller de l’avant, pour aller plus haut, il faut que chacun y trouve son espace. Car, dans une entreprise, c’est le plaisir partagé qui permet la performance. »

Quel monde ! Et le plus dramatique, c’est que beaucoup croient en ces nouvelles normes supposées gratifiantes !

Jean-Luc Debry, après Le cauchemar pavillonnaire, s’attaque cette fois au cauchemar dans le monde du travail, c’est-à-dire aux méthodes de gestion du personnel, aux comportements qui en découlent et à tout un bréviaire hallucinant et stupide qu’il est impératif d’utiliser sous peine d’être à côté de la plaque.

De l’ironie corrosive !

Art et anarchie.

Le mouvement anarchiste émerge dans les années 1870, et dans cette fin de XIXe siècle, les impressionnistes mettent à mal l’art reconnu de cette époque, c’est-à-dire l’art pompier. Souvent relégués dans le domaine de la violence, avec les images habituelles de lanceurs de bombes, l’anarchisme et l’anarchie ont de ce point de vue, comme le souligne Jean-Manuel Traimond alias Nestor Potkine, quelques acquaintances avec l’art moderne qui, à la même époque, explose les critères et les normes en vigueur.

À noter que nombreux des post-impressionnistes, et leur défenseur, Félix Fénéon, sont anarchistes. Ce qui n’empêchera pas ce bouleversement artistique d’être ensuite récupéré, comme beaucoup d’autres, par le système marchand. On spécule sur l’art comme sur toute autre marchandise.

Ce débat — auquel participent Jean-Manuel Traimond, Barthélémy Schwartz, Marie Joffrin et Xavier Néret — a été enregistré au Salon du Livre Libertaire le vendredi 9 mai. Il ne représente évidemment qu’une amorce de réflexion sur le lien entre l’art et l’anarchie… À suivre donc.

Ce débat avec Jean-Manuel Traimond, Barthélémy Schwartz, Marie Joffrin et Xavier Neret a eu lieu le vendredi 9 mai 2014 au Carré des Blancs Manteaux.