Ringolevio

Emmett Grogan (L’Échappée)
lundi 22 juin 2015
par  CP
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Ringolevio

Emmett Grogan (L’Échappée)

Traduction Frank Reichert. Préface de Guillaume Dumora, postface d’Alice Gaillard

« La théorie de l’échec… Ne possédant rien, tu n’as strictement rien à perdre. »

Nul autre homme n’a consumé sa vie avec autant d’ardeur qu’Emmett Grogan. Et ne l’a contée avec autant de talent.

Né à New York en 1942, ce personnage flamboyant a grandi à Brooklyn entre pauvreté et parties de Ringolevio. Héroïnomane à 13 ans, cambrioleur à 15, exilé en Europe à 17 après quelques mois de prison, Grogan découvre Paris en pleine guerre d’Algérie, les Alpes et la montagne, la dolce vita en Italie. Puis direction Dublin où il s’engage dans l’IRA et renoue avec ses racines irlandaises. De retour dans son pays natal, il s’installe à San Francisco. Là, dans le quartier hippie de Haight Ashbury, avec quelques amis survoltés venus du théâtre, ils fondent en 1966 le légendaire groupe des Diggers. Ces jeunes révoltés vont être de tous les combats politiques, distribuer des vivres et des vêtements et faire de la rue un terrain de fête et d’expérimentation sociale.

Ringolevio. Drôle de titre pour un récit de vie à toute vitesse. Ringolevio, c’est d’abord un jeu de la rue où deux bandes s’affrontent sans armes, sans limites de temps, avec une stratégie presque militaire : « Chaque camp doit s’efforcer de capturer et d’incarcérer tous les membres du camp adverse, tout en s’efforçant dans le même temps d’empêcher la capture de ses propres équipiers. Celle des deux équipes qui réussit à faire prisonnier tous les membres de l’équipe adverse a gagné. » Drôle de jeu qui implique le quartier, une solidarité, qui nécessite de l’observation et des réflexes, mais qui comporte aussi des risques quand un flic s’en mêle. Pour le narrateur — Emmet Grogan ou Kenny Wisdom, selon les époques —, c’est un jeu formateur.

Le texte qui déboule sans reprendre son souffle est une observation vitesse V de la société, des sociétés, un récit de vie sans cesse accéléré comme si demain n’existe pas. Chaque page est un rebondissement, une nouvelle histoire, ce
qui donne aussi l’impression de chroniques liées par une figure mythique, un
« héros existentiel de notre temps » qui, en fait, n’existe pas.
La constante, c’est un sentiment de révolte vis-à-vis de l’injustice, des nantis, de l’autorité et des flics. Alors voilà la réponse d’un Diggers paper à l’idée d’inviter un flic à dîner pour améliorer les relations avec la police :

Les gangsters invitent les flics à leur table en leur graissant la patte.

Les maquereaux en leur faisant tirer un coup à l’œil.

Les dealers en les faisant planer gratos. […]

Les marchands invitent les flics à leur table en leur faisant
des remises et des petits cadeaux.

Les associations de quartier et les organisations sociales invitent les flics à leur table en leur permettant d’assister à des débats ouverts offrant sur la vie de hippie, la drogue, l’underground et le militantisme noir de pénétrants aperçus bourrés de préjugés.

Les flics invitent les flics à leur table en leur garantissant une totale impunité pour leurs exactions et autres méfaits.

[Enfin] Les flics s’invitent eux-mêmes à leur table en provoquant des émeutes.

Il faut dire que très vite, Emmett Grogan a compris le système, ses contraintes… Le jeu consiste alors à le contourner, à s’en moquer pour être libre. La taule, les voyages, les rencontres, les lectures, la drogue aiguisent sa conscience politique et son sens critique :

« Un de ces jours, on se rendra compte que vous avez toujours été conscients de ce que vous faisiez ou, plutôt, de ce que vous ne faisiez pas. Que vous saviez pertinemment que vous jetiez de la poudre aux yeux ! Et lorsque les gens en auront pris conscience, ils vous feront sauter, vous et vos boutiques, et toutes les banques où vous avez engrangé le fric que vous avez gagné sur leur dos ! Ils feront tout sauter ! Tout ! »

En Italie, il fait du cinéma, écrit un essai — Réflexions sur l’état actuel du court-métrage considéré comme un art et témoignage social —, réalise deux films, À ce jour je vis, comme à ce jour ma vie s’achève et Un dimanche après-midi de Billy Brown : « Allons nous montrer en ville et leur en faire baver des ronds de chapeau ! ». Il gagne le Premier prix du festival de Salerne, et finalement balance ses films dans le fleuve.

Il côtoie l’Ira en Irlande, puis de retour aux États-Unis, il échappe à la conscription — on est en pleine guerre contre le Vietnam —, s’installe à San Francisco dans le quartier hippie de Haight-Ashbury et là commence une aventure qui concrétise ses aspirations, car comme l’écrivait Alfred Jarry,
« ce n’est pas amusant d’être libre tout seul. »

En 1966, il fonde avec quelques amis le groupe des Diggers qui tranche radicalement avec les idées et les gourous de l’époque. Rejet de la propriété, du consumérisme, des porte-parole, de l’État… To dig, c’est creuser, alors pourquoi pas une ville libre, une organisation et des structures libres, sans chefs ? Les Diggers, une expérimentation sociale, un combat politique, une utopie, certainement une révolution.

À New York, devant un parterre de « bien pensants », Emmett Grogan ne mâche pas ses mots : « Vous êtes le véritable ennemi, parce que vous contribuez à prolonger le système actuel en vous gargarisant de belles paroles, mais en courbant l’échine devant l’État, en payant vos impôts et en laissant croire à tout le monde, du haut de vos terrasses de vos luxueux appartements et de vos propriétés d’East Hampton, que vous êtes solidaires des Noirs de Harlem et des paysans vietnamiens ! Qui croyez-vous abuser, bordel de
merde ? C’est vous l’ennemi !
 »

Entretien avec Alice Gaillard, auteure des Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968) et de Guillaume Dumora.