Agit-Tracts. Un siècle d’actions politiques et militaires

Zvonimir Novak (L’Échappée)
dimanche 17 janvier 2016
par  CP
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Agit-Tracts

Un siècle d’actions politiques et militaires

Zvonimir Novak (L’Échappée)

Qui n’a jamais eu de tract entre les mains ? Difficile d’imaginer que ce modeste bout de papier, tout juste bon à être jeté, fut pendant longtemps une arme capable de provoquer des séismes politiques. Depuis qu’il existe sous la forme de libelle, de mazarinade ou de pamphlet, son pouvoir de nuisance n’est plus à démontrer.

Si l’affiche couvre les murs, le tract occupe la rue où il circule facilement de main en main. Grâce à son petit format et à son impact visuel, il devient à l’approche du xxe siècle un outil essentiel pour mener des actions politiques et militaires. Information, contre-information, désinformation, guerre psychologique, propagande électorale et manifeste, la bataille du tract se joue sur tous les fronts. Pourtant, le rôle de cette « littérature de rue » reste encore largement sous-estimé voire méconnu.

À travers l’étude de centaines de documents, souvent inédits, Agit-tracts[Introduction. Ne pas jeter sur la voie publique

- 1. Le tract dans tous ses états] nous fait découvrir autrement un siècle de batailles idéologiques. De l’affaire Dreyfus à Mai 68, en passant par la Grande Guerre, le Front populaire, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine ou encore celle d’Algérie, le tract est un moyen de diffuser des vérités souvent crues et affranchies de toute censure.

S’il comble jusque dans les années 1970 les vides d’une information sous contrôle, il abreuve aussi d’illustrations une société dans laquelle les images sont rares. Or, à l’instar de l’affiche, le tract constitue un important support de création graphique. Pour appâter, convaincre ou informer, les mots ne suffisent pas, il faut aussi des idées et de bons visuels. Toutes les techniques sont mobilisées pour amadouer l’homme de la rue : bandes dessinées, caricatures, photomontages, illustrations à la plume, au fusain ou à la gouache, rien n’est trop bien pour l’intox, rien n’est trop beau pour triompher.

Professeur d’arts appliqués et journaliste, Zvonimir Novak est spécialisé dans l’imagerie politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets parmi lesquels La lutte des signes, 40 ans d’autocollants politiques (Éd. Libertaires, 2009) et Tricolores. Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite (L’échappée, 2011).

Agit-Tracts ou agit-prop ? Le tract est une expression politique, populaire, spontanée, fugace, revendicatrice, dénonciatrice, et c’est aussi de la propagande… Zvonimir Novak tient ici la gageure d’un tour d’horizon historique du tract sur un siècle. Un siècle d’actions politiques et militaires, comme l’indique en couverture, le sous-titre de l’ouvrage inscrit sur un tract tombé d’un hélico. Ce qui résume bien le bouquin.

Le tract, un bout de papier jeté ou à jeter ? Le tract peut aussi être une arme politique, un pavé dans la mare de la pensée officielle, un moyen de revendiquer, de résister de manière anonyme à la répression. Il suffit de penser aux tracts anti-guerre qui circulaient dans les marchés, grâce aux femmes, pendant la Première Guerre mondiale. « Depuis qu’il existe sous la forme de libelle, de mazarinade ou de pamphlet, [le] pouvoir de nuisance [du tract] n’est plus à démontrer. Si l’affiche couvre les murs, le tract occupe la rue où il circule facilement de main en main. »

Ainsi le tract est partie prenante de toute forme de résistance… et de propagande. Car très vite le pouvoir va l’utiliser pour brouiller les cartes, distiller des idées nauséabondes, pour enfin renforcer son contrôle sur la population et la manipuler. « Information, contre-information, désinformation, guerre psychologique, propagande électorale et manifeste, la bataille du tract se joue sur tous les fronts. » C’est donc un siècle de batailles idéologiques que l’on découvre à travers les nombreux documents et commentaires de ce formidable ouvrage de Zvonimir Novak.

Agit-Tracts. Un siècle d’actions politiques et militaires, un siècle d’images subversives, violentes, acerbes, sans censure, étonnantes, choquantes, avec des visions instantanées de l’événement… C’est de l’histoire en accéléré, et c’est particulièrement remarquable dans les époques qui ont précédé l’omniprésence de la télé. Agit-Tracts traverse un siècle d’histoire sans gloire, l’antisémitisme le plus débridé, le tractage antimaçonnique, le populisme de droite, sans oublier les diatribes contre « l’étranger ».

En effet, en lisant « Les Métèques en Palestine. La France aux Français » sur un tract de 1908, on peut se poser la question de l’évolution des mentalités, et ce n’est pas le seul questionnement, en tournant les pages de l’ouvrage de Zvonimir Novak. La Première Guerre mondiale, la grande boucherie, produira un déchaînement contre les Allemands, histoire de mobiliser la troupe —
« qu’un sang impur abreuve nos sillons » ! —, et de se faire zigouiller,
« la fleur au fusil », pour la patrie… Enfin pour l’avancement d’officiers aussi méprisants de la vie humaine qu’avides des honneurs guerriers.

Lire, feuilleter Agit-Tracts. Un siècle d’actions politiques et militaires [1]
, c’est un peu comme remonter l’histoire dans un hors champ subversif et dérangeant, dans les coulisses de la propagande, et parfois elles puent ces coulisses avec des dessins et des slogans racistes qui, qu’on l’accepte ou non, reflètent sans euphémismes les courants idéologiques des époques traversées. Les tracts sont des indicateurs de ce que l’on a peut-être voulu ignorer, effacer de la mémoire nationale, collective, mais qui remontent à la surface lors d’événements traumatisants. Le phénomène du bouc émissaire marche toujours très bien.

L’Affaire Dreyfus, la Première Guerre mondiale, le Front populaire, l’antisémitisme institutionnalisé, la Seconde Guerre mondiale, la menace d’une troisième guerre, le plan Marshall, la guerre froide par propagandes interposées — US contre URSS —, la reprise des symboles détournés en clichés, les campagnes électorales — souvent fadasses et sans imagination—, les guerres coloniales qui ne disent pas leur nom, la « pacification » de l’Algérie avec son cortège de clichés racistes, toujours en cours… Et, avant mai 1968, qui marque une sorte d’apothéose de l’expression spontanée, les mouvements dada et surréaliste, les Lettristres et l’Internationale situationniste s’emparent avec brio et dérision d’un support dont ils utilisent toutes les techniques — BD, détournements, caricatures, photomontages, effets graphiques — permettant une création multiforme sans frein, immédiate, active, fulgurante, révolutionnaire.



Présentation et débat à Publico

Je suis Charlie. Ainsi suit-il…

Alain Brossat, Olivier Le Cour Grandmaison, Luca Zalza (L’Harmattan)

Agit-Tracts.

Un siècle d’actions politiques et militaires

Zvonimir Novak (L’Échappée)

Je suis Charlie. Ainsi suit-il.

ouvrage collectif (L’Harmattan)

En compagnie d’Alain Brossat, Olivier Le Cour Grandmaison et Lucas Salza

Nous avons écrit ce livre parce que nous étions furieux.
Furieux de voir ce pays gouverné à l’émotion et à la peur au lendemain des attentats de janvier 2015, furieux de voir l’opinion publique guidée en troupeau, furieux de voir s’installer une censure qui n’osait même pas dire son nom.

Ces moments où un public tétanisé par un événement violent emboîte en somnambule le pas à des gouvernants manipulateurs, cyniques et, pour une part, carrément patibulaires, ces moments où s’abolit tout discernement du public sont eux-mêmes plus terrifiants que ce qui les suscite.

Celles-ceux qui s’expriment dans ce livre ont en commun d’avoir voulu, envers et contre tout, rétablir les droits de la pensée critique face à un tel événement. Ils sont loin d’être alignés sur les mêmes convictions et les mêmes analyses. Certains mettent l’accent sur la dimension coloniale, néo-coloniale de ce qui est en jeu dans les attentats de janvier, d’autres sur la bataille des mots, d’autres sur les équivoques du rassemblement en défense de la « liberté d’expression » tel qu’il s’est alors formé, d’autres encore sur les traits inquiétant imaginaire collectif qui se forme dans ce type de situation. Toutes-tous ont écrit à contre-courant de la pensée unique qu’ont alors véhiculée les gouvernants, les drones intellectuels et la presse d’encadrement.

Les attentats du 13 novembre offrent à ce livre un regain d’actualité dont il ses auteur-es se seraient bien passés. C’est dans ce contexte même qu’ils sont prêts à le présenter et en discuter.


[1Introduction (Extrait) : Ne pas jeter sur la voie publique

La langue anglaise a toujours eu le sens de la formule ramassée et de l’efficacité lexicale. Le mot « tract » ne fait pas exception à la règle : il est issu du latin tractatus (qui a donné « traité » en français), coupé en deux pour produire un effet sonore éclatant empli de significations. À l’oreille, il exprime tout autant l’idée de concision que celle de virulence et de fugacité. Et peut-être est-ce justement tout cela que les Anglo-Saxons ont voulu dire en forgeant ce nouveau terme ; la brièveté d’un texte, le côté incisif d’un écrit polémique et l’extrême volatilité d’une feuille de papier distribuée çà et là. En cinq lettres, ils ont ainsi réussi à définir l’essence même du tract : un document éphémère de propagande politique ou militaire qui se passe de la main à la main sans plus de cérémonie. Avec le développement des techniques de l’imprimerie dès la seconde moitié du xve siècle, débute la propagation des idées et, partant, celle du support tract – bien qu’il ne soit pas encore appelé de la sorte par ses contemporains. Il s’agit au départ d’un petit opuscule qui traite de questions religieuses et politiques avec un objectif, celui de les aborder sous une forme claire à la portée de tous. Par extension, le verbe « tractare », qui signifie discuter, introduit aussi l’idée de polémique, laquelle sera très vite la marque de fabrique de la plupart de ces imprimés. Pour clore cette parenthèse étymologique, il n’est pas inintéressant d’ajouter que le mot « drague » serait un cousin éloigné de tract. Dans draguer et dragueur on retrouve, de fait, l’idée de séduire et de convaincre. N’est-ce pas précisément là le but du tract que d’éblouir pour informer, persuader ou instiller le doute dans les esprits ? Quand ce support de l’écrit fait son apparition dans l’Hexagone, le courant passe immédiatement avec les Français. Ils y trouvent un moyen d’expression parfaitement adapté à leur besoin de controverse, de querelle et d’entourloupe. Une véritable passion pour la littérature de rue naît à l’époque dite moderne, et ne fera que gagner en intensité au cours des siècles suivants. Si le tract n’existe pas encore en France sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, son ancêtre – le libelle – circule dans les rues des principales villes du pays. Véritables machines à tuer, ces pamphlets de quelques pages sont notamment l’œuvre d’un protestantisme entré en guerre idéologique contre le catholicisme. Au xvie siècle, alors que la Ligue catholique s’emballe, ils revêtent l’aspect de petits recueils injurieux, diffamatoires et le plus souvent anonymes qui contribuent à plonger le pays dans l’abîme des guerres de religion. Et pour cause : ces feuillets de caniveau possèdent un immense pouvoir de subversion. La barrière de l’écrit empêchant toute une population analphabète de comprendre le sens de ces textes venimeux, il arrive que leurs auteurs les accompagnent d’estampes particulièrement expressives qui crient à l’injustice et appellent sans détour au meurtre. La technique de la xylographie se présente alors comme une solution économique qui permet à des graveurs clandestins et sans le sou de porter le combat politique en images. [...]

Le XXe siècle marquera de loin la consécration du tract. Et ce pour plusieurs raisons. N’oublions pas qu’il y a encore quelques décennies, la France s’apparentait à une terre presque vierge sur le plan médiatique (à l’exception du rôle joué par la presse écrite). Dans un pays où la radio ne s’est développée qu’à partir de l’entre-deux-guerres, et où la télévision est restée inconnue du grand public jusqu’à la fin des années 1950, il est assez aisé d’imaginer la place essentielle occupée par le tract avant leur avènement. Ce désert d’images, ce vide de l’information, le tract s’est chargé de le combler avec brio. Fort de son pouvoir d’attraction, son usage s’est révélé déterminant pendant des décennies tant dans le domaine militaire, avec la mise en place des opérations de guerre psychologique, que dans le domaine politique, avec la montée en bloc des grands partis idéologiques. À partir de la fin du xxe siècle, le tract perdra toutefois peu à peu de son aura, suite à l’arrivée en force des mass media et à l’omniprésence des écrans dans nos vies. C’est une des raisons pour lesquelles, de nos jours, il tend à être considéré comme une feuille revendicative et électorale insignifiante, tout juste bonne à finir au fond d’une poubelle. Pour peu que l’on s’y intéresse, on s’aperçoit que le tract a longtemps été un moyen d’expression graphique exceptionnel. En revenant sur les grands événements qui ont scandé le xxe siècle, il n’est pas rare de tomber avec émerveillement sur des graphismes trop vite négligés, sur une iconographie à la fois belle et rebelle, sur des trésors de créativité et d’ingéniosité qui méritent, à ce titre, d’être redécouverts. Sans oublier les textes qui les accompagnent, cette authentique littérature de rue spontanée et parfois trompeuse, faite pour réagir à un événement ou pour le « créer » de toutes pièces, à coups de formules chocs. Écrits de la propagande noire, grise ou blanche, les tracts ont fabriqué l’histoire ; il sont pour ainsi dire les plus fidèles miroirs du passé. Chacun d’eux raconte un événement, révèle un fait oublié, dévoile des éléments cachés à la manière d’un cliché instantané dont la portée accusatrice peut s’avérer, encore aujourd’hui, terriblement puissante. En ce sens, le tract est comme une bombe à retardement qu’il serait dangereux de jeter sur la voie publique. Pour qu’il nous livre tous ses secrets, il convient de le manipuler avec la plus grande précaution.