33 Révolutions de Canek Sanchez Guevara (éditions Métaillié)

samedi 15 juillet 2017
par  CP
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« Il le sait, il n’y a rien de positif à attendre d’aujourd’hui. Dans des jours pareils, la vie lui semble un exercice littéraire en vain, un poème expérimental, un traité de l’inutile et du superflu, et il marche lentement, les yeux rivés au sol, avec l’envie de tomber dans le caniveau et de mourir écrasé par l’habitude ».

Avec Daniel Pinòs et Lise Belperron

Lectures d’extraits de 33 Révolutions par Nicolas Mourer

33 révolutions de Canek Sánchez Guevara est un livre de poésie urbaine, un roman composé de scénettes courtes qui disent le quotidien des Havanais. Si on veut comprendre Cuba au XXe siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara, 33 révolutions.

Ce titre fait référence aux vieux disques vinyles, ces 33 tours qu’on écoutait au siècle dernier. Dans le roman, ce 33 tours est un disque rayé, pour avoir trop joué, et qui devient le symbole de tout ce qui ne fonctionne pas dans la révolution cubaine, des espoirs déçus désormais enlisés dans le sable brûlant d’une plage, des promesses d’une vie meilleure qui ne se concrétisent jamais, des discours répétitifs des dirigeants et des appels à la mobilisation face à l’ennemi d’en face dont on ne voit jamais le visage : « le pays entier est un disque rayé (tout se répète : chaque jour est la répétition du précédent, chaque semaine, chaque mois, chaque année ; et de répétition en répétition, le son se dégrade jusqu’à n’être plus qu’une vague évocation méconnaissable de l’enregistrement original... »

Canek s’invente un avatar à la peau noire. Fonctionnaire dans un ministère à saveur économique, où il travaille « huit heures aussi interminables que l’été ou la solitude », rond de cuir désespéré et désespérant plongé dans une routine ennuyante sans surprises, sans changements, sans nouveautés, « masochiste narcissique fasciné par sa propre misère existentielle ». Le disque rayé tourne sans cesse, répercutant la rumeur qui se transforme de bouche en bouche, « rendant impossible la distinction entre réalité et imagination ». Comme des milliers d’autres Cubains désillusionnés, il fuira son pays, sur un radeau de fortune. Son sort demeurera incertain.

Canek Sánchez Guevara. Pas facile de vivre avec un tel nom, d’appartenir à une telle lignée de héros révolutionnaires. Sa mère, Hildita, dont la propre mère était mexicaine, est la première fille du guérillero argentin et cubain, Ernesto Che Guevara, et elle a toujours été fidèle à la Révolution cubaine. Son fils, Canek, né sept ans après l’assassinat du Che, a été élevé entre La Havane, Mexico et Barcelone. Ne se sentant guère d’affinités pour les études secondaires – il avait refusé l’école d’officiers fréquentée par les fils des cadres de la Révolution –, il a été guitariste dans un groupe rock cubain avant de se consacrer à une autre forme de rébellion, celle du refus de toute forme d’autorité.

Refus de marcher sur les traces de sa descendance. Refus de militer et de rallier les rangs d’une organisation révolutionnaire cubaine, avec son cadre rigide et sa nécessaire discipline. « J’appartiens à la génération hédoniste, dit-il, et chaque fois qu’on entendait le mot “sacrifice”, on se tirait vite fait. [...] Le plus important, c’était l’amitié, les fêtes, les concerts de rock au Patio de Maria et l’affirmation de notre différence dans un pays où égalitarisme était synonyme d’uniformatisation. »

Très jeune, il s’est défini comme anarchiste, « rebelle par nature », préférant la marge à la culture officielle. Il a donc refusé tout ce que lui proposait son statut de petit-fils du héros argentin, tout en rejetant les étiquettes de droite qu’on lui accolait de son vivant, se maintenant toujours très loin de la dissidence cubano-américaine de Miami.

La nouvelle 33 révolutions, publiée par les éditions Métailié est, et sera, le seul livre de Canek Sánchez Guevara. Celui qui fut également le petit-fils de Che Guevara est mort en janvier 2015 à Mexico des suites d’une opération du cœur.

Daniel Pinòs