Le Corbusier. Une froide vision du monde

jeudi 30 juillet 2015
par  CP
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Cet ouvrage ne s’adresse pas qu’aux professionnels de l’urbanisme et de l’architecture, mais à tous ceux qui s’intéressent de manière critique au cadre de vie urbain qui nous « encadre ».

Alors que Le Corbusier n’a cessé de faire l’objet d’une adulation systématique de la part des architectes, des historiens et des critiques qui ont traité de son œuvre, qu’ils s’agisse de ses réalisations, de ses projets ou de ses écrits, l’auteur, professeur d’esthétique, montre l’unité profonde qui les lie, unité placée sous le signe de l’ordre spatial capitaliste dans ce qu’il de plus autoritaire voire totalitaire, ce qui avait amené Le Corbusier à pactiser avec le fascisme et le régime de Vichy.

« Je n’ai jamais fait de politique... », proclamait pourtant celui-ci qui postulait la caractère socialement neutre de son métier. Un postulat que M. Perelmann s’emploie à déconstruire à partir d’une argumentation rigoureuse et de documents d’archives tirées de l’oubli. Ajoutons que ce réquisitoire contre une idole vénérée dans le petit monde des architectes est menée avec une verve polémique souvent réjouissante. (Jean-Pierre Garnier)

Parmi les ouvrages publiés sur Le Corbusier jusqu’ici, rares sont ceux où il n’est pas encensé pour ses travaux et reconnu comme la « principale figure de la modernité architecturale ». Outre ses propres livres traduits dans le monde entier, les colloques, les expositions et les rétrospectives autour de son œuvre, ses réalisations architecturales en France et dans une douzaine de pays ont un caractère exemplaire pour des générations d’architectes. Cette reconnaissance quasi unanime laisse peu de place à l’analyse critique.

Dans son livre, Le Corbusier. Une froide vision du monde, Marc Perelman montre que « sa conception des projets architecturaux et de leurs réalisations, leur sens historique, leur valeur plastique ou esthétique, sans parler de ses propres positions politiques sont le plus souvent passés sous silence : la portée concrète de son architecture et sa conception de la ville, son intérêt si particulier pour le corps sont minimisés, négligés, voire évacués. » S’inscrivant ainsi en opposition au consensus universellement admiratif qui entoure Le Corbusier, Perelman souligne tout d’abord que « la plupart des innombrables études publiées à ce jour cherchent le plus souvent à remanier ou arranger un passé plus que douteux et des prises de position politique en fonction précisément de “la pire forme d’histoire pragmatique” [qu’]est la petite psychologie qui s’attarde sur les mobiles des personnages historiques et croit les trouver non dans le Concept mais dans leurs penchants et leurs passions particulières. »

La question se pose alors évidemment sur les raisons de cet arrangement du passé à propos d’un homme dont la « froide vision du monde » a influencé nombre d’architectes, la politique de la ville — une ville unidimensionnelle et uniforme —, le contrôle des populations par « l’ordre spatial capitaliste » exprimé dans les productions architecturales concentrationnaires de l’après-Seconde Guerre mondiale.

D’autant que la correspondance du Corbusier, notamment en octobre 1940, ne laisse guère de doute sur son idée de l’ordre : « Si le marché est sincère,
Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe.
[…] C’est la fin des discours de tribune ou de meeting, de
l’éloquence et de la stérilité parlementaire. La révolution se fera dans le
sens de l’ordre et non pas hors des conditions humaines.
 » Reste à savoir ce qu’il entendait par « conditions humaines » alors qu’il était ouvertement antisémite et que sa passion de l’ordre a des relents totalitaires.

« Je n’ai jamais fait de politique... », proclamait-il, en postulant « le caractère socialement neutre de son métier. Un postulat que Marc Perelmann s’emploie à déconstruire à partir d’une argumentation rigoureuse et de documents d’archives tirés de l’oubli. » Ce qui, comme le souligne Jean-Pierre Garnier dans une note de lecture, fait que « cet ouvrage ne s’adresse pas qu’aux professionnels de l’urbanisme et de l’architecture, mais à tous ceux [et à toutes celles] qui s’intéressent de manière critique au cadre de vie urbain qui nous “encadre” »… C’est-à-dire qui nous contrôle.