Gumri. Arménie, si loin du ciel… de Jean-Luc Sahagian. Les 40 feux de la Lanterne de Michèle Rollin. Actualité du cinéma. Argentina de Carlos Saura et deux concerts du Trio Utgé-Royo

dimanche 3 janvier 2016
par  CP
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Gumri. Arménie, si loin du ciel

de Jean-Luc Sahagian (Ab irato)

Entretien avec Jean-Luc et Varduhi Sahagian (Ab irato)

Les 40 feux de la Lanterne

Film documentaire de Michèle Rollin

Projection-débat au cinéma le Luminor, le 18 février à 20h

Actualité du cinéma

Gumri. Arménie, si loin du ciel

de Jean-Luc Sahagian (Ab irato)

Un voyage, une rencontre, la mémoire de l’exil, l’imaginaire pesant de l’enfance, le besoin de brouiller les pistes du souvenir, des regards croisés sur une ville ignorée, c’est un peu tout cela Gumri, Arménie… Si loin du ciel…

C’est pour cela que nous avons choisi de commencer cet entretien par la lecture d’extraits de l’ouvrage pour en quelque sorte installer l’ambiance, dresser le décor et raconter une histoire attachante, celle du périple d’une femme, de son petit-fils, Jean-Luc Sahagian, mais aussi de belles rencontres…

Entretien avec Jean-Luc et Varduhi Sahagian

Extraits de

Gumri. Arménie, si loin du ciel

de Jean-Luc et Varduhi Sahagian (Ab irato)

D’une vie, l’autre

Le voyage a commencé à ce moment précis, lorsque je me suis retrouvé sur le quai de la gare Saint-Charles, regardant partir le train qui emmenait la fille qui ne m’aimait plus. Et cette défaite, je la portais avec moi tous les jours qui suivirent.

J’errais dans la ville, cherchant quelqu’un pour me consoler, mais rien ni personne ne pouvait m’expliquer pourquoi l’amour vient puis s’en va. Je pris des trains, des avions, des boissons terribles jusqu’au moment où je finis par arriver quelque part. Que cette errance ait abouti en Arménie m’aurait semblé bien improbable quelques mois auparavant, mais pour la première fois de- puis longtemps, je me sentais accueilli, désirable. Le fardeau de ma vie passée devenait même supportable. Et une vie qui s’allège de ses décombres, qui se simplifie, permet bien des rencontres.

Si j’essaye de raconter l’enchaînement des événements qui m’ont conduit en Arménie, à Gumri, il faudrait remonter fort loin dans le temps. Peut-être parler de ma grand-mère, partie de Turquie après le génocide de 1915 pour venir se réfugier en Grèce puis à Marseille. Parler de mon père, allé vingt ans avant moi à Gumri, juste après le tremblement de terre.

Il faudrait aussi, certainement, parler du génocide, et de l’exil.

J’aimerais parfois être un bon frankaoui sans problèmes, né quelque part avec des ancêtres remontant à saint Louis, les pieds dans la boue de son village et l’arrière-grand-père sur le monument aux morts.

J’aimerais parfois oublier que mes aïeux vivaient en Anatolie et qu’ils étaient obligés de se taire sous peine du pire, pire qui advint quand même à de multiples reprises, la dernière fois étant la bonne, puisqu’en 1915, l’État turc décida de régler une fois pour toutes le problème arménien.

L’histoire du génocide arménien de 1915 est un lourd fardeau. Depuis que je suis petit, j’entends les terribles histoires de déportations et de massacres qu’ont subis les Arméniens de l’Empire ottoman. Mes grands-parents.

Cette histoire non résolue et qui continue de pourrir dans la conscience de la diaspora arménienne, je n’avais pas envie de la faire mienne. Il n’est jamais facile de devoir prendre en charge autant de douleur, autant de haine, d’être l’enfant ou le petit-enfant de ceux qui furent massacrés, violés, chassés. Cette origine restait problématique. Elle a ancré dans mon esprit une crainte de l’autorité, mais aussi une haine de ceux qui en usent. Je dois me débattre aujourd’hui entre ces deux sentiments et apprendre à les tenir à distance.

Tamam

Elle était arrivée vers l’âge de vingt-cinq ans. Elle ne connaissait pas la date de sa naissance. Quand elle parlait d’avant, d’avant son arrivée en France, à
Marseille, elle passa longtemps sous silence les épisodes les plus douloureux de sa vie si tôt bouleversée.

Tardivement, elle finit par en parler, par raconter plus en détail cette partie de sa vie. Et j’avais l’impression, en l’écoutant, qu’à partir de son arrivée à Marseille, il n’y avait plus rien à dire, plus rien à raconter.
Je l’ai toujours connue vieille.

J’avais même l’impression que la vieillesse lui allait comme un gant, qu’elle s’y était en quelque sorte réfugiée avant l’heure.

Tout en elle, sa manière de s’habiller, de se coiffer, de se comporter, proclamait son état de vieille. Pourtant, à certains signes, un genre de coquetterie, un humour, j’arrivais à déceler parfois de quelle histoire elle venait, comment une jeune fille avait dû survivre, et son énergie, sa combativité, son rire et ses éclats de colère en témoignaient aussi.

Et son visage, vieux mais non pas d’une vieillesse qui s’écroule, qui lâche, non, un visage façonné, avec une histoire, au nez droit, à la bouche fine, au menton volontaire, un beau vieux visage, comme un caillou, un visage de vieux d’un autre temps, un visage qui m’émeut toujours lorsque je regarde ses photos.

Ce qui m’émeut en repensant à elle, souvent, c’est encore cette histoire qu’elle me raconta plusieurs fois : un jour, après de multiples pérégrinations en Turquie et en Syrie, après avoir perdu une partie de sa famille, tuée par les Turcs, un jour qu’elle erre dans Alep, seule, elle est recueillie par un prêtre arménien qui l’amène dans un orphelinat, elle n’a pas même dix ans, et en chemin, il lui achète un sandwich à la viande et quand elle décrivait cette scène, quatre-vingts ans plus tard, elle retrouvait le souvenir émerveillé de ce sandwich providentiel, mimant de ses deux mains le geste de tenir ce morceau de pain, le mastiquant avec délice, un sourire de fillette aux lèvres, de fillette qui a eu faim.

Et cette photo. Elle doit avoir dix-sept ou dix-huit ans. C’est une photo de groupe, elle est au centre, toute petite, à côté du corps de son mari exposé presque à la verticale pour la photo. C’est à Athènes où elle s’était réfugiée pour échapper à la misère et aux massacres. Elle y avait rencontré son premier mari, sa fille venait de naître et elle était déjà veuve. Son mari travaillait à la mine, il y avait eu une explosion. Elle parla de ce premier amour, de ce si bref amour bien plus tard, il n’y a pas très longtemps et elle nous montra cette photo de l’enterrement avec elle toute petite, tenant son bébé dans ses bras.

Après ce voyage en Arménie, parlons de cinéma et de musiques pour cette première émission de l’année, avec notamment un film documentaire de Michèle Rollin : Les 40 feux de la Lanterne.

Rappelons aussi les films actuellement à l’affiche : Une histoire de fou de Robert Guédiguian — autour de la résistance arménienne —, Argentina de Carlos Saura, À peine j’ouvre les yeux — premier long métrage réussi de Leyla Bouzid —, le Dernier jour d’Yitzhak Rabinthriller politique d’Amos Gitaï sur l’assassinat du Premier ministre israélien en 1995 —, Allende mon grand-père de Marcia Tambutti Allende qui a reçu l’œil d’or à Cannes — documentaire sur la mémoire, à la fois intime et universelle —, Au-delà des montagnes de Jia Zhang-Ke, et enfin Mia madre de Nani Moretti…

Du Cinéma, de la musique pour cette première émission de l’année

Les 40 feux de la Lanterne

Film documentaire de Michèle Rollin

Le titre original du film documentaire — 40 ans des Productions de La Lanterne vus par leurs réalisateurs — a mué pour sa projection en salles et est devenu Les 40 feux de la Lanterne.

Une allusion aux Feux de la rampe ? Michèle nous le dira.

Michèle Rollin est réalisatrice de nombreux documentaires, dont Un siècle d’engagement à travers le journal Le Libertaire, et un film documentaire sur Radio Libertaire. Elle est également l’auteure d’un film sur des femmes antifascistes — Des femmes inconnues, de gauche, pacifistes et antifascistes portent des regards croisés sur leur propre engagement entre les deux guerres en France, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, et Michèle a certainement des projets en cours…

Les 40 feux de la Lanterne, c’est un nouveau montage de son film en deux épisodes sur une maison de production, comme il en existe peu en France, malgré tout ce qui se dit sur l’aide au cinéma indépendant.

La Lanterne est une maison de production fondée dans la mouvance de 1968, indépendante, et représente une aventure cinématographique, à la manière d’Iskra ou des productions du Grain de sable…

Cinémas engagés, cinéastes qui ont des choses à dire, des luttes à partager, des expériences de résistances et de solidarité, et cela se traduit plus de 200 films… La Lanterne a vécu plusieurs métamorphoses de l’image et de la production, son histoire se confond en effet avec celle des mutations technologiques — le film, la vidéo, le numérique — et de l’évolution de la production — éclatement de l’ORTF en 1974, privatisation de l’audiovisuel, instauration du câble, médias libres.

Claude Gilaizeau et Bernard Baissat

Les initiateur-es de la Lanterne ont finalement décidé d’arrêter, mais il fallait en garder la trace, une mémoire de cette magnifique aventure cinématographique. La réalisation de Michèle Rollin y contribue, offrant des extraits de films pour en montrer la diversité, alternant avec la parole des cinéastes, des auteur-es, des cinglé-es de cinéma qui témoignent sur leurs expériences de tournage, sur le soutien de la Lanterne et leur rapport à la création cinématographique…

Les 40 feux de la Lanterne

Projection-débat en présence de la réalisatrice, Michèle Rollin, de Jean-Pierre Thorn

JEUDI 18 FÉVRIER À 20H

AU CINÉMA LE LUMINOR

20 rue du Temple 75004 Paris

Pour les films à venir, en dehors de films excellents, mais soutenus par une énorme communication, comme pour les Huit salopards de Quentin Tarantino, ou le très attendu Carol de Todd Haynes, ou encore Hail Ceasar ! des frères Cohen, il y a ce documentaire original et émouvant de Amy J. Berg, Janis, qui montre une Janis Joplin à la fois tendre et déterminée, proche et rebelle. Très beau documentaire qui donne envie d’écouter ou de réécouter les chansons d’une icône du rock peut-être, mais dont les interprétations, avec ses tripes, en ont fait une des premières femmes importantes d’un monde plutôt sexiste, celui du rock’n roll.

Côté documentaire donc, de beaux films bientôt sur les écrans, après Janis, on pourra voir le documentaire d’Alexander Nanau, Toto et ses sœurs — une plongée en Roumanie dans l’univers de l’enfance, confrontée à celui d’adultes paumés et junkies. Le réalisateur a fait ici un travail en totale complicité avec les jeunes dans un grand respect, ce qui donne un film sans fioritures ni dramatisation et qui aboutit à une ouverture, malgré le no future de la situation.

Puisque finalement peu de films de fiction renvoient à une réalité sociale actuelle, voici plusieurs films documentaires que les chroniques rebelles suivront en ce début d’année :

— Contre-pouvoirs de Malek Bensmaïl — chronique du quotidien algérien, El Watan —, ou comment les journalistes se donnent les moyens d’une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir, malgré les pressions ;

— Merci Patron ! de François Ruffin — le titre évoque déjà le synopsis… Bref un film qui dérange ;

— et enfin, Faut savoir se contenter de beaucoup de Jean-Henri Meunier avec en fil rouge d’une road movie pas comme les autres — qui laisse deviner des suites à l’aventure de ce premier opus —, une road movie animée par deux compères qui en savent long sur la subversion, Jean-Marc Rouillan et Noël Gaudin.

Jean-Marc Rouillan — auteur d’Autopsie du dehors et ex-membre d’Action directe —, et Noël Gaudin — auteur de l’Anthologie de la subversion carabinée, mais aussi entartreur émérite de personnalités qui se la jouent grave et n’ont guère d’humour. Noël Gaudin qui fait penser aux paroles de Léo Ferré à la fin d’un concert :

« Avant de faire la révolution dans la rue, il faut la faire dans sa tête.
C’est pour ça qu’on la fait pas dans la rue.

Et n’oublie pas […] En parlant à n’importe qui, même à quelqu’un avec qui tu dois développer des phraséologies à la con, sous prétexte qu’ils ont des machins, des décorations… Dis-toi bien une chose, toujours, dis-toi bien que le pouvoir, d’où qu’il vienne, C’EST VRAIMENT DE LA MERDE. »

Argentina. Zonda

Carlos Saura

Argentina — Zonda — est un film éblouissant par la forme et le choix de la mise en scène et de la scénographie, un film profond par la démarche et les paroles qui s’y chantent. C’est l’esprit de tout un peuple dans les chansons et la danse, l’essence de la révolte et l’expression vitale de la générosité amoureuse. Carlos Saura réussit avec ce film à imprégner le public du rythme et des images de l’Argentine subversive, éternelle.

Carlos Saura préfère le titre de Zonda à l’image de ce vent chaud qui embrase tout sur son passage pour ce véritable poème en images et en sons, un « prisme d’images et de sons d’où émane […] une mosaïque conceptuelle et affective d’un art venu de la terre, transmis par les hommes et les femmes vivant sur ce sol étendu et pluriel » de l’Argentine.

Le film est sur les écrans depuis le 30 décembre. [1]

Un mot sur deux concerts — les 15 et 16 janvier 2016 — du trio Utgé-Royo. C’est au Théâtre Trévise dans le 9ème arrondissement. Le 15 décembre : No Pasaran ! Le 16 décembre : l’Espoir têtu, avec l’ami Frasiak.

Vendredi 15 décembre à 20h : No Pasaran !

En première partie, lecture de témoignages de résistants et de résistantes.

Et samedi 16 décembre, à 20h : l’Espoir têtu

En première partie, Éric Frasiak avec de nouvelles chansons

Théâtre Trévise, 14, rue de Trévise – PARIS 9e

Réservations : 01 43 52 20 40 — 06 12 25 52 85

edito.hudin@wanadoo.fr


[1Coffret de 9 DVD des films de Carlos Saura 1965-1979 (Tamasa) :

La Chasse — Peppermint frappé – Stress es tres tres — La Madriguera — Le Jardin des délices — Anna et les loups — La Cousine Angélique — Elisa, mon amour — Maman a cent ans.

Anna et les loups et Maman a cent ans sera sur les écrans, en copies restaurées le 6 janvier.