Réfractions n° 36. Réinventer la révolution

dimanche 18 septembre 2016
par  CP
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Réfractions Réinventer la révolution

Entretien avec Eduardo Colombo, Jean-Christophe Angaut…

Le nouveau numéro de Réfractions, la revue de recherches et d’expressions anarchistes, consacre son thème principal au questionnement sur ce à quoi devrait ressembler aujourd’hui une transformation révolutionnaire et si celle-ci peut encore s’inscrire dans la continuité de celles des trois derniers siècles. Dans nos sociétés, les perspectives révolutionnaires semblent s’éloigner de plus en plus et, pour cette raison, Réinventer la révolution se place au cœur de la réflexion.

Les dernières expériences politiques et sociales prennent-elles le relais d’un renversement de l’ordre établi ou contribuent-elles à le préparer ? Pour certaines et certains la révolution est un concept périmé qui, s’il avait auparavant un rôle majeur, a déserté la scène politique actuelle. D’autres, en revanche, se refusent à entériner la caducité du concept de révolution, convaincu.es qu’il est plus que jamais indispensable au vu des catastrophes vers lesquelles le capitalisme entraîne l’humanité.

« À quoi pourrait donc ressembler aujourd’hui une transformation révolutionnaire ? » Il ne s’agit pas, dans les différentes contributions au nouveau numéro de Réfractions, d’apporter des réponses définitives et encore moins de mode d’emploi révolutionnaire, mais plutôt de s’interroger sur l’idée de révolution, d’analyser les mouvements en cours et enfin de souligner que pour les anarchistes, « il n’est pas possible de dissocier la préparation de la révolution et sa mise en œuvre. »

« Qu’en est-il aujourd’hui de la révolution et de son imaginaire ? » Avec ce titre, Tomas Ibanez entre dans le vif du sujet. Pour lui, la mutation du capitalisme a pour conséquence un envahissement du quotidien, une captation de « la sphère de l’existence humaine » qui vise à exercer une telle hégémonie, qu’elle annihile toute idée d’alternative. Autrement dit, « il n’y a plus “d’en dehors” du capitalisme, ni géographiquement, ni socialement. »

Les mutations idéologiques induites par l’ère de la post modernité dans laquelle nous serions entré.es, avec l’acceptation généralisée de l’incertitude, ne permettent pas de récupérer les anciennes alternatives. Désormais, selon Ibanez, la « révolution » s’entend comme une mutation de l’institué, c’est-à-dire un changement radical des formes sociales établies, des rapports politiques et des modes de vie sous l’impulsion d’une intense activité politique collective.

Il prête ainsi attention aux discours et aux pratiques de jeunes anarchistes qui créent des espaces relationnels libres de contraintes et de valeurs du système social existant. Le nouvel imaginaire révolutionnaire consisterait fondamentalement à défier collectivement les valeurs du système et ainsi de combattre les dispositifs de domination.

« À l’heure où les imaginaires, sidérés de terrorisme et d’état d’urgence, semblent moins que jamais enclins à se projeter vers un horizon révolutionnaire, quelle pertinence peut-il bien y avoir à revisiter les conceptions de la révolution qui nous ont été léguées par les représentants [et les représentantes] de l’anarchisme révolutionnaire ?  » En posant cette question en début d’article, Jean-Christophe Angaut fait le pari de l’actualité de l’anarchisme révolutionnaire, contre le reflux de l’idée révolutionnaire développée au cours du XXe siècle… Ce qui ne signifie peut-être que la fin d’un certain modèle de révolution.

L’idée révolutionnaire est aujourd’hui délégitimée par un processus idéologique. Selon Eduardo Colombo, le post anarchisme souhaite enterrer l’idée de révolution. Or, si la condition post moderne pose la question de la légitimation des « grands récits », du savoir et de l’émancipation, l’abandon du récit abolit le sens qui unifie l’action face à l’unité de l’État et, par voie de conséquence, les révoltes sont condamnées au localisme, à l’isolement et à la revendication des droits des minorités.
La révolution n’est que désir et fantasme, illusion et chimère avec de telles prémisses, car en plaçant la problématique sociale au niveau de la contre-culture, des subjectivités contestataires, des positions anti-institutionnelles, on forge l’illusion de la radicalité sans remettre en question le néolibéralisme.

En détournant la question sociale et en délaissant la critique de la propriété et des moyens de production, la révolution est renvoyée à un futur lointain et improbable. Il s’agit donc de se réapproprier la puissance utopique de l’imaginaire révolutionnaire : la lutte l’exige. « Nous savons que la vocation de l’anarchisme, c’est de changer la société hiérarchique, de détruire l’État, d’abolir la propriété privée, et que le chemin est la Révolution sociale. » À nous d’imaginer des formes de remise en cause radicale et en acte de l’ordre social et de Réinventer la Révolution !


CE NUMÉRO DE RÉFRACTIONS EST PARTI D’UN DOUBLE CONSTAT. Le premier, c’est que nous vivons, tout du moins dans ce qu’on appelle le monde occidental, dans des sociétés où la perspective révolutionnaire semble s’être éloignée, sinon avoir complètement disparu.

Dès lors, le projet libertaire se retrouverait orphelin d’une révolution qui semble pourtant en être la condition nécessaire, et dont il ne faudrait pas perdre le désir. Le second, c’est qu’il existe, ici et ailleurs, quantité d’expériences sociales et politiques dans lesquelles il est possible de se reconnaître et qui se situent explicitement dans un horizon révolutionnaire sans pour autant être concentrées sur l’instant dramatique du renversement de l’ordre établi. Le développement du mouvement anarchiste en Grèce, l’essor, notamment en Espagne, d’un mouvement multiforme de sécession vis-à-vis de l’État et de la société capitaliste, le lent mouvement d’autonomisation porté par les zapatistes au Mexique, voire (pour autant qu’on puisse avoir des informations fiables à son propos) le confédéralisme démocratique tel qu’il serait pratiqué dans la partie syrienne du Kurdistan (Rojava), tous ces processus attirent aujourd’hui l’attention des militants libertaires qui savent que leurs aspirations signifient une subversion complète de l‘ordre existant. Au moment où nous bouclons ce numéro, nous assistons également avec intérêt (et certains d’entre nous participent), en France, aux contestations de la loi « Travail » et au mouvement « Nuit Debout » qui, s’il n’est pas un mouvement révolutionnaire, nous semble néanmoins avoir le mérite d’aller dans le sens de l’inventivité.

À quoi pourrait donc ressembler aujourd’hui une transformation révolutionnaire ? Peut-on deviner ce que seront les révolutions de demain ? Celles-ci peuvent-elle être cherchées dans la continuité de celles qui ont jalonné le XIXe siècle, et qui avaient toutes plus ou moins la révolution française pour modèle ? Ou bien, dans les tentatives pratiques qui remettent en cause le fonctionnement même de nos sociétés, de nouvelles formes de révolution sont-elles déjà en cours de réinvention, voire en gestation ? Et ces deux perspectives s’excluent-elles ? C’est à ces questions que s’affrontent les différents articles réunis dans le dossier principal de ce numéro. Comme le but n’est pas de parvenir à y répondre d’une manière univoque, en proposant en quelque sorte clés en main le mode d’emploi des révolutions de l’avenir, les textes en question proposent des perspectives diverses, voire divergentes – qu’il s’agisse du rapport à l’histoire de la révolution en général et de l’anarchisme révolutionnaire en particulier, ou de la signification qu’il est possible de donner à des mouvements en cours –mais sans jamais perdre de vue que, pour des anarchistes, il n’est pas possible de dissocier la préparation de la révolution et sa mise en oeuvre.

Mais s’il nous est apparu à la fois si urgent et si difficile de dessiner les contours des révolutions dont nos sociétés seraient porteuses, c’est aussi que ces dernières sont affectées par des processus qui vont dans le sens exactement inverse de ce que nous désirons. Comme la plupart de nos contemporains, nous avons été choqués (mais pas nécessairement surpris) aussi bien par les attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre dernier, puis Bruxelles le 22mars, que par l’occasion qu’ils ont constituée pour l’État français, comme pour d’autres avant lui, d’étoffer considérablement son arsenal répressif à la faveur de l’émotion générale.Aspirant à une révolution sociale et libertaire, nous ne pouvons être indifférents ni à l’irruption d’une violence extrême adossée à un projet théocratique qui condense à peu près tout ce que nous abhorrons, ni à des mesures prises au motif de l’antiterrorisme qui, tôt ou tard, ne manqueront pas d’être utilisées contre nos propres activités, quand elles ne le sont pas déjà.

Nous avons ainsi tenu à faire figurer dans ce numéro ce qui peut apparaître comme un second dossier, consacré aux événements récents, aux significations qu’il était possible de leur attribuer et aux perspectives qu’ils dessinaient. On pourra donc lire ce numéro comme la juxtaposition d’un regard prospectif sur la révolution et d’un diagnostic sur les formes actuelles de la contre-révolution.

La commission

DOSSIER
- Qu’en est-il aujourd’hui de la révolution et de son imaginaire ?,
Tomás Ibáñez
- Revisiter l’anarchisme révolutionnaire, Jean-Christophe Angaut
- La Révolution n’est pas un désir, c’est une nécessité, Eduardo Colombo
- Lento, pero avanzo, Annick Stevens
- La Grèce qui ouvre le chemin. Entretien avec Yannis Youlountas,
Propos recueillis par Annick Stevens

TRANSVERSALE : RÉFLEXIONS SUR LES RÉCENTS ATTENTATS ET LEURS SUITES
- Réfractions, la guerre et autres questions, Pierre Sommermeyer
- Religion et radicalité, Monique Rouillé-Boireau
- Islam, christianisme et modernité, Édouard Jourdain
- Les fondations illibérales du libéralisme, Erwan Sommerer
- L’État pénal absolu, Jean-Jacques Gandini

ANARCHIVE
Sur la révolution mexicaine, Gustav Landauer

LES LIVRES, LES REVUES, ETC.