Murray Bookchin. Pour une écologie sociale et radicale

Vincent Gerber et Floréal Romero (le passager clandestin)
lundi 1er décembre 2014
par  CP
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Murray Bookchin

Pour une écologie sociale et radicale

Vincent Gerber et Floréal Romero (passager clandestin)

Et deux nouveaux titres publiés dans la collection dyschroniques (passager clandestin)

Nous mourons nus

James Blish

Frank Merriwell à la Maison blanche

De Ward Moore

Pour plusieurs raisons l’œuvre de Murray Bookchin (1921-2006) reste encore à découvrir. L’une d’elles est sans doute que ses écrits, souvent relativement denses et complexes, n’ont été que peu traduits en langue française (et à peine plus dans les autres langues européennes). Une autre raison, et sans doute la plus importante, réside en ce que, comme pour la majorité des penseurs radicaux, son propos le renvoie à la marge, tant il remet en cause les fondements mêmes de la société dans laquelle nous vivons. Un de ces fondements, Bookchin l’a très clairement identifié, est le capitalisme, accompagné de son inséparable « poisson-pilote » : la croissance.

L’œuvre de Bookchin, ambitieuse, est à resituer dans le contexte particulier de son époque : celle d’un XXe siècle riche en évènements, parfois dramatiques, et quiontbouleversélesviesetle« paradigme » idéologique dominant au sein des sociétés occidentales.

Murray Bookchin

Pour une écologie sociale et radicale

par Vincent Gerber et Floréal Romero

Tout d’abord Murray Bookchin. Pour une écologie sociale et radicale de Vincent Gerber et Floréal Romero. Il est cependant à souligner que les trois textes ont un point commun, qu’il s’agisse des articles et des extraits de Murray Bookchin, ou des nouvelles de science-fiction : une vision écologique, prémonitoire et ironique des sociétés capitalistes.

La décroissance, on en dit beaucoup de choses, et ses zélateurs montent vite au créneau, histoire de pourfendre des pistes de réflexions qui envisagent, imaginent, proposent d’autres manières de vivre, et surtout de consommer. Vivre sans être aliéné-e à une consommation forcenée et compulsive qui permettrait à chacun et chacune de vivre dignement… Le programme est séduisant. Seulement voilà, la société capitaliste ne s’est pas construite sur les notions de partage, de solidarité, de justice sociale et de respect de l’autre… Parce qu’alors, ce serait l’anarchie !

La société capitaliste repose avant tout sur la domination et la hiérarchie… Ce qui entraine évidemment l’exploitation, la compétition et autres calamités qui institutionnalisent une justice à deux vitesses et divisent les populations en classes favorisées et défavorisées.

Contrairement à ce qu’avait déclaré Alain Touraine, dans une revue de
« gauche », la société française ne ressemble pas à un ballon de rugby, comprenant une immense classe moyenne, avec quelques pauvres
« en bas » et des riches «  en haut » ! Les différences de classes ont toujours existé et elles s’aggravent encore depuis quelques années.
À voir des familles entières qui n’ont plus les moyens de vivre décemment,
de se loger, de même que des salarié-es qui dorment dehors ou dans leur voiture faute d’accéder à un appartement, il faut vraiment demeurer dans
une bulle pour avancer de telles inepties. Nier les problèmes sociaux et les problèmes écologiques, alors que de nombreuses alertes sont lancées quotidiennement, cela revient à foncer tout droit dans le mur, c’est partir à la catastrophe.

La décroissance ne signifie pas « récession », bien au contraire, elle laisse entrevoir une « société d’abondance frugale ». Dans ce but, il faut évidemment distinguer entre les besoins réels et ceux, créés de toute pièce, par la société de marché, qui structure les comportements et assujettit les êtres humains jusqu’à leurs désirs et leurs sentiments intimes. D’où la nécessité de rupture « vis-à-vis de toutes les formes de domination — que ce soit celles de la marchandise, de la valeur, de l’argent, du marché, de la concurrence, de l’État-nation, mais aussi celles du patriarcat et des fétichismes multiples ».

Murray Bookchin est-il un précurseur de la décroissance ? À vous de voir, à la lecture de Murray Bookchin. Pour une écologie sociale et radicale que nous présentent Vincent Gerber et Floréal Roméro.

La pensée de Murray Bookchin, laissée de côté dans les années 1980, est reprise aujourd’hui et sa proposition de municipalisme libertaire offre une perspective pratique de gestion à l’échelle humaine. C’est ce que soulignent les deux auteurs de la présentation des textes de Murray Bookchin.

« L’écologie sociale de Bookchin est bien de placer la cause des problèmes écologiques au sein de nos sociétés humaines, de nos institutions, de nos valeurs et de nos relations sociales. […] Ce n’est qu’en résolvant les dominations induites dans nos sociétés — socialement et institutionnellement — que l’on peut espérer développer un autre rapport avec notre environnement. Cette vision radicale condamne comme un leurre toute réforme qui ne toucherait pas aux racines du système. » Autrement dit,
« Les tentatives de rendre le capitalisme “vert” ou “écologique” sont condamnées d’avance par la nature même du système. »

Aujourd’hui, « Le projet de libération de l’être humain est devenu un projet écologique, tout comme le projet de protection de la terre est devenu un projet social. »

La rencontre avec Floréal Roméro a eu lieu le 24 novembre 2014.

Illustrations musicales : Money par les Pink Floyd, FMI par Melissmell, Enclume par François Elie Roulin, Foule sentimentale par Alain Souchon,
Dollar par Gilles et Julien, Fan the Flames of discontent par les Angry Cats, Imagine par John Lennon, Les temps difficiles 2014 par Bernard Joyet.

Nous mourons nus

James Blish (passager clandestin)

La nouvelle de James Blish est une illustration impressionnante des catastrophes écologiques en devenir.

Nous mourons nus ou que faire des déchets ?

Une anticipation qui est finalement proche de la réalité, car si le problème des déchets est évoqué depuis longtemps, les solutions adoptées sont en général inquiétantes par les conséquences dans les centaines d’années à venir.
La gestion des déchets est essentiellement traitée sur le mode « après nous le déluge » et « tout va très bien madame la marquise ! ». Le moins cher et le plus pressé ne tiennent pas compte des répercussions à l’échelon planétaire. Pourtant les sonnettes d’alarme ne manquent pas de sonner, mais fi des Cassandres, on continue à enfouir des déchets dangereux, nucléaires dans la terre, et à déverser des produits toxiques dans les rivières, les lacs, la mer…

La mer regorge d’ordures dont on ignore souvent l’évolution et l’impact avec le temps. Songeons aux sous-marins nucléaires russes abandonnés à la rouille en mer nordique, sans aucune précaution, aux transports de produits radioactifs par le train en Europe et aux régions qui servent de dépotoirs à ce type de produits, songeons aux bateaux qui dégazent en mer, aux rejets de fumées qui polluent l’environnement, aux maladies engendrées par tous les produits dont on nous vante les mérites, comme aux millions de sacs en plastique avalés par la faune marine qui en crève. Non, le futur décrit par James Blish n’est plus si lointain.

Nous mourons nus paraît en 1969. Le personnage principal de la nouvelle est l’un des responsables du traitement des déchets, vivant en direct un basculement géologique sans précédent et irréversible à la suite d’une accumulation d’erreurs causées par la consommation effrénée et la volonté d’ignorer les risques. Dérèglement climatique, fonte des glaces des deux pôles, montée des eaux et engloutissement des terres… La réalité rattrape la fiction.

Aujourd’hui, le changement du climat, les pluies diluviennes dans le Sud de la France, la montée du niveau de la Méditerranée de 4 cm sont autant de points qui provoquent la comparaison avec le texte de Blish…

Dans Nous mourons nus, James Blish décrit en effet une situation possible, si le profit règne, avant toute autre considération, sur les décisions des États, indifférents aux conditions de vie des populations. Les exemples sont aussi fort nombreux du cynisme des multinationales. Le profit prime évidemment sur l’humain.

Frank Merriwell à la Maison blanche

Ward Moore (passager clandestin)

La nouvelle de Ward Moore, publiée en 1973, fait notamment allusion à des faits intervenus en 1968.

Le Youth International Party, qui se réclamait des mouvements contre la guerre au Vietnam, de la contre-culture et du Free Speach Movement — le mouvement pour la liberté de parole —, a élu un candidat pour se présenter à la présidence… C’était un porc pour lequel le mouvement demanda la protection des services secrets et l’accès aux dossiers politiques… Inutile de dire que l’humour et la dérision vis-à-vis du système politique ne furent guère apprécié par les institutions. Les auteurs furent arrêtés pour trouble à l’ordre public.

Quant au nom de Frank Merriwell, il est emprunté à un héros états-unien, de fiction, affublé de toutes les qualités conventionnelles. Bref, un Superman bien dans le rang, défendant la veuve et l’orphelin, the clean cut Young man, quoi !
En s’emparant de la farce et du super héros droit dans ses bottes, Ward Moore va pousser plus loin le caractère dérisoire du jeu politique aux États-Unis. Il montre les magouilles, les mensonges, les coups bas, les masques et les enjeux réels de la course au pouvoir.

Et il imagine — comble de la caricature — un candidat conseiller manipulable et programmé… Un robot ! Un robot qui serait « un démagogue, juste bon à recueillir des voix, l’instrument d’un tripatouilleur électoral sans scrupules, le soutien d’une démocratie décadente. »

Le robot, baptisé Frank Merriwell, sera-t-il à la hauteur des attentes des électeurs et des électrices ? Peut-être. Parce que, comme l’écrit l’auteur, « les gens se demandaient pour la première fois ce que le progrès leur avait amené. Les ventes à crédit ? L’obsolescence programmée ? Les aliments dévitalisés, les ampoules qui grillaient aussitôt posées ? Les automobiles toujours en panne qui transportaient les gens à cent cinquante à l’heure vers de nouveaux panneaux publicitaires, vers de nouveaux stands de hot-dogs ? Des lotissements dans lesquels les constructions étaient de si mauvaise qualité qu’elles devenaient des taudis avant même que les propriétaires aient fini de payer leur appartement ? La bombe H ? Le napalm ? La famine dans le Mississippi et le Nouveau-Mexique ? Les Nations Unies ? La police, la censure […]  ? Les villes frappées de gigantisme ? La mode ? »

On pourrait finalement inclure le même genre d’énumération aujourd’hui, dans le discours populiste d’une candidate qui joue à dire ce que certain public déçu veut bien entendre… comme on joue au dés et avec un masque bien fixé.