L’Espace public comme idéologie de Manuel Delgado (CMDE).

samedi 25 juin 2016
par  CP
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L’Espace public comme idéologie

Manuel Delgado (CMDE)

Et deux films :

Brûle la mer

Film de Nathalie Nambot et Maki Berchache

Capitaine Thomas Sankara

Film de Christophe Cupelin

Pour la partie cinéma, nous serons en compagnie de Nathalie Nambot et Marie Vachette.

« Cela fait longtemps que les architectes et les urbanistes ont pour fonction d’éviter que la vie urbaine ne soit la vie tout court. D’où leur obsession de soumettre, grâce au pouvoir magique qu’ils attribuent aux plans et aux projets, la fièvre des rues, les diverses formes de désobéissance et de désertion qu’elles abritent. » Ainsi commence l’essai de Manuel Delgado, L’Espace public comme idéologie, avec un premier chapitre intitulé L’espace public contre la rue.

À propos de la question du contrôle exercé par les classes dirigeantes sur les populations, Manuel Delgado ne laisse planer aucune ambiguïté sur les pratiques déployées et les enjeux qui les animent. D’autant que des expert.es ont été sollicité.es — les Think Tanks technocrates sont très prisés ces temps-ci — afin d’en remettre une couche en matière de dispositifs pour éviter tout débordement ou agitation dans les espaces urbains. La canaille, ou la racaille à présent, doit rester à sa place, invisible et muette, sans penser ni revendiquer.

Et voilà que de nombreux «  “penseurs urbains”, philosophes, chercheurs en sciences sociales, politologues… [se démènent], tous avides » de légitimer « les discours institutionnels destinés à l’assujettissement moral des habitants des métropoles. »

D’ailleurs, “Les appareils idéologiques de l’État”, qui éduquent — en réalité endoctrinent — les dominés », ont réussi à faire en sorte que ces derniers « considèrent « comme “naturel” et inévitable le système de domination. » Ainsi, les défavorisés, les jeunes, « la classe ouvrière paupérisée et toujours désolidarisée […], vivant dans des trous séparés les uns des autres, verront bloquée toute opportunité de prendre conscience de l’importance de leur nombre et de leur capacité à combattre avec force le désordre dont ils sont victimes.  »

Dans L’Espace public comme idéologie, Manuel Delgado tend à démonter le discours répandu quant au souhait de la classe dirigeante de voir une classe moyenne pacifiée par un consensus forcé — « cours de civisme ou d’éducation à la citoyenneté » à l’appui — et une surveillance de tous les instants grâce à des caméras omniprésentes, un mobilier urbain adapté, un environnement entièrement policé. Pour les « classes dangereuses », les laissés pour compte, le « peuple » qu’il s’agit de contenir et de rendre invisible, sinon dans la rubrique faits divers, histoire de faire trembler dans un centre ville bunkérisé, « l’espace public » devient donc un « espace militarisé », dans un contexte de nettoyage social lié à « l’aménagement capitaliste du territoire et [à] la production immobilière. »

Entretien avec Jean-Pierre Garnier autour du texte de Manuel Delgado

Et

Brûle la mer

Film de Nathalie Nambot et Maki Berchache

Un homme qui sommeille, un homme qui regarde la caméra et soudain, l’image est occupée par une mer menaçante, comme un souvenir … Voix off : « C’est comme un volcan qui brûle à l’intérieur et qui n’a pas encore explosé. »

La révolution, c’est la parole libérée après 23 ans de dictature et tout le monde qui parle en même temps. Le silence déchiré, de plus en plus de monde dans les rues tunisiennes, et la police qui balance des bombes lacrymogènes et tire aussi à balles réelles sur la foule. « Les jeunes mouraient, mais ne se calmaient pas. Au contraire. » La peur avait disparu. Le 13 janvier à Zarzis, deux jeunes sont tués, le commissariat crame et Ben Ali est dégagé.

La plage… En février 2011. « On a brûlé ». Ce sont des milliers de migrants qui tentent d’atteindre Lampedusa. Les camps, l’espoir brisé.

L’histoire de Maki est semblable à celle de beaucoup d’autres, entre l’enthousiasme d’une révolution, l’espoir d’une autre vie en Europe et la violence d’un accueil refusé. Perte de repères, absence des codes, la rupture est brutale pour ces jeunes habités par des rêves.

Vivre sa vie, mais est-ce possible dans un monde occidental mythifié où le « chacun pour soi » domine ? Partir, c’est un rêve et finalement ont-ils le choix ? « La galère là-bas, la révolution, et ici l’apprentissage de la lutte. »

Brûle la mer, les frontières, les lois, les papiers…
Le film de Nathalie Nambot et Maki Berchache est une expérience cinématographique sur la liberté, l’émancipation et les tentatives d’évasion réelle ou fictive…

Sortie salle et DVD fin 2016.

Capitaine Thomas Sankara

Film de Christophe Cupelin

Président de la Haute Volta dont il change le nom en Burkina Faso — qui signifie le pays des hommes honnêtes, parce que symboliquement cela coupait aussi un des liens avec le colonialisme —, Thomas Sankara est assassiné en 1987.

Il aura gouverné l’un des pays les plus pauvres d’Afrique pendant quatre ans. Il disait parler au nom des sans voix, des exclus et finalement dérangeait beaucoup, dans son pays, mais aussi dans toute l’Afrique et dans le monde. Il dénonçait avec force et logique le processus de néocolonialisme et réclamait l’annulation de la dette du Burkina Faso et de l’Afrique. Alors l’assassiner devenait nécessaire…

Et des décennies plus tard, on ne sait toujours rien des commanditaires…

Note du biographe de Thomas Sankara :

La sortie du film coïncide avec une période historique que vit le Burkina Faso qui a des répercussions en France. Il en permet une lecture éclairée, permettant de comprendre la place qu’occupe Thomas Sankara aujourd’hui.

D’une part, une puissante insurrection populaire, fin octobre 2014, a entraîné la fuite de Blaise Compaoré, celui- là même qui a très probablement organisé l’assassinat de Thomas Sankara. Il régnait sur ce pays depuis 28 ans. Et tout dernièrement c’est le chef des hommes du com- mando l’ayant exécuté, Gilbert Diendéré qui vient d’être arrêté après une tentative de putsch qui a fait quelques jours la une de l’actualité.

Par ailleurs, une enquête a été ouverte au Burkina Faso sur cet assassinat. Elle est toujours en cours. La presse française s’en est largement saisie, d’autant plus qu’au même moment le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, refusait une demande d’enquête parle- mentaire sur une éventuelle participation française à un complot, déposée il y a 4 ans par les députés verts et ceux du Front de gauche.

Cette jeunesse burkinabé, 65% de la population a moins de 25 ans, a puisé toute cette énergie et ce courage, se nourrissant de son exemple, dans des films sur Thomas Sankara, diffusés au Burkina Faso depuis déjà plusieurs années, mais aussi par une très large diffusion de ses dis- cours ou de citations sur le net.

Sortie DVD septembre 2016