Le christianisme et l’égarement du monde

Michel Keller (Noir et rouge)
lundi 28 septembre 2015
par  CP
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Dans le post-scriptum de son livre, Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt écrit : « Il est impossible de prouver une accusation contre la chrétienté en général, avec ses deux mille ans d’histoire, et si l’on prouvait quelque chose ce serait horrible. »

Le présent ouvrage contredit la dite « impossibilité » affirmée par la philosophe-historienne. Par contre, le sinistre rôle, historique qu’elle attribue au christianisme, du fait, entre autre, de ses liens avec l’économie de profit, semble bien avoir eu des implications « horribles », partie prenante du nihilisme contemporain.

En effet, l’Église chrétienne ne s’est pas contentée d’arranger considérablement son histoire, ni d’une accommodation passive envers certains pouvoirs et un certain genre d’économie : elle en est venue, au cours du Moyen Âge, passant d’une tolérance faite de concessions à une sympathie faite de compromissions, à favoriser l’essor du capitalisme. Son hostilité, ses condamnations, lois, mesures coercitives contre les marchands n’ont été que facettes d’une réalité plus complexe sur le plan pratique. Aussi a-t’il existé, concrètement et idéologiquement, une entente entre l’économie de profit et le christianisme, que seul le préjugé autorise de considérer comme contre-nature.

Il s’agit donc, dans cet ouvrage, non de s’émouvoir sur ce dont nous serions redevables au christianisme, mais, dans une perspective socio-historico-anthropologico-politique, d’approcher ce qu’il a coûté à notre humanité, désormais défaillante.

En compagnie de Michel Keller, Nicolas Mourer, Jean-Luc Debry et Serge.

Sources inexistantes, documents lacunaires, textes falsifiés, le christianisme a rendu la tâche complexe, voire infaisable, aux historiens pour constituer une histoire cohérente de l’Église. À défaut, nous baignons dans des inventions, des injonctions à croire, une auberge espagnole de références qui ne désignent pas le réel. Ce sont, entre autres, les Apologies, censées convaincre de la justesse d’un Dieu créateur, censées le défendre pour mieux mettre à genoux un peuple ignare devant une autorité injustifiée.

Comment en est-on arrivé là ? Jusqu’où l’Église est-elle descendue pour asservir les consciences ? De quelles manigances de proxénète a-t-elle été capable pour crédibiliser l’État et valider une économie qui lui sert de paillasson ? Pour comprendre ce processus, pour saisir quel intérêt l’Église a eu et a toujours à garder le secret de sa fabrication, il faut remonter loin, très loin et pour être plus précis, il est nécessaire de s’emparer des lacunes, des non-dits en refaisant le film avec un angle d’attaque : une approche anthropologique du spirituel. Si l’Église a pu mettre en place une machine qui repose sur la mythocratie, elle n’a pu le faire sans des siècles d’histoire, de culture, de combats, sans un socle qui d’abord et avant tout humain. Ce socle, elle l’a récupéré, broyé, reconstruit à son image, silencieuse et autoritaire, psalmodiante et liberticide, avec e lustre de la culture et de la poésie comme amortisseurs.

Avec Michel Keller, nous tenterons aujourd’hui de comprendre comment l’être humain a réuni toutes les conditions sociales à l’avènement du religieux et comment le fait religieux s’est transformé en une institution pérenne et structurante pour une société, des sociétés qui reposent sur le marché, l’aliénation et le pouvoir. Nous passerons par la Grèce, par Rome, par Carthage aussi qui sont parmi tant de traces, les matrices d’une Église qui a supprimé les dieux au profit du dieu unique, seul garant d’une parole autocratique, égocentrée et unaire devant un monde qui, pour reprendre la triste expression de Julia Kristeva manifeste « un besoin de croire ». Ce besoin s’est traduit par un affaissement intellectuel, une dislocation des relations humaines, un laisser-aller général au nom d’une morale dont l’Église prétend détenir la définition, une absence totale de rigueur critique dans toutes les disciplines et une passivité face à toutes les formes de violence au nom de la pitié, de la charité et du salut.

Les philosophes, les poètes, les écrivains ont leur part de responsabilité dans le naufrage ecclésiastique pour une raison qui reste à démontrer : l’historique et le social ont déserté l’espace de réflexion. Il est nécessaire de restaurer la part manquante, volé, violée par l’Église, cette part nécessaire aux sciences humaines. Il faut ôter le nom de vérité à ces foyers de croyances, aussi poétiques soient-elles : elles ne sont pas des terrains de pensée féconds.

Homère, Hésiode, Hérodote, plus près de nous Saint-Augustin, Pascal ont laissé une littérature géniale, n’en doutons pas. Mais de quel génie cette littérature est-elle le nom ?

Le christianisme et l’égarement du monde, une analyse dense, foreuse et patiente que Michel Keller nous propose aujourd’hui, ne serait-ce que pour retrouver un semblant de responsabilité collective devant une ferveur qui relève, sans jeu de mot, de la mauvaise foi.

Nicolas Mourer