« Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits ».

lundi 2 octobre 2017
par  CP
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Colonialisme, crimes de l’histoire et roman national : «  Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits » En compagnie de Louis-Georges Tin et Olivier Le Cour Grandmaison.

Louis-Georges Tin est président du CRAN, conseil représentatif des associations noires de France, il est aussi l’auteur d’Esclavage et réparations. Comment faire face aux crimes de l’histoire (Stock).
Olivier Le Cour Grandmaison est l’auteur, entre autres, de trois livres essentiels (publiés par Fayard) pour analyser et comprendre le colonialisme et ses conséquences :
Coloniser. Exterminer (2005), La République impériale. Politique et racisme d’État (2009) et L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies (2014).

Dans la dernière partie de l’émission, nous parlerons cinéma avec plusieurs films :

Et si le ciel était vide de Thissa d’Avila Bensalah.

En projection le samedi 30 septembre, à 20h45, dans le cadre du Festival Femmes en résistance à Arcueil

Va Toto ! Film documentaire de Pierre Creton (4 octobre 2017)

Des lois et des hommes Film documentaire de Loïc Jourdain (11 octobre)

L’Assemblée Film documentaire de Mariana Otero (18 octobre, avant-premières dans toute la France)

Première partie d’un entretien avec Mariana Otero

Colonialisme, crimes de l’État et roman national : « Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits »

Les Etats-Unis célèbrent Christophe Colomb depuis presque un siècle avec un jour férié fédéral, the Columbus Day. Or de nombreuses personnes sont revenu.es, outre-Atlantique, sur cet épisode du roman national états-unien et certains états en contestent même les faits : Christophe Colomb n’a pas « découvert » l’Amérique, mais l’a pillée, décimée, mise en esclavage… Il faut d’ailleurs rappeler que le génocide indien et l’esclavage ont présidé à la fondation des États-Unis. Il s’agit donc pour beaucoup de remplacer the Colombus Day par the Indigenous People’s Day (la journée des populations indigènes).

Qu’en est-il en France ?

En France, si les autorités et autres faiseurs d’histoire nationale sont prompts à critiquer les crimes racistes perpétrés aux Etats-Unis, il faut bien constater que « le chameau ne voit pas sa bosse ». Les négriers et autres massacreurs nationaux sont en effet toujours couramment et abondamment honorés : la statue de Colbert devant l’Assemblée nationale, l’aile Colbert du Ministère des Finances, les nombreuses rues, avenues, et lycées Colbert partout en France… On célèbre à qui mieux mieux, et sans se poser de questions, celui qui fut l’auteur, en 1685, du Code Noir pour légaliser l’esclavage, et donc l’organisateur d’un crime contre l’humanité.

« Vos héros sont nos bourreaux » déclare Louis-Georges Tin. « Il faut décoloniser l’espace, il faut décoloniser les esprits », et pour ce faire, il est nécessaire de stopper cette main mise sur la mémoire au quotidien dans les rues, sur le fronton des écoles, des institutions, sur les monuments…

«  Ni statue, ni avenue ! » Et le général Bugeaud ? questionne Olivier Le Cour Grandmaison. C’est « une insulte permanente à l’émancipation des peuples et aux Algériens [et Algériennes] en particulier, et à la République qu’il a toujours combattue et haïe. » Il n’est donc certes pas « scandaleux d’exiger que ses statues disparaissent et que [le nom de Bugeaud] soit effacé de l’avenue parisienne qui l’honore encore », non. Ce qui est scandaleux, ce sont les «  hommages toujours rendus au bâtisseur sanglant de la France coloniale et à l’ennemi de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. »

Reste à savoir si les autorités sont prêtes à envisager cette décolonisation des espaces et des esprits…

Festival Femmes en résistance

30 septembre et 1er octobre

Espace Jean Vilar à Arcueil

Samedi 30 septembre 2017 à 20h45 :

Et si le ciel était vide Film de Thissa d’Avila Bensalah

Au sein d’un hôpital psychiatrique, Thissa d’Avila Bensalah réalise un chantier théâtral inspiré de Liberté à Brême de Fassbinder avec neuf hommes et femmes en hospitalisation psychiatrique. Ils et elles incarnent l’histoire de Geesche Gottfried, décapitée publiquement en Allemagne en 1831, pour avoir empoisonné quinze personnes de son entourage l’empêchant d’être une femme libre. Le retentissement de cette fiction dans la réalité d’aujourd’hui développe une réflexion non seulement sur la psychiatrie, mais aussi sur les violences patriarcales.

Va Toto ! Film documentaire de Pierre Creton (4 octobre 2017)

Tout commence avec l’arrivée de Toto le petit marcassin dans la vie de Madeleine, le récit cinématographique se poursuit par le voyage de Vincent en Inde et ses relations avec les singes, et enfin les hallucinations nocturnes de Joseph provoquées par une machine à pression continue.

Va, Toto ! est un film en forme de conte ou de long poème visuel habité par des animaux, et surtout Toto qui tient le rôle principal. Madeleine tombe amoureuse de Toto en le sauvant d’une mort certaine et l’élève dans la fratrie des animaux qui l’entourent.

Un très beau récit dans lequel il faut s’abandonner pour goûter les images construites comme des tableaux, les lumières, l’imagination qui entremêle trois histoires que partage Pierre le conteur. Une autre manière de rencontrer les animaux, d’être complice avec eux, d’en apprécier le regard dans une nature qui varie selon les saisons.

Des lois et des hommes

Film documentaire de Loïc Jourdain (11 octobre)

Sur les îles irlandaises, la pêche artisanale est un moyen ancestral. Dans le temps, sur ces îles de la côte Ouest de l’Irlande, les insulaires ont échappé à la famine grâce à la pêche qui leur permettait une autonomie alimentaire. Alors lorsqu’une nouvelle réglementation de l’Union Européenne prive les pêcheurs de leur mode de vie, au lieu de se taire et d’accepter, l’un d’eux, John O’Brien décide de faire valoir le simple droit des autochtones à vivre de leurs ressources naturelles. Pendant 8 ans, il brave les grandes compagnies de la pêche industrielle, s’oppose à l’État, lance une campagne européenne, avec l’aide d’un groupe d’insulaires et d’une ONG, pour défendre les droits de la pêche traditionnelle, à Bruxelles, et s’opposer à un système bureaucratique.

Des lois et des hommes de Loïc Jourdain est un film extrêmement dense par les informations qu’il offre, en suivant, sur le terrain, l’évolution de la situation. Le réalisateur s’est en effet immergé dans le milieu de la pêche artisanale et le tournage s’est déroulé durant huit années, jalonnées par les effets dramatiques des nouvelles règles, bouleversant l’équilibre de la communauté des pêcheurs qui, jusque là, adaptait la pêche des différentes espèces selon les saisons et en respectant la reproduction. Or, ces nouvelles règles et les quotas imposées ont pour conséquence directe la disparition de la pêche artisanale, tandis que la pêche industrielle s’en tire grâce aux possibilités de pêcher en eau profonde. Acculé.es par les dettes et la faillite, les insulaires quittent peu à peu leurs îles, même si certains s’insurgent et, du coup, voient leur bateau confisqué.

Pendant ce temps, la pêche industrielle, qui d’ailleurs reçoit des aides de l’Europe et du gouvernement, s’arrange pour contourner ces mêmes règles au détriment des insulaires. En réponse, le gouvernement irlandais préconise des solutions tout à fait langue de bois, du genre : « il faut savoir transformer les difficultés en opportunités  » (on connaît la chanson !). Le résultat est une désertification des îles sans que le tourisme puisse pallier au chômage de la population. Au-delà des faillites et des drames que cela provoque, c’est aussi la menace de la perte d’une culture traditionnelle, extrêmement vivante, dans les îles.

Le projet du film de Loïc Jourdain, Des lois et des hommes, ne pouvait se réaliser que sur la durée de la lutte, et c’est sans doute ce qui en fait aussi un document exceptionnel. Le travail documentaire de Loïc Jourdain montre avec brio les conséquences dramatiques de la bureaucratisation, sans contrepartie, sur la vie des populations des îles. On assiste dans le film à une véritable catastrophe sociale, mais également à la détermination impressionnante des insulaires : « si on retire la pêche, on retire l’âme du monde, la culture ».

L’Assemblée Film documentaire de Mariana Otero (18 octobre)

La parole donnée ? La parole prise ? La parole échangée ?
Les trois certainement. Des paroles non confisquées… Et c’est rare. Et pour une fois, ce ne sont pas les vedettes, les connu.es qui tiennent le micro ou bien peu, mais ceux et celles qui mettent les mains à la pâte, à l’organisation de l’assemblée, des commissions… Un élan crucial qui témoigne, malgré ce que l’on en dit, que les « gens » ne sont pas seulement devant leurs écrans et que demeure malgré tout une soif de sortir de la lobotomie ambiante et instituée. Oui, ils et elles pensent, proposent, se contredisent, s’opposent en écoutant l’autre quand même.

L’Assemblée de Mariana Otero est un document sur un mouvement, un point de vue sur l’émergence d’une parole multiple et multipliée, un débat dans le débat général.
Première partie d’un entretien avec Mariana Otero