This is my land

Film documentaire de Tamara Erde
lundi 5 octobre 2015
par  CP
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Le film documentaire de Tamara Erde, This is my land, se présente comme une enquête, une enquête sur la construction de la représentation de « l’Autre » à travers les méthodes pédagogiques employées par des professeur-es en Israël et en Palestine. La réalisatrice montre ainsi la mise en place de programmes destinés à produire des images et à façonner des attitudes, parfois discriminatoires, au sein de l’école, par le biais de l’enseignement et par le contrôle stricts des manuels scolaires.

This is my land représente un travail cinématographique d’autant plus intéressant que la réalisatrice ne tente à aucun moment de commenter ou de juger telle ou telle méthode d’enseignement ; elle ne prend pas parti. Tamara Erde pose les questions, entraîne le public sur le terrain, dans les écoles, suit les professeur-es en caméra libre, observe avec respect les réactions des élèves, donne les éléments pour comprendre une situation spécifique, mais qui transcende celle-ci vers un questionnement universel sur l’enseignement, les images et les disciplines utilisées pour la formation des enfants.

À travers les réponses des élèves durant les cours, les échanges lors de discussions dans les classes, transparaît évidemment l’influence des milieux familiaux, les idées politiques, le conformisme, etc. Le discours des enseignant-es donne à voir le formatage de la vision des jeunes, qui développent ou non, leur curiosité et leur sens critique. La négation de l’Autre est efficace dans la formation de l’idéologie. This is my land fait référence aux travaux remarquables de Nurit Peled-Elhanan qui est linguiste à l’université de Jérusalem.

Il est évident que l’enseignement est un enjeu fondamental et qu’il a des répercussions sur la société. Tamara Erde en fait la démonstration en adoptant un filmage sur le mode comparatif, qui souligne les méthodes et les axes adoptés par les professeur-es, qu’il s’agisse du langage, des jeux, de l’analyse historique, avec ses implications sur la perception de « l’Autre ».

Le film renvoie immanquablement à une analyse des systèmes d’éducation, au Proche-Orient et ailleurs, au contenu des livres scolaires et à l’histoire officielle telle qu’elle est transmise.

Tamara Erde : [1] J’ai déjà travaillé sur l’histoire d’Israël-Palestine à partir de plusieurs thématiques, avec des documentaires et des fictions. Et ce film sur l’enseignement comparé est en fait parti d’un questionnement produit par l’absence d’informations sur l’histoire et la population palestinienne. Et cette ignorance vient de l’éducation, qui n’est pas seulement responsable de déni, mais du fait que je n’avais aucune curiosité à aller vers l’autre ou à chercher des histoires différentes. Il y avait un accès possible à l’information dans les années 1980, mais en fait l’éducation a eu pour effet de m’enfermer et de m’enlever toute envie d’aller chercher autre chose.

J’avais en tête la phrase de Nelson Mandela « L’éducation est la seule force qui peut changer le monde » et, en faisant un peu de recherche sur l’enseignement en Israël et en Palestine, et je me suis demandé si ce n’était pas là ce qui était le cas, mais à l’inverse d’une ouverture. C’est à partir de là que j’ai voulu creuser le sujet.

J’étais auparavant une bonne israélienne sioniste, je voulais être soldate, j’étais dans la norme. Pendant la seconde Intifada, j’étais aux renseignements et j’ai vu des choses que j’ignorais. C’est finalement dans l’armée que j’ai pris conscience et que j’ai commencé à me poser des questions, à lire des textes sur l’histoire palestinienne, à rencontrer l’Autre, les Palestiniens. Avec le mur et les barrières, c’est maintenant de plus en plus rare et quasi impossible. C’est à ce moment là où que je me suis rendue compte de mon aveuglement.

Christiane Passevant : Dans le film, tu es à plusieurs moments très présente, notamment entre les rencontres avec les professeur-es, lorsque tu filmes la route ou le mur — très long plan impressionnant —, et tout au début, en prenant contact avec une enseignante israélienne à qui tu expliques ton projet. Tu expliques ensuite qu’il n’a pas été possible de la filmer, l’autorisation ayant été refusée en raison de ses idées politiques.

Tamara Erde : En fait, le ministère israélien de l’Éducation doit donner une autorisation de filmer les enseignant-es dans les salles de classe et même en dehors de l’école ou du lycée. J’ai du fournir une liste complète des professeur-es que j’avais l’intention de filmer et le ministère a ensuite fait une enquête sur les personnes. Le ministère a refusé les autorisations pour toutes les personnes à gauche et au centre, j’avais le choix parmi les profs de droite et les colons. Je suis donc allée dans des écoles privées où les manuels sont certes les mêmes, mais les professeur-es ne dépendent pas du ministère de l’Éducation.

Christiane Passevant : Que se passe-t-il si les enseignant-es répondent aux interviews sans autorisation ?

Tamara Erde : Si cela se passe à leur domicile et si le ministère ne voit pas le film, je pense qu’il n’y a pas de problème. Mais si cela est découvert, il est possible que ce soit une raison de les virer. Lorsque la réponse du ministère était négative, tous ceux et celles à qui j’ai proposé de faire un entretien en dehors de l’école ont préféré s’abstenir pour éviter les conséquences. Il est par exemple interdit en classe de prononcer le mot Nakba [catastrophe qui fait référence à l’exil forcé de la population palestinienne en 1948] ; si cela est dénoncé par les parents d’élèves, et c’est arrivé, les professeur-es doivent payer une amende et cela peut aller jusqu’au licenciement.

Christiane Passevant : La présence de la population palestinienne est tout à fait inexistante dans les manuels scolaires. Tu as d’ailleurs interviewé Nurit Peled-Elhanan
à ce sujet qui fait le constat du déni et l’absence totale d’images de Palestinien-nes dans les livres scolaires.

Tamara Erde : Aucune image positive et c’est totalement décalé par rapport à la réalité. Mais si l’on regarde la politique israélienne, elle vire complètement à droite depuis quelques temps. Et l’Éducation suit cette tendance, même s’il y a des ouvertures culturelles.

Christiane Passevant : As-tu rencontré les mêmes difficultés côté palestinien ?

Tamara Erde : Il n’y a pas eu de censure. Le ministère palestinien de l’Éducation
m’ont donné toutes les autorisations, les difficultés venaient de l’organisation. le système est très jeune et pas vraiment indépendant. Certaines écoles ne dépendent pas du ministère palestinien et sont gérées par l’UNRWA, donc c’était plus compliqué.
Ils avaient peur que je parle politique avec les professeur-es. Mais le ministère palestinien ne m’a imposé aucune censure.

Le film est programmé dans plusieurs festivals. Il y aura une version TV plus courte qui sera programmée sur les télévisions, et en langue arabe. Plusieurs chaînes ont acheté le film. La distribution a pour projet de le programmer en salles. On peut trouver toutes les informations sur le site du film www.thisismyland.fr


[1Cet entretien a eu lieu à Radio Libertaire, dans le cadre de l’émission des Chroniques rebelles, le 31 janvier 2015.