Dis donc, qu’est-ce qu’on lit ? Éditions pour la jeunesse

dimanche 6 décembre 2015
par  CP
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Éditions pour la jeunesse : Chant d’orties, Dans le ventre de la baleine chez CMDE, Libertés enfantines chez Noir et rouge

Lectures par Nicolas Mourer

Je ne sais pas pour vous, mais y’en a marre d’être coincée quotidiennement entre les discours bellicistes et les chansons va-t’en-guerre qui appellent à ce qu’« un sang impur abreuve nos sillons », les drapeaux brandis comme preuve d’attachement à la République, et en signe de deuil national pour les victimes du 13 novembre, en même temps que l’appel à une consommation forcenée parce que c’est les «  fêtes » — Tiens ce n’est pas interdit ? Ben, c’est du commerce quoi ! —, tout cela dans un déni d’analyses et de réflexions sur une situation qui n’est hélas ni soudaine ni uniquement nationale. Les atrocités et les meurtres de masse sont perpétrés partout dans le monde. Pour mémoire et ne citer que cela, la guerre aux civil-es en Syrie dure depuis quatre ans, l’occupation de la Palestine par l’État israélien se compte en décennies… Avec les arrestations de mineur-es et les gosses flingués tous les jours.

La violence est partout, nourrie des pulsions identitaires et de l’esprit de vengeance, mais le commerce des armes se porte bien. Les ventes de matériel guerrier par l’État français à l’Arabie saoudite et au Qatar sont florissantes ; de même le complexe militaro industriel israélien peut se réjouir des profits qu’il tire de ses exportations d’armes testées sur le « terrain », c’est-à-dire à Gaza.

L’état d’urgence — Patriot Act à la française — arrange bien un gouvernement qui battait de l’aile en période d’élections — faut être martial, ça évite de penser ! — Et les sondages remontent tandis que, dans le même temps, on clôt tout débat contradictoire… Les manifestations sont interdites et l’État, dans son délire de représentation symbolique de la « nation », décrète des mesures inacceptables à son propre profit… La liberté d’expression ? Faut pas tout mélanger, la peur remplace la réflexion, donc on vote et on ferme sa gueule ! Circulez, y’a rien à voir.

Comme l’écrit Lesley Wood dans son livre, Mater la meute : « Aujourd’hui, la police opère dans un contexte de nettoyage social continu au sein duquel l’espace de dissension juridique, culturel et politique s’est rétréci sous la pression des outils législatifs tels le Patriot Act, les nouvelles lois sur le crime organisé, les interdictions de manifester, les lois antiterroristes et les capacités accrues de l’État en matière de surveillance et de contrôle des frontières. »

On pourra nous rétorquer qu’il s’agit là de mesures appliquées en Amérique du nord, mais c’est à l’identique ici, puisque les manifestations sont interdites et que se généralisent les perquisitions, les rafles, les arrestations pour cause de soutien aux réfugié-es, ou de désaccord à propos de la grand messe de la COP 21, qui d’ailleurs n’aboutira qu’à des vœux pieux et de vagues promesses.

Et pendant ce temps-là, Place de République, la police musclée piétine les fleurs déposées pour les victimes du 13 novembre, balance des grenades lacrymogènes et embarque brutalement des manifestant-es grâce au blanc-seing octroyé par le gouvernement… Drôle de façon de prouver ses intentions de protéger la population.

Dans un tel contexte — pour ne pas s’étouffer de rage qu’on nous prenne pour des imbéciles —, nous parlerons de lectures pour la jeunesse en compagnie de créateurs, créatrices, éditeurs, éditrices en posant une question simple : Dis donc, qu’est-ce qu’on lit ?

Trois éditions différentes, trois éditions qui parlent de liberté, d’évasion, de dissidence et de création : les éditions Chant d’orties que nous connaissons bien, le Collectif des Métiers De l’Édition (CMDE) et les éditions Noir et rouge avec leur nouvelle collection, Libertés enfantines… Toutes les trois présentent des livres pour enfants, pour ados… Mais, finalement, pour tout le monde.

Chant d’orties

Qui sont les pirates ?

Neil Jobard, xylogravures de Julien Mélique

« …Moi j’aime quand ma maman me raconte des histoires.

— Est-ce que tu connais la Véritable Histoire des Pirates ?

— C’est quoi ça, la Véritable Histoire des Pirates ? Ils sont méchants les Pirates !

— Méchants ?

Oh non, c’est tout le contraire...

Alors ses yeux brillent d’une très belle lueur.

— C’étaient les marins en ce temps-là qui faisaient circuler les marchandises.
Et c’était très difficile de voyager loin et longtemps sur des bateaux à voiles !
En plus les capitaines étaient très durs avec eux ! Ils les faisaient travailler beaucoup, dormir peu, et ils ne mangeaient même pas à leur faim ! »

Qui sont les pirates ? de Neil Jobard, xylogravures de Julien Mélique

Une mère et sa fille. et le quotidien qui écrase tout : le boulot, la vie toutes seules, le temps qui manque, l’argent omniprésent, la « réussite ». Mais une autre vie se fait jour : pourquoi ne pas prendre exemple sur les pirates...

Chant d’orties

Leur fausser compagnie

Thierry Maricourt

À 13 ans, on a des copines, des jeux d’école, le quartier…

Mais voilà, il y a la palissade et ce qui s’est passé derrière un jour. Personne ne comprend pourquoi soudain, elle ne veut plus aller à l’école, et refuse même de sortir de son lit. Il faut dire qu’elle ne peut en parler.

Et puis il y a la découverte de la bibliothèque, là où des livres peuvent faire voyager, sans bouger de sa place, et, petit à petit, il est presque possible d’oublier l’impensable.

Chant d’orties

Faire quelque chose

Jean-Pierre Levaray

C’est le récit du jeune Simon qui pendant l’Occupation nazie va s’engager dans la Résistance. Il travaille comme ouvrier dans un atelier de locomotives, sous la surveillance de soldats allemands et bien sûr il met au point des techniques de sabotage :

« Je ralentis la cadence et, pire, je donne un petit coup de trop en resserrant le mandrin. Ce qui fait que l’entretoise terminée, elle ne sera pas à la bonne dimension pour son roulement à billes. Et il faudra recommencer, encore et encore.

Oui, je sais, il n’y a pas de quoi être fier. C’est du sabotage et c’est notre manière à nous tous de dire notre colère de devoir travailler six jours sur sept pour les Allemands.

Nous faisons tous ça. C’est ainsi que nous résistons. Le travail n’est pas toujours drôle, mais, en plus devoir fournir du matériel à l’ennemi qui nous rend la vie si difficile… C’est inhumain. Alors on résiste. On ronchonne. On fait comme si on ne comprenait pas les ordres. On se blesse. On rate notre pièce à usiner. On met du sable dans les essieux pour qu’ils s’usent rapidement. On fait la queue devant la seule cintreuse encore utilisable. On verse des copeaux métalliques dans les bacs d’huile. On oublie un marteau dans un gros piston… J’en passe et des meilleurs. Ça ne va pas pourvoir continuer longtemps »…

Du sabotage à la Résistance, il n’y a qu’un pas. Dans Faire quelque chose, Jean-Pierre Levaray décrit une prise de conscience et pose la question de l’attitude à adopter dans une situation extrême. Le jeune Simon choisit la solidarité avec les rebelles plutôt que survivre en fermant les yeux sur l’oppression. Confronté à l’insupportable, « Il faut toujours faire quelque chose. Pour la liberté, la sienne et celle des autres, contre les injustices, pour ses droits. »

Lettre du 20 avril 1942.

« Mes chers parents,

Ce petit mot pour vous prévenir. Je quitte la région. Je pars avec Erwan et Guy pour rejoindre Yves. Nous partons parce que nous ne voulons plus travailler pour les boches. Nous ne voulons plus fabriquer leurs armes de guerre et leurs machines qui servent à écraser les peuples d’Europe. Nous ne voulons pas non plus être embarqués pour le STO et nous retrouver à travailler dans une autre usine en Allemagne ou pour faire les travaux dans leurs champs. Je pars rejoindre un lieu sûr, où les Allemands ne viendront pas nous chercher. Si l’occupation et la guerre continuent, nous rejoindrons la Suisse ou l’Espagne.

Mon père et toi, ma petite mère, je vous embrasse de tout cœur et souhaite vous retrouver dans un pays en paix, très bientôt.

Ne vous en faites pas pour moi.

Simon »

« Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit alors je me suis levé. J’ai déposé ce mot sur la table, sans un au revoir, sans un adieu, sinon je n’aurais pas pu les quitter. Je suis parti de la maison vers 3 h ce matin. Robert m’attendait deux rues plus loin et nous sommes allés nous planquer chez Jacqueline. Puis, lorsque le jour s’est levé, que tout le monde a repris ses activités quotidiennes, que les ouvriers ont repris le chemin du travail, nous sommes partis. »

CMDE (Collectif des Métiers De l’Édition)

Le Monde d’Lo - des sirènes et des hommes

Liorka, Yiling Changues, Adèle Mesones

Écrit en collectif et illustré par deux artistes-sirènes, Le Monde d’Lo est un livre-objet inspiré du jeu des sept familles qui porte un autre regard sur l’humanité.
Les sirènes ne sont pas des petites filles sages et fragiles attendant le prince charmant. Les sirènes n’ont pas toutes des queues de poisson et elles ne passent pas leur temps à chanter et à courir après des marins. Figures mythiques de la tradition orale, les sirènes sont en réalité bien éloignées de la représentation que l’on s’en fait.

Viens là marin, ramène ta poire

Moi j’vais t’les ouvrir tes tympans

T’la donner ma version d’l’Histoire

Si t’es cap de pas foutre le camp

- On t’a feinté on t’a menti

On t’a trahi on t’a dit n’imp’

Et toi tu gobes ce ramassis

Tous les soirs sur télé Olympe

Allez déflore-toi les oreilles

Tu t’es battu et tu t’es tu

Toi et moi nous sommes pareils

Nos chants ont le bec pointu

Tout ce que tu vis, fais, est leur

Et ça finit en queue de poisson

Sache au moins pour qui tu meurs

Pour des raclures et leur pognon

Viens là marin, ramène ta poire

Moi j’vais t’les ouvrir tes tympans

T’la donner ma version d’l’Histoire

Si t’es cap de pas foutre le camp

CMDE (Collectif des Métiers De l’Édition)

La chenille, la chrysalide et le papillon

Mimi Barthélémy et Tom Haugomat

Commencé avant la disparition de Mimi, ce petit conte est la rencontre de deux grands artistes : Mimi Barthélémy et Tom Haugomat.

Deux chenilles muent en chrysalides et l’une d’elles se transforme en papillon…

« Sur un bout de terre du bout du monde,
une branche d’un ylang-ylang parfumé.

Sur la branche, deux chenilles.

Quelque temps après, à la Saint-Jean,
sur la même branche du ylang-ylang parfumé,
deux chrysalides.

L’une des deux rompt son cocon de soie
et se métamorphose en papillon jaune d’or.

Le papillon jaune d’or prend son envol.
Il s’envole en toute liberté,
émerveillé de s’être libéré du cocon de soie où il s’était enfermé,
émerveillé d’être un papillon d’or de la Saint-Jean.

Soudain, un sanglot altère son émerveillement.

Sur la branche du ylang-ylang parfumé,
l’autre chrysalide esseulée pleure la disparition de son compagnon. »

CMDE (Collectif des Métiers De l’Édition)

Les mondes de Mithra

Alexandra Mélis, Célio Paillard, Julien Tauber et Olivox

Un dieu naît d’un œuf et chevauche le monde originel accroché à un taureau, Mithra hante le passé, le présent, le futur… Cet ovni éditorial permet de construire un puzzle mural, de jouer au taquin, et même de lire un livre !

Mithra est tout. Mithra est partout.

Étrange histoire que celle de Mithra… Un dieu — ah bon ! — né d’un œuf et qui chevauche le monde originel accroché à un taureau !? Mithra hante le passé, le présent, le futur… Il ou elle va dans l’espace, fait du surf, gère le business de la viande bovine… C’est quoi ce bouquin ? Et comment on y
joue ?

Œuvre collective issue d’une résidence d’écriture, Les Mondes de Mithra est un livre-objet où chaque page est une du mythe de Mithra qui concurrença le catholicisme naissant. Les histoires et les illustrations, labyrinthiques et délirantes, s’entremêlent, se font et se défont.

Noir et rouge, collection Libertés enfantines

Contes et légendes

Louise Michel

De retour du bagne de Nouvelle Calédonie, Louise Michel fait paraître, en 1880, ses Contes et légendes, qui renouent avec sa volonté d’écrire pour les enfants et s’attachent à comprendre la société à partir de ceux et celles dont ne parlent presque jamais. Plusieurs de ces contes renversent les hiérarchies sociales et se moquent de la cupidité des riches propriétaires. La nouvelle « La famille Pouffard » reste le portrait modèle d’une aristocratie ridicule jusqu’à la folie. Au contraire, Chéchette, Marthe ou le père Rémy deviennent des exemples de l’injustice et de la nécessité de changer la société. Aucune morale n’est donnée dans ces Contes et légendes, ce sont des hymnes à l’altruisme et à la générosité.

Dans les Contes et légendes de Louise Michel, pas de figures héroïques ni fantasmées, non… Des humbles, des oublié-es de l’histoire, des sans voix. Ces contes sont des récits, des aventures, à la fois tendres, pédagogiques et politiques, bref des contes et légendes de tous les jours, ancrés dans la réalité sociale, dans la vie, de belles histoires avec parfois un coup de patte pour égratigner la sottise, la cupidité, l’injustice, ou un clin d’œil humoristique pour moquer la hiérarchie et les règles idiotes.

Avec Terre libre. Les pionniers, Jean Grave entreprend un récit entre l’utopie de la Commune et l’aventure de Robin Crusoé. Aventures, rebondissements, personnages à facettes, découverte d’un autre monde, bref une histoire passionnante…

Alors, pour introduire l’entretien que nous a accordé Sylvain Wagnon, responsable de la collection Libertés enfantines des éditions Noir et rouge, nous avons choisi le très beau conte de Louise Michel, La vieille Chéchette.

La vieille Chéchette

Il y a des êtres tellement disgraciés de la nature, tellement étranges à voir ou à entendre, que leur seul aspect est un sujet de tristes études pour les uns, de folles moqueries pour les autres.

Plusieurs de ces êtres-là n’ont pas toujours été ainsi : les uns ont eu quelque accident au moral ou au physique, les autres, à force de se laisser mollement aller à la fatigue ou à la paresse, sont descendus de quelques degrés et, sur cette pente-là, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête.
D’autres encore (ce qui est affreux pour l’humanité) sont devenus ainsi sous la pression des persécutions. Ce n’est pas le plus grand nombre qui ont été frappés dès leur naissance.

Chéchette était une pauvre femme qu’on avait toujours vue vieille et toujours vue folle. Deux mauvaises recommandations pour les petits mauvais sujets, qui sont loin de respecter l’un et l’autre.

La maison de Chéchette, c’était le bois ; son magasin, c’était le bois ; le nid de son enfance, l’asile de sa vieillesse, c’était toujours le bois.

D’où venait-elle ? Personne n’en savait rien, ni elle non plus. La première fois qu’on l’avait vue, déjà vieille, elle sortait d’un autre bois où sa mère l’avait élevée et venait de mourir. Chéchette aimait sa mère à sa manière. Elle s’en alla dans un autre village et s’y établit au milieu de la forêt.

C’était une étrange créature, dernier rejeton sans doute de quelque race nomade. Tant que l’été durait, elle se nourrissait de fruits sauvages ; et, pendant l’hiver, elle avait son magasin, où étaient entassés les baies rouges des sorbiers, les faines huileuses, les glands, toutes les richesses de la forêt.
Parfois les écureuils, les sangliers, les rats visitaient son magasin car le rocher qui lui servait d’abri était couvert largement... Si, à son retour de quelque promenade lointaine, elle ne trouvait plus rien, Chéchette recommençait ses provisions. Quand l’accident arrivait en hiver, elle allait jusqu’au village et demandait du pain.

Les uns avaient pitié de la pauvre folle et remplissaient largement le haillon qui lui servait de tablier ou lui donnaient d’autres vêtements ; à ceux-là, elle souhaitait, dans sa langue, une infinité de belles choses. Les autres se moquaient d’elle. Alors Chéchette faisait entendre un grognement fort expressif ; c’était sa manière peut-être de souhaiter le mal.

La nourriture qu’on lui donnait, un peu moins grossière que la sienne, lui semblait une suite de festins tant qu’elle durait. Quelquefois, en ayant pris beaucoup pour commencer, elle s’endormait pendant longtemps, à la manière des serpents et des lézards.

La forme des vêtements lui était indifférente, d’homme ou de femme, peu lui importait ; mais elle aimait beaucoup les garnitures, surtout quand il y avait des choses qui brillent. Les enfants méchants lui offraient parfois des vêtements ornés de grelots et d’autres choses ridicules ; mais, s’ils avaient le malheur de rire, Chéchette leur jetait leur présent à la figure ; souvent même elle devinait leur mauvaise intention sans qu’ils eussent besoin de rire, car elle avait l’instinct fort développé.

Ceux qui ont vu les statuettes grimaçantes du Moyen Âge peuvent se faire une idée de Chéchette. Elle était horriblement boiteuse et tellement borgne que son œil gauche avait presque disparu. Sa bouche, largement ouverte, laissait passer toutes les dents à la manière de l’orang-outang – ou du gorille. Ses mains, énormes, noueuses et velues, ses larges pieds, l’épaisse crinière de cheveux roux qui descendait presque jusqu’à ses sourcils, tout en elle rappelait les plus vilains gnomes, les plus hideux singes.

Cet être-là s’attachait, elle aimait comme un chien ; il est vrai qu’elle eût mordu de même. Elle ne revenait jamais de ses sympathies ni de ses antipathies. Quant aux animaux sauvages, ils n’avaient jamais attaqué Chéchette, la prenant sans doute pour un membre de leur famille.

La personne à laquelle elle avait jusque-là témoigné le plus d’affection était une pauvre veuve, mère de trois petits enfants. Lorsque Madeleine Germain allait ramasser du bois mort, Chéchette se trouvait toujours là pour l’aider à faire ses fagots, ou plutôt pour lui en faire d’énormes, qu’elle portait jusqu’à sa maison avec une aisance incroyable. Le bois était son domaine ; elle y avait tout fait un autre air qu’au village. Là Chéchette semblait plutôt un être surnaturel qu’un être grotesque.

Les méchants du village plaisantaient beaucoup Madeleine sur cette amitié ; ils riaient surtout lorsqu’elle laissait l’horrible vieille bercer dans ses longs bras les petits enfants, qui jouaient avec elle comme avec un chien fidèle. Ceux-ci n’en riaient pas moins joyeusement et Madeleine s’inquiétait fort peu des mauvais plaisants.

Une nuit d’été, que tout le monde dormait profondément, après les fatigues d’une chaude journée employée à travailler dans les champs, on entendit retentir le seul cri qui fait lever tout le monde à la campagne : Au feu ! au feu !
Pourquoi tous les autres périls qui peuvent atteindre leurs semblables laissent-ils insensibles les habitants des campagnes ?

Ce serait horrible de croire que c’est un sentiment d’égoïsme, parce que dans l’incendie chacun craint pour sa propre demeure. Toujours est-il que, souvent, des malheureux ont crié à l’aide pendant longtemps et sont morts sans secours. Cette nuit-là, comme on criait au feu, tout le monde fut immédiatement debout.

La maison de Madeleine brûlait comme un flambeau ; l’un de ses enfants avait, en jouant, allumé un petit feu près d’une porte, et, pendant la nuit, la pauvre cabane de bois et de chaume avait flambé. On eut beau faire la chaîne pour entretenir les pompes, le feu ne se ralentit pas.

Madeleine tenait dans ses bras deux de ses enfants et luttait, en désespérée, contre ceux qui voulaient l’empêcher d’aller chercher le troisième au milieu des flammes. On le croyait perdu. Tout à coup on vit quelqu’un entrer résolument au milieu des flammes ; c’était Chéchette. Elle avait vu qu’un des enfants manquait. Les charpentes calcinées croulaient avec fracas, la flamme tournoyait superbe et triomphante, dardant ses mille langues vers le ciel.

Quelques instants s’écoulèrent. Chéchette reparut, elle tenait l’enfant dans ses bras et le déposa évanoui devant sa mère. Elle était belle ainsi, la pauvre folle, dans cet acte de dévouement qui allait lui coûter la vie. Ses cheveux, son visage, tout son corps étaient couverts de larges brûlures ; son œil brillait d’une joie infinie.

Chéchette, épuisée, tomba pour ne plus se relever. Quant à l’enfant, il revint facilement de son évanouissement, car elle l’avait couvert de ses haillons et de son corps pour le garantir.

Aujourd’hui encore, Madeleine et ses enfants vont souvent porter au cimetière, sur l’herbe qui recouvre la pauvre folle, des fleurs des bois qu’elle aimait tant.
Ne vous moquez jamais des fous ni des vieillards.

Noir et rouge, collection Libertés enfantines

Terre libre

Les pionniers

Jean Grave

Écrit en 1904, le récit Terre libre. Les pionniers est publié par les Temps nouveaux en 1908. C’est le second ouvrage de Jean Grave pour la jeunesse, après Les Aventures de Nono, publié en 1901.

Le vaisseau qui fait ici naufrage, l’Aréthuse, faisait route vers la Nouvelle-Calédonie, avec à son bord des hommes, des femmes et des enfants en grande partie condamnés pour désobéissance à l’autorité patronale et policière. L’arrivée des naufragés sur une terre «  libre » de toutes traditions et coutumes va donner à Jean Grave l’opportunité de créer une société nouvelle
avec des règles différentes. C’est utopie en marche…

Si leur petit nombre leur rendait plus facile cette entente, ce même petit nombre et surtout les circonstances difficiles où ils se trouvaient, ce dénuement de ressources et de moyens, avaient été des difficultés bien plus grandes à vaincre et des obstacles à la bonne marche. [Les Terrelibériens] avaient réussi, cependant, à les surmonter.

Et grâce à leur entente, leur bonne compréhension des droits de l’individu n’excluant pas sa solidarité avec le milieu et les autres individus, si leur société n’avait pas été exempte de petites rivalités, de petites brouilles, d’individu à individu, parfois entre groupes ; si, parfois, il avait été nécessaire qu’intervienne la population entière pour mettre fin à des querelles qui, laissées à elles-mêmes, auraient pu s’envenimer, à part quelques petites fâcheries momentanées, la bonne entente et l’harmonie générale n’en avaient pas été troublées et, plus d’une fois, pour ne pas dire toujours, ces brouilles avaient-elles leurs sources dans les restes de l’éducation ancienne et des mœurs de l’autre monde dont, malgré l’évolution de leurs idées, les [pionniers] n’avaient encore pu se débarrasser complètement.

Il faudra des générations avant que s’effacent les mauvais effets de tant de siècles d’oppression, de misère, de servitude et de mauvaises habitudes.



Musiques :

- Système D, The Road

- Chroniques de la Résistance. Desdemona, Letters to the Heroes of the French Resistance

- Marie Louise Nezeys interprète Frédéric Chopin, Michael Nyman, Érik Satie

- Le Bénéfice du doute, Timothée Le Net (Accordéon)
et Mael Lhopiteau (Harpe celtique)

- Tony Hymas, Seeraüber Jenny