Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)

Guillaume Davranche (L’insomniaque et Libertalia)
samedi 20 décembre 2014
par  CP
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Trop jeunes pour mourir

Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914)

Guillaume Davranche (L’insomnique/Libertalia)

Ils étaient trop jeunes pour mourir, ces militants de la Fédération communiste anarchiste (FCA) qui, à l’orée des années 1910, s’activaient sans répit pour empêcher la catastrophe. À 20 ans, la grande poussée ouvrière de 1906 les avait fait vibrer. La CGT était leur seconde famille, la grève générale leur horizon. Face à l’État, ils proclamaient leur volonté de « saboter la mobilisation » si la guerre éclatait. Et ils s’y préparaient, en effet, malgré une répression de plus en plus brutale.

En suivant le fil rouge de la brève histoire de la FCA, ce livre décrit la vivacité du mouvement ouvrier avant le cataclysme de 1914 : son mode d’organisation et ses fractions, ses controverses et ses passions, ses petites et ses grandes luttes.

On y revivra les grèves des PTT en 1909, celle du rail en 1910 ou du bâtiment en 1911, toutes émaillées d’actes de sabotage… On s’y plongera dans les affaires qui défrayaient la chronique et attisaient les polémiques : Ferrer, Aernoult-Rousset, Bonnot… On y découvrira aussi l’enthousiasme des libertaires pour la Révolution mexicaine, tandis que se multipliaient les bagarres au Quartier latin contre les antisémites et les Camelots du roi. On verra la CGT, dont la période héroïque était révolue, se déchirer quant à la stratégie à adopter, alors que les femmes et la « main-d’œuvre étrangère » s’invitaient dans le débat syndical.

On assistera enfin, dans un climat croissant de réaction belliciste, à la traque aux réfractaires et aux contempteurs du « joujou patriotisme », menacés du bagne militaire et du peloton d’exécution.

Véritable saga des mouvements révolutionnaires de l’avant-Première Guerre mondiale, le livre de Guillaume Davranche plonge dans la vie au quotidien des différents courants anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, avec les événements marquants, des biographies et une foule de détails pour replacer le lecteur et la lectrice dans le cadre — en particulier militant — de ce début du XXe siècle qui précède la grande boucherie.

Trop jeunes pour mourir se lit comme un roman et les découvertes sont à chaque page. Une autre spécificité importante de cet ouvrage est qu’il n’y a pas d’héroïsation des protagonistes révolutionnaires de l’époque. Bien au contraire, l’auteur garde un regard critique pour analyser les actions, les mobilisations, l’organisation, les fractions, les luttes, les grèves, les dissensions et les scissions au sein des groupes révolutionnaires. Ce qui permet peut-être de mieux cerner la question récurrente : comment l’élan internationaliste et antimilitariste du mouvement ouvrier et des groupes révolutionnaires a-t-il pu être balayé par un raz-de-marée patriotique ? Autrement dit, comment l’« Union sacrée », «  la religion imbécile de la patrie » et « l’école du crime », a-t-elle transformé les ouvriers et les révolutionnaires en « machines à obéir » aux ordres d’une « caste de brutes » ?

Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914) de Guillaume Davranche ouvre une perspective plus large et plus accessible de l’analyse historique, car l’ouvrage est à la fois précis, fouillé et adopte le dynamisme du récit.

Historien et journaliste, l’auteur donne à la presse, tant révolutionnaire — le Libertaire, la Guerre sociale, la Vie ouvrière, L’Anarchie, entre autres — qu’à la presse bourgeoise, une place conséquente qui alterne avec les déclarations des groupes subversifs et révolutionnaires. Cette période de l’avant Première Guerre mondiale a rarement été décrite avec autant de minutie du point de vue de l’histoire de l’opposition révolutionnaire à la guerre et des mouvements qui y furent actifs, en examinant conjointement les signes avant-coureurs du cataclysme à venir.

Trop jeunes pour mourir raconte les mobilisations autour de l’affaire Ferrer, le scandale des bataillons disciplinaires et des bagnes militaires, l’assassinat d’Albert Aernoult et la condamnation de Rousset, Biribi et la loi Berry-Millerand qui, en 1912, projetait d’y emprisonner les antimilitaristes. Sans oublier une étape importante dans l’organisation révolutionnaire au plan national, la campagne antiparlementaire de 1910, lorsque les libertaires de la Guerre sociale voulaient croire à la possibilité « d’unir anarchistes, syndicalistes et socialistes insurrectionnels dans un même parti révolutionnaire ».

Trop jeunes pour mourir relate également l’émergence et le rôle de la très active Fédération communiste anarchiste (FCA), dont les membres déclarent en
1912 : « Nous affirmons que tout militarisme est une force essentiellement réactionnaire créée pour écraser les mouvements populaires d’affranchissement. Et nous […] sommes, plus que jamais, des antipatriotes. ». Il est aussi question de la lutte contre la durée des trois ans de service militaire, les affrontements avec les antisémites et les Camelots du roi, le désaveu anarchiste de la bande à Bonnot et l’éclatement du milieu individualiste…

Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914) de Guillaume Davranche est, avec ses annexes, les illustrations et les caricatures de l’époque, un ouvrage absolument passionnant.

Le nationalisme, la propagande des va-t-en-guerre et le déchainement de la répression contre les antipatriotes, ont-ils eu raison de la radicalité des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires après le début de la guerre ? On peut en douter, car la résistance à la guerre va se poursuivre.
En témoigne la férocité de la répression, la paranoïa de la censure, et enfin les tracts, rédigés en clandestinité, distribués dans la rue et même au front, par des militants et des militantes — les femmes sont de plus en plus engagées dans la résistance à la guerre —, et cela malgré la prison, ou pire encore pour les soldats. Des tracts virulents et révolutionnaires comme celui-ci :

« Braquons les armes sur ceux qui nous gouvernent.

C’est tous des assassins.

Du pain et la révolution.

Peuple, soulève-toi. À bas la guerre ! »



Avant propos

Certaines périodes de l’histoire sociale sont vouées à baigner dans une relative indifférence.

Les années 1909 à 1914 en font partie.
Coincées entre l’âge d’or du syndicalisme révolutionnaire et la césure brutale de la Grande Guerre, elles renvoient l’image d’un pâle intermède entre deux périodes épiques, épilogue bégayant de l’une ou obscur prélude de l’autre.
Cette période ingrate, négligée par l’historiographie, est pourtant passionnante.

Il y a bien longtemps de cela, Alfred Rosmer [1] et Maurice Labi [2] l’avaient évoquée en introduction d’ouvrages centrés sur la Première Guerre mondiale, et Édouard Dolléans [3] y avait consacré un chapitre peu attrayant de son Histoire du mouvement ouvrier. Tous trois avaient négligé d’en décrire les luttes, palpitantes, pour revenir sur les débats de l’époque de façon assez partiale. Leur lecture s’identifiait en effet à celle d’une tendance particulière à laquelle Rosmer avait appartenu : la revue syndicaliste révolutionnaire La Vie ouvrière (1909-1914).

Certes, pour un historien, le point de vue de La VO est tentant : ses rédacteurs étaient probes et brillants, et la longévité de certains — Monatte et Rosmer — leur a permis d’imposer, peu à peu, leur version de l’histoire. Mais on s’en est trop contenté, et on a fini par véhiculer la caricature qu’ils faisaient de leurs anciens contradicteurs hervéistes et anarchistes.
Ce livre rééquilibre la balance.

À l’origine, je n’ambitionnais pas autre chose que de rédiger une histoire de la Fédération communiste anarchiste (FCA). Je me suis rapidement rendu compte qu’il était impossible de le faire sans étudier, de façon concomitante, l’hervéisme et le syndicalisme révolutionnaire – j’ai en revanche délibérément évité de m’appesantir sur le Parti socialiste, dont l’histoire était déjà bien connue.

Cela aura nécessité huit années d’un travail effectué en parallèle d’une autre œuvre, collective celle-là : le Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, dans lequel on retrouvera bon nombre des personnages de ce livre.

Je n’ai pas voulu commettre un fastidieux livre à thèse. Estimant que si l’angle du récit est clair, les faits parlent d’eux-mêmes, je me suis borné à souligner certaines informations inédites, et à distiller des analyses au fil du récit. On ne trouvera donc pas de problématique générale en introduction, ni de synthèse en conclusion ! Celle-ci se limitera à un épilogue et à quelques réflexions ouvrant la voie — qui sait — à un autre livre. On y retrouverait en bonne partie les mêmes personnages, dans le contexte de la Grande Guerre cette fois.

Il y a deux façons d’appréhender le présent ouvrage, conçu comme un récit par épisodes. On peut le suivre de façon linéaire, chapitre après chapitre, année après année, l’histoire de la FCA en constituant le fil rouge, jusqu’à l’interruption brutale d’août 1914.

On peut aussi le lire dans le désordre, le pénétrer à un endroit ou à un autre, au gré de ses centres d’intérêts : le syndicalisme, le féminisme, l’anticolonialisme, l’anarchisme, les travailleurs migrants... Ne goûtant pas le suspense, certains commenceront tout bonnement par la fin. Tout ce que je peux espérer, c’est que les lecteurs ressentiront, comme moi, l’envie de compléter le puzzle.

Pièce après pièce, on découvrira alors ce qui faisait le mouvement ouvrier d’alors : son organisation, ses passions, ses fractions, ses controverses, ses petites et ses grandes luttes. On lira le récit des grèves des PTT en 1909, du rail en 1910, du bâtiment en 1911, marquées par le sabotage et par la « chasse au renard ». On revivra les grandes affaires : Francisco Ferrer, Aernoult-Rousset, Métivier, la bande à Bonnot. On appréciera l’enthousiasme des libertaires pour la Révolution mexicaine, six ans avant la russe. On prendra la mesure du rôle moteur joué par l’hebdomadaire La Guerre sociale, adoré puis brûlé par les révolutionnaires. On verra la résurgence de l’antisémitisme et les affrontements contre l’extrême droite au Quartier latin. On suivra les péripéties d’une CGT dont la période héroïque est révolue et qui, frappée par l’État, se déchire sur la stratégie à adopter. On observera la montée des femmes et de la « main d’œuvre étrangère » dans le débat syndical. Enfin, dans un climat de réaction militariste et belliciste que l’on peine aujourd’hui à imaginer, on assistera à la répression contre les syndicalistes et les anarchistes : au retour des lois scélérates, à la menace du bagne militaire, du Carnet B et du peloton d’exécution.

Guillaume Davranche

http://tropjeunespourmourir.com
Les illustrations sont prises sur le blog tropjeunespourmourir.com



PUBLICO à 16h30

En présence de Michèle Rollin et de Jean Rochard

Musique et cinéma de résistance

Musique avec Chroniques de résistance de Tony Hymas (Nato) :
Des chansons, des poèmes et des instrumentaux.
Suite en 27 morceaux pour les résistants du passé, du présent et du futur. Reconnaissance des étrangers dans les maquis ou les armées de la France libre, jusqu’ici singulièrement oubliés par l’histoire officielle.

Cinéma avec un film de Michèle Rollin :
Femmes de bonne volonté (Deuxième partie)

Six femmes, dont l’enfance se déroule durant la Première Guerre mondiale, portent des regards croisés sur leur engagement pacifiste et antifasciste en France, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, entre les deux guerres.
Dans cette deuxième partie, nous les retrouvons confrontées au stalinisme, au nazisme, à l’écrasement de l’Espagne libertaire.


[1Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, tome I, « De l’Union sacrée à Zimmerwald », Librairie du travail, 1936, pages 23 à 39.

[2Maurice Labi, La Grande Division des travailleurs. Première scission de la CGT (1914-1921), Les Éditions ouvrières, 1964. Pages 19 à 48.

[3Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier, tome II, « 1871-1936 », Armand Colin, 1939. Pages 151 à 205.