Le Serment de Tobrouk ou l’apothéose d’une propagande grossière

lundi 22 décembre 2014
par  CP
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Un commentaire off ânonné ou déclamé, c’est selon, par le héros du film, BHL himself, qui prend des pauses et des accents grandiloquents malgré une voix de fausset et, il faut bien le dire, à côté de la plaque. Décalage du récit fictionnalisé. Déjà la ficelle est grosse, la mise en scène lourde, mais notre Tintin chic des conflits n’hésite pas à y aller de son refrain patriotique et à se présenter comme l’homme providentiel, celui qui sait tout et prévoit le pire, le bon apôtre, cheveux dans le vent, regard grave et perçant au-delà des apparences, toujours tiré à quatre épingles, chemise blanche impeccable et ouverte, chaussures cirées, élégant jusque dans la petite camionnette bringuebalante d’un marchand de légumes sur les routes de la Libye en feu. C’est la classe !

Ajoutons que le héros s’est senti « appelé » vers ce peuple avide de liberté, pour le soutenir dans son combat, et le voilà parti, droit devant, « guidé » sans doute par une providence démocratique et par l’exemple d’illustres anciens activistes combattants.

Et alors là, pendant deux heures, tout y passe : l’évocation de la Seconde Guerre mondiale et de la croisade contre le nazisme, remportée à partir de la bataille de Tobrouk — d’où le choix du titre : le Serment de Tobrouk [1] —, la Résistance, la croix de Lorraine et le cimetière des soldats tombés pour la France, les brigades internationales s’engageant contre le franquisme durant la guerre d’Espagne, visionnage d’archives de la Lincoln Brigade sur fond musical révolutionnaire, Malraux qui, comme lui BHL, s’est porté au secours des peuples luttant contre la tyrannie, mais aussi — oh surprise ! — Hillary Clinton téléphonant à Obama après s’être entretenu avec BHL, enfin Sarkosy, prévenu en pleine nuit toujours par le même porteur d’étendard
de la bonne cause guerrière et porte parole des courageux combattants
pour la liberté, BHL réclamant des armes pour la rébellion de Benghazy. Sarkozy parlant de « cause juste » parce que c’est mieux de voir de
jeunes « Arabes » descendre dans la rue pour réclamer la liberté plutôt
que pour crier « mort aux juifs ». Sans oublier le rappel de Sarajovo et
de l’engagement actif de BHL dans les Balkans, et sa rencontre avec Massoud en Afghanistan…
Bref, vous l’aurez compris, ce film est à la gloire de Bernard Henri Lévy.

Mais le philosophe guerrier n’en est pas à une outrance près, il y va
aussi de son couplet sioniste sur le peuple exemplaire des colons
se battant sur une terre nouvelle, images d’archives là aussi avec
absence des Palestiniens bien sûr, sa rencontre avec Netanyahu à
qui il explique l’importance stratégique du soutien israélien à la
Libye — le « pays de Herzl » tendant la main à un pays musulman !
Tout dans la nuance et la mémoire sélective !

Et le voilà, entouré d’une escouade de combattants, lancé à travers le territoire libyen, tantôt impliqué dans des négociations secrètes, tantôt au téléphone satellitaire, ou bien examinant les cartes d’état-major avec les généraux rebelles, observant les combats à la jumelle, grimpant sur les dunes sans une goutte de sueur ni un pli à la jaquette ! Et évidemment bien cadré. Quel homme ! C’est la classe je vous dis !

D’ailleurs, le peuple ne s’y trompe pas et la foule, où qu’il aille, l’ovationne,
éperdue d’admiration, galvanisée par ses harangues enthousiastes. La caméra suit le moindre de ses gestes, sourires, discours, attitudes préoccupées… Un vrai festival BHL ! BHL à Tobrouk, BHL à Misrata, BHL à New York, BHL à l’Élysée, BHL à Jérusalem, BHL à Istanbul, BHL au journal télévisé, BHL sur CNN, BHL en bateau accostant de nuit sur les quais de Misrata, BHL bravant l’embargo (à quand BHL vers Gaza ?),
BHL en avion, BHL à Sarajevo, BHL en Afghanistan, BHL à Tripoli…
BHL bravant tous les dangers. Toutes ces péripéties sur fond d’amitié
virile bien sûr, d’accolades graves et fraternelles, parce que les femmes
on ne les voit guère, à part Hillary Clinton et quelques figurantes dans le décor.


Image du film/DR

Vous l’aurez compris le Serment de Tobrouk, c’est « public, regarde
mon ego comme il est beau ! Héros je suis, héros je reste !
 »
L’intellectuel activiste et droit-de-l’hommiste qui fait «  bouger »
le monde en profite pour se peaufiner une chanson de geste perso,
avec un grand-père, pauvre éleveur de moutons mais déjà internationaliste, — là aussi images d’archives — et cela jusqu’à la traversée de la ville de Tripoli libérée en faisant le V de la victoire, comme le général de Gaulle descendant les Champs-Élysées en août 1944.

Ça ne s’invente pas et ça se prépare. Deux heures dédiées à son auto-glorification, deux heures de propagande et de « documentaire » fictionnalisé… À ce point, la démonstration est impressionnante !
Et qu’Arte soit coproducteur… On arrête pas le progrès !

Dans une de ses rencontres avec les généraux libyens, BHL leur parle de son film sur Sarajevo et leur offre le DVD…
Alors ce Serment de Tobrouk en images serait-il la prochaine carte de visite de la saga internationaliste du « nouveau philosophe » médiatisé sur un autre terrain des opérations « guerrières-humanitaires » ?


[1Le Serment de Tobrouk.Film documentaire de Bernard-Henri Lévy,
co-réalisé par Marc Roussel,
produit par François Margolin. Avec la complicité de Gilles Hertzog