Le désert de la critique. Déconstruction et politique de Renaud Garcia

dimanche 29 novembre 2015
par  CP
popularité : 18%

La nature humaine ? Fiction dangereuse. La raison analytique ? Instrument d’uniformisation culturelle. La vérité ? Objet relatif masquant les dispositifs de pouvoir. Le langage ? Geôlier de la créativité. L’universalisme ? Alibi de l’Occident pour dominer le monde. Le corps ? Pâte à modeler au gré des innovations technologiques. Tels sont les lieux, devenus communs, de la pensée de la déconstruction.

Déconstruire... D’un concept plutôt ésotérique, les gauches "radicales" ont fait un programme systématique consistant à suspecter un rapport de domination sous chaque idée ou comportement. Si elles permettent de redoubler de subtilité sur les questions de moeurs - le domaine "sociétal" -, les théories de la déconstruction rendent les armes devant la marchandisation généralisée, l’emprise des industries culturelles et l’artificialisation du monde.

Qui évoque la nécessité d’une décélération, parle d’aliénation, remet au coeur de l’analyse le corps vécu dans un environnement limité, commet dès lors le crime ultime : réintégrer un moment conservateur dans la critique. Occupées à déconstruire et à se déconstruire à l’infini, les gauches "radicales" ont négligé le terrain du social, qu’une extrême droite opportuniste a investi en exploitant la détresse des perdants de l’histoire.

Cet ouvrage tente de comprendre comment nous en sommes arrivés là, de donner les raisons de ce sabordage intellectuel et politique, en analysant l’influence de la déconstruction sur la critique sociale contemporaine. Il en appelle par là même à un renouveau de la lutte contre le capitalisme sur de tout autres fondements théoriques.

Rencontre avec l’auteur, Renaud Garcia et Thierry (CNT)

Le désert de la critique.

Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée,

Renaud Garcia (L’Échappée)

«  “Déconstruire” la pensée, les idées, les postulats, la vision du monde »… La déconstruction, chère à Jacques Derrida, ne se veut ni une méthode, ni un système philosophique, mais plutôt une pratique ; et c’est aussi « l’indice diffus du succès d’un concept devenu esprit d’époque ». Cette pratique offrirait une grille d’analyse et de démystification, aboutissant cependant à l’abandon du terrain social par les gauches dites radicales et à un « désert de la critique ».
L’ouvrage très dense de Renaud Garcia permet un regard élargi sur l’une des conséquences de la déconstruction, à savoir la vacuité de la pensée critique sociale. L’auteur donne des pistes et crée des liens entre les différents courants de pensée en menant sa critique « d’un point de vue anarchiste et, dans un sens très précis, socialiste. Par “socialiste”, [il] entend le postulat philosophique selon lequel [l’être humain] ne se construit que par les liens avec ses semblables. »

De Pierre Kropotkine, tourné « vers la critique de la bureaucratie étatique et de l’exploitation capitaliste », à Emma Goldman, qui voyait dans «  la grève des ventres, la défense de l’amour libre, la réflexion » sur les moyens anticonceptionnels, des stratégies de résistance et une révolution des modes de vie, il y a conflit de générations qui préfigure déjà « une reconfiguration du champ des luttes sociales et sa mise en œuvre dans une théorie critique ».

Dans les années 1990, Murray Bookchin écrit un texte contre l’« anarchisme existentiel » qu’il considérait comme « une dérive apolitique, loin des exigences et du potentiel révolutionnaire de l’anarchisme “social” ».``

Le débat sur le devenir de la critique sociale et les controverses s’y attachant ont constamment occupé la sphère publique. En 1971, dans un échange avec Noam Chomsky, Michel Foucault déclarait : « Ces notions de nature humaine, de justice, de réalisation de l’essence humaine sont des notions et des concepts qui ont été formés à l’intérieur de notre civilisation, dans notre type de savoir, dans notre forme de philosophie, et que, par conséquent, ça fait partie de notre système de classes, et qu’on ne peut pas […] faire valoir ces notions pour décrire ou justifier un combat qui devrait — qui doit en principe bouleverser les fondements mêmes de notre société. »

À ce stade, il semblerait donc que toute tentative d’imaginer une société non capitaliste soit vaine, de même que mener des luttes sociales, du fait de risques de prémices biaisés.

Comme le souligne Thierry, Renaud Garcia ne produit pas là « un pamphlet polémique supplémentaire, [c’]est un essai critique clair qui réussit à rendre compréhensible les concepts philosophiques parfois abscons du postmodernisme. Ces théories postmodernes, en déconstruisant jusqu’à l’idée même d’un sujet capable de transformer la société, ont conduit une partie de la mouvance anarchiste dans une impasse révolutionnaire. En effet, considérant que tout projet révolutionnaire est forcément totalitaire, dès lors qu’il prétend imposer les formes et les structures que devrait adopter une autre organisation sociale, ces mouvements post anarchistes se bornent à lutter contre les formes de la domination et mettent en place des espaces éphémères afin d’y expérimenter de nouveaux modes de vie alternatifs. »

Autre point abordé par Renaud Garcia dans Le Désert de la critique. Déconstruction et politique : c’est l’évolution des luttes sociales. « Lorsque l’anarchisme intègre la lutte homosexuelle, il change ; lorsqu’il intègre le féminisme queer en lieu et place d’un féminisme centré sur la critique des rôles, il change »… Il change ou il s’enrichit ? Se pose alors la question de l’analyse de nouvelles théories, parfois sans « ancrage historique ».

« C’est dans ce contexte que le projet révolutionnaire émancipateur et autogéré de réorganisation politique et économique de la société, porté par les militants [et les militantes] anarchosyndicalistes, à la condition d’intégrer les apports issus du féminisme, des mouvements des minorités ethniques et de l’écologisme, peut contribuer à résoudre ce débat. »

« Je ne suis pas vraiment libre [écrivait Bakounine] que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. » Or, pour envisager toute forme de liberté, la critique sociale du système capitaliste est essentielle afin de « reconstruire » collectivement les bases d’une pensée critique libertaire, parce que, pour reprendre les mots d’Alfred Jarry « ce n’est pas amusant d’être libre tout seul. »

Le désert de la critique : déconstruction et politique est la seconde publication de la collection Versus des éditions L’échappée. Son auteur Renaud Garcia est l’auteur d’une thèse sur le théoricien russe de l’anarchisme : Pierre Kropotkine. D’ailleurs dès son introduction, Garcia averti son lecteur, la critique qui sera menée dans ce livre se fera du point de vue de l’anarchisme social. Cet ouvrage s’inscrit dans le débat assez vif sur la postmodernité qui anime le milieu anarchiste depuis une vingtaine d’années. En effet, après mai 1968, l’émergence de nouvelles formes de pensée dite postmodernes, qui remettent en question jusqu’à l’idée même d’un sujet politique révolutionnaire en proposant de nouveaux projets mobilisateurs incluant des revendications d’épanouissement personnel, rentre en conflit avec les exigences d’émancipation et de justice sociale des mouvements révolutionnaires dit « traditionnels ». Ces nouvelles manières de penser les luttes ont influencé certains mouvements post anarchistes se réclamant de ces nouvelles références théoriques à la place des références traditionnelles de l’anarchisme. Le projet poursuivi par Renaud Garcia est de passer au crible de la critique analytique le concept de déconstruction du philosophe Derrida et du même coup tout un pan de la pensée postmoderne dont les principaux représentants sont Michel Foucault, Jean François Lyotard, Gilles Deleuze, Félix Guattari.

Le concept de déconstruction est, au départ une technique de lecture philosophique qui doit permettre de décomposer un texte afin d’y faire apparaitre les omissions et les sous-entendus. Par extension, la déconstruction conduisit à défaire et à décomposer toutes sortes de structures linguistiques, politiques, culturelles, et philosophiques. Garcia souhaite démontrer les répercussions désastreuses de ce type d’approche critique, dites postmodernes, sur l’extrême gauche, dans la mesure où, ancrées dans une volonté de « déconstruction » systématique, elles détournent les énergies révolutionnaires et favorisent paradoxalement les évolutions du système libéral. Pour lui, le motif de la déconstruction condamne toute tentative critique qui chercherait encore à orienter le combat politique et social en fonctions de notions comme la dignité humaine, la justice ou la vérité.

L’auteur explique que pour cette pensée dite postmoderne, il ne s’agit plus seulement de critiquer le capital exploitant la force de travail, la forme-marchandise aliénant la vie quotidienne, ou l’État réprimant l’individu. Il s’agit d’établir un diagnostic plus général, où les résistances s’entrecroisent pour mettre en question quelque chose que l’on pourrait nommer
« domination », mais pas au sens d’un pouvoir vertical, qui s’exerce de haut en bas sur les dominés mais de manière diffuse et éclatée. En effet, la théorie du pouvoir chez Foucault
énonce que celui-ci est inhérent à toute relations humaine, ce qui conduit à ne plus distinguer
le « pouvoir sur » (pouvoir contrainte) et le « pouvoir de » (pouvoir capacité). Devant un pouvoir anonyme et généralisé sans auteur responsable, au sein d’une société conformée par des relations de pouvoir qui font de tout un chacun un sujet assujetti, aussi bien celui qui commande que celui qui obéit, la rébellion devient inutile. Ainsi les théories issues de la postmodernité rendent impossible tout projet d’émancipation révolutionnaire.

Garcia rappelle que l’universalisme des Lumières doit être sévèrement critiqué, notamment avec les figures tutélaires d’Adorno et d’Horkheimer. Cependant la postmodernité théorique articule son discours par un rejet radical de la rationalité des Lumières au nom des effets d’assujettissements qu’elles véhiculaient. Cette critique des Lumières inaugurées par les courants de la déconstruction, et reproduite souvent telle quelle dans les milieux militants contemporains, risque de laisser moins d’outils que ces derniers ne le pensent pour critiquer l’ordre des choses existant, car elle récuse également une critique sociale qui puisse servir le plus grand nombre, autour de combats partageables, susceptibles de tracer un devenir commun. C’est pourquoi l’auteur invite à nouer un rapport dialectique à cet héritage. Il prend pour exemple la critique des Lumières par les indigènes de la République, mouvement marqué par la déconstruction, pour montrer que cette critique sert provisoirement les besoins de la cause, mais risque de s’empêtrer dans un antagonisme sans voie de sortie par le haut. Il rappelle que tout horizon universaliste n’est pas nécessairement synonyme d’écrasement des particularités et de domination. Il y a un héritage émancipateur à partager de la démocratie athénienne à la critique des Lumières et son origine occidentale ne devrait pas conduire à le rejeter purement et simplement. Garcia propose ensuite de s’appuyer sur le modèle zapatiste, comme source d’inspiration, pour se déprendre de trois schémas sociaux : La fragmentation absolue hors de toutes norme commune ; le repli identitaire différencialiste ; l’appel au cadre commun fourni par l’État. Pour l’auteur, il s’agit de partir de l’expérience primaire du commun pour fonder une politique de la communauté. Par conséquent, plutôt qu’un universalisme, il propose d’évoquer un « pluriversalisme » issu d’un dialogue difficile mais hautement souhaitable entre l’unit et la pluralité.

Selon Garcia, la vision de la productivité du pouvoir est la thèse de Foucault qui a rencontré la plus grande fortune. Pour ce dernier, le caractère diffus du pouvoir implique de fait la présence d’autant de points de résistance, qui permettent l’application du pouvoir, mais également sa possible réversibilité. La théorie foucaldienne, en déconstruisant l’opposition, récuse toute critique de l’ordre politique établi qui prétendrait s’effectuer depuis un point de vue extérieur. Des motifs critiques tel que l’aliénation, la dépossession, la réification, et la répression ne sauraient plus organiser de résistance valable car tous supposent, selon Foucault, un substrat, une nature, une vie capable de se déployer harmonieusement dans un autre système social, et empêché de le faire dans ce système-ci. Cette théorie foucaldienne ouvrait des champs de résistances politiques en recomposant le répertoire des concepts de la critique sociale.

C’est notamment dans le féminisme queer qu’elles se sont recomposées. Là où on luttait principalement chez les féministes matérialistes contre un système symbolique, social et économique, la subversion aura désormais plutôt tendance à déconstruire des identités dont la stabilité n’est que l’effet de discours répétés. C’est sur les traces de la théorie du pouvoir de Foucault et de la déconstruction par Derrida que la philosophe Judith Butler développe la théorie queer, qui considère que, non seulement le genre est un construit social, mais encore une matrice à partir de laquelle est construit le sexe lui-même. Butler met en évidence une marge d’intervention qui rend possible des pratiques subversives. Dans cette trajectoire c’est au Drag-queen qu’il revient d’exemplifier sur le mode parodique la fragilité des genres et des sexes dominants. Dès lors la dissémination des imitations devient possible, entre autres, la circulation des masculinités féminines et des féminités masculines dans un processus de déconstruction ludiques des identités. Garcia constate ici le changement d’horizon politique et la conception toute particulière de l’action qui en découle. En ramenant l’action politique à la subversion de l’identité, la pensée de la déconstruction a opéré une réorchestration totale de se que signifie lutter contre l’injustice sociale.

Pour autant, Renaud Garcia ne conteste pas complètement l’apport du postmodernisme pour la pensée critique, notamment sur le fait de prendre en compte des oppressions autres qu’économiques, mais à l’heure où les théories queer et leur divers relais dans le post anarchisme donnent, avec un luxe de complexité théorique, le sentiment que l’idée d’un agir collectif a fait long feu, au profit d’un jeu sur les identités, l’auteur plaide pour un retour à un projet commun de lutte sociale. Il invite donc à relire des auteurs comme Marcuse, Debord et Lefebvre, théoriciens critiques de l’aliénation, du spectacle et de l’exploitation comme point de départ d’un renouvellement de la critique sociale du capitalisme.

L’ouvrage de Renaud Garcia, loin d’être un pamphlet polémique supplémentaire, est un essai critique clair qui réussit à rendre compréhensible les concepts philosophiques parfois abscons du postmodernisme. Ces théories postmodernes, en déconstruisant jusqu’à l’idée même d’un sujet capable de transformer la société, ont conduit une partie de la mouvance anarchiste dans une impasse révolutionnaire. En effet, considérant que tout projet révolutionnaire est forcément totalitaire, dès lors qu’il prétend imposer les formes et les structures que devrait adopter une autre organisation sociale, ces mouvements post anarchistes se bornent à lutter contre les formes de la domination et mettent en place des espaces éphémères afin d’y expérimenter de nouveaux modes de vie alternatifs. C’est dans ce contexte que le projet révolutionnaire émancipateur et autogéré de réorganisation politique et économique de la société, porté par les militants anarchosyndicalistes, à la condition d’intégrer les apports issus du féminisme, des mouvements des minorités ethniques et de l’écologisme, peut contribuer à résoudre ce débat.

Thierry (CNT)