Syrie : une autre vision. Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab. Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub (2019).

dimanche 11 août 2019
par  CP
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Syrie : une autre vision de l’histoire, de la révolution abandonnée par la communauté internationale et de la répression dont la population syrienne est victime et dont les conséquences catastrophiques perdurent dans un pays dévasté. Pour cela nous avons choisi un livre,
Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab publié par L’Échappée.
La lecture d’extraits de Burning Country sera suivie d’un entretien avec sa co-auteure, Leila Al-Shami.

Nous parlerons ensuite d’un film remarquable, Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub , accompagné d’un entretien avec le co-réalisateur, Ghiath Ayoub.


Burning country donne la parole à des Syriens et à des Syriennes qui, dès 2011, ont participé à une révolution, construite au jour le jour, dans chaque quartier, chaque village repris au régime de Bachar el-Assad. Ce soulèvement populaire a continué malgré la guerre contre-insurrectionnelle menée par le régime syrien et ses alliés. Régime qui a eu recours à l’instrumentalisation des antagonismes religieux et communautaires, de même qu’à l’emprisonnement et à la torture. Burning country se compose de témoignages pour tenter de comprendre, de démêler une information vite brouillée sur les résistances populaires en Syrie. Il se compose d’un grand nombre d’entretiens et de témoignages directs relatant l’origine, les différentes phases du soulèvement, les formes d’organisation sociale mises en place...

Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab est publié par L’Échappée et en voici la préface (extrait) à l’édition française, lue par Nicolas Mourer :

Au moment de sa première parution en langue anglaise en 2015, Burning Country semblait arriver bien tard pour rendre grâce à la révolution, déjà noyée sous un déluge de feu. Proposer un tel livre au public francophone, au moment même où Assad et ses alliés russes et iraniens achèvent la reconquête des dernières portions du pays tenues par les rebelles, a quelque chose d’inactuel. Le temps médiatique est déjà passé sur la révolution syrienne et il ne semble plus y avoir de place pour un propos, autre qu’humanitaire, sur le calvaire des populations civiles qui fuient les décombres. Face à l’effacement programmé de la séquence révolutionnaire en Syrie, reste le sentiment – partagé par beaucoup d’exilés syriens dont nous avons croisé le chemin – que ni la guerre totale menée par Bachar, ni la dépolitisation active menée par l’actualité occidentale, ni même le révisionnisme d’une partie de la gauche anti-impérialiste et de ses alliés de circonstance d’extrême droite, n’auront raison du feu qui a pris dans les profondeurs. Ce feu qui a soulevé une génération entière au simple signal que fut l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, dans une bourgade tunisienne brutalement tirée de l’anonymat.
Ces insurrections ont suscité la plus grande et la plus sanguinaire vague contre-révolutionnaire depuis bien longtemps. Le théâtre de guerre syrien, avec son infinie cruauté et sa barbarie banalisée, se présente comme l’interminable épilogue de cette séquence incendiaire. La Syrie est d’ores et déjà le tombeau de centaines de milliers de victimes de la répression du régime et de la guerre civile qui a succédé au soulèvement populaire.
Pour autant, la résistance tenace et inventive des Syriens et des Syriennes jusque dans les pires extrémités était un antidote à la résignation offert au monde entier. Qu’elle soit contrainte au repli après huit longues années de guerre contre-insurrectionnelle, abandonnée de toute part, est aussi bien un sort jeté à la face du monde. Toutes les puissances, régionales et internationales, qui se sont engouffrées militairement sur le terrain syrien l’ont bien compris. Ce qui comptait avant tout à leurs yeux, c’était de marteler l’idée que ce qui bouillonnait depuis 2010 sous le couvercle des régimes autoritaires de la région n’était pas un mouvement populaire pour la liberté et la dignité. Non : c’était le chaos, les massacres, l’obscurantisme et le néant. D’où le caractère édifiant du « cas syrien » dans tous les discours des puissants, qu’ils viennent de Moscou, de Washington, de Paris, d’Ankara ou de Damas. Tous disent chacun à leur manière : « Ne vous avisez pas de perturber l’ordre en place pour d’autres raisons que les nôtres. »

L’enthousiasme contagieux des manifestations tunisiennes, des katibas libyennes, de la place Tahrir égyptienne, des émeutes yéménites, des « jours de rage » syriens, de l’occupation du parc Gezi, des chants de la rue soudanaise, sans parler des quelques répliques que ce tremblement de terre a produites ici et là en Occident, a buté sur le constat, devenu partout évident, de la victoire de la contre-révolution. En Syrie, il s’est brisé sur la pire des raisons d’État.
La parution de Burning Country répond à la nécessité de sortir de cet état de sidération si propice au statu quo, au renoncement et au repli. En 1936, Walter Benjamin écrivait déjà : « Chaque matin on nous informe des derniers événements survenus à la surface du globe. Et pourtant nous sommes pauvres en histoires remarquables. Cela tient à ce qu’aucun fait ne nous atteint plus qui ne soit chargé d’éclaircissements : dans tout ce qui est produit presque rien n’alimente le récit, tout nourrit l’information. » Cette phrase fait écho à la manière dont l’histoire vécue se fait constamment engloutir et reléguer au rang d’anecdote, tandis que les médias nous assomment avec un flot continu d’informations et d’images désinvesties. Ici, le parti pris des auteurs est de redonner au récit populaire une place centrale et de permettre ainsi de s’émanciper du prisme hégémonique de l’information (description des expériences d’auto-organisation révolutionnaires dans tous les domaines de la vie quotidienne : santé, éducation, alimentation, énergie, etc. ; tensions entre mouvement civil et milices rebelles ; explosion et foisonnement de la vie culturelle, etc.).
En effet, la richesse de ce livre, parmi tous les ouvrages qui décrivent la situation syrienne, est de faire entendre une multiplicité de voix, toutes confessions confondues, issues du soulèvement. Il met également en perspective sa généalogie, son caractère singulier dans le contexte des « Printemps arabes », ainsi que le rôle déterminant des regards surplombants qui ont été portés, depuis ici, sur la situation là-bas. S’y dessine la possibilité, par endroits et pour un temps, d’un soulèvement populaire sans parti dominant, qui trouve par la voie de l’expérimentation les formes qui lui assurent sa force et sa longévité. Formes où se révèle une capacité inattendue des communautés locales à prendre en main leur propre organisation, leur autonomie matérielle, politique et militaire, dans un contexte de retrait transitoire de l’état. L’expérience populaire de la révolution syrienne, telle que relatée dans Burning Country, a bien failli avoir raison d’un des appareils sécuritaires les plus redoutés au monde – avant l’intervention des puissances extérieures.
Ce livre fournit un apport précieux à l’analyse de l’évolution dans le temps de la situation en Syrie, des choix qui ont été faits et des tournants imposés aux révolutionnaires. […]
Pour tout dire, nous ne pouvons que partager l’amertume de tant de Kurdes et de Syriens, Syriennes qui voient dans le même temps Bachar et Erdogan reprendre la main sur le cours des événements, réduisant tour à tour les YPG/YPJ ou certaines franges de l’ASL au statut de simples intermédiaires au service de leurs stratégies de reconquête respectives.

Certains ont en effet été séduits par l’expérience dite du Rojava, pilotée par le PYD dans le nord de la Syrie. Dès les premiers temps, et par le truchement de quelques ralliements intellectuels de poids, une forme de fétichisme a même gagné une partie de la gauche et des libertaires en Europe, faisant « des Kurdes » le sujet révolutionnaire exclusif des événements. Le résultat indirect de cette focalisation sera de faire sortir des radars la geste révolutionnaire dans le reste du pays. Les auteurs, tout en ne cachant pas leur parti pris pour la révolution syrienne, font l’effort de replacer chacune des dynamiques dans un tableau d’ensemble, portant à la fois un regard critique sur les stratégies du PKK/PYD et sur la cécité des révolutionnaires syriens, même les plus éclairés, sur la question kurde.
Le livre revient sur les relations complexes entre insurgés syriens et milices partisanes kurdes, mais aussi sur la bienveillance dont ils bénéficient en Occident. Il souligne aussi la convergence opportune entre cette attention exclusive de la gauche occidentale pour le combat des Kurdes du PYD, et l’effort consenti par les puissances occidentales pour les présenter comme le « dernier rempart » contre « l’obscurantisme des groupes armés islamistes ». Ces discours qui n’ont eu de cesse d’assimiler la diversité des groupes rebelles à l’ennemi absolu du moment – Daech – imitent en cela encore la rhétorique utilisée dès les premières heures par le régime syrien. Cette opération reprise de tous bords ou presque, si elle sembla un temps profiter à l’expérience d’autogouvernement du Rojava, eut surtout pour effet d’occulter tant l’hyper-violence du régime que la résistance protéiforme des insurgés syriens, pourtant tout aussi digne d’attention.

À défaut de récits incarnés, la révolution, puis la guerre en Syrie, ont été l’occasion d’un retour en force du langage de la « géopolitique ». Avec le ton assuré de celui ou celle qui croit voir plus loin, on a vu ressurgir le réflexe des discours « campistes » : face au traditionnel camp « impérialiste » emmené par les États-Unis, se dresserait un camp supposément « anti-impérialiste » emmené par la Russie, l’Iran et... le régime syrien.
De cette convergence de facto entre une vision calquée sur une division du monde en deux camps et celle, apparemment opposée, de la « guerre contre la terreur » incessamment renouvelée depuis le 11 septembre 2001, a résulté un tableau grossier mais idéologiquement praticable par les uns et les autres : la Syrie comme un échiquier géopolitique où se mènent des batailles homériques contre les forces du mal.
Le « campisme », au regard duquel les révolutions arabes n’étaient guère plus que des « tentatives de déstabilisation orchestrées par la CIA ou Soros », est désormais un langage unique et une interprétation partagée par des pans entiers de la gauche – notamment la France insoumise en matière de politique internationale – et de l’ultra-droite, ainsi que par une partie de la droite souverainiste. Ce qui, à chaque fois, est dénié, c’est la capacité des personnes engagées sur le terrain à agir depuis leurs propres convictions et non en tant que simples agents de stratégies qui leur échappent.
Cela revient ni plus ni moins à condamner par avance toute tentative révolutionnaire un peu conséquente en la renvoyant, exactement comme la propagande de Bachar, aux « agissements d’agents étrangers occultes ». Ainsi, cette approche, qui témoigne de la pénétration durable du conspirationnisme dans ce qu’il reste de la gauche, finit immanquablement par s’aligner sur les logiques étatiques les plus cyniques.
Quant à nous autres, qui nous sommes attelés à faire paraître ce livre en français, traduire et lier nous ont semblé être les gestes les plus justes pour apporter notre contribution à la recherche vitale d’une lecture du présent à l’attention des révolutionnaires. Une lecture partageable par-delà les frontières et les usages poli- tiques spécifiques à chaque lieu, hors de portée de toute neutralisation géopolitique, de tout nouvel aveuglement idéologique. Comme le rappelle Robin Yassin-Kassab dans un entretien accordé à l’hebdomadaire en ligne Lundi matin : « La victoire du fascisme en Syrie participe à une offensive interconnectée de l’extrême droite qui affecte l’Amérique, l’Europe aussi bien que le Moyen- Orient. Nos destins sont liés. » Le régime sanguinaire d’el-Assad n’est désormais presque plus contesté internationalement ou régionalement, et la rébellion, massacrée, emprisonnée ou dispersée, a été privée de parole. La parution de Burning Country s’inscrit dans une tentative d’agir contre ce crime réactionnaire parfait.
Quelques ami·e·s de la Révolution syrienne... Marseille, 16 décembre 2018

Lors de notre rencontre avec Leila Al-Shami, co-auteure de Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne, nous avons choisi d’aborder un chapitre du livre, « La culture et la révolution ».
La culture a été l’une des dynamiques du changement social après les décennies de silence : « il s’agissait d’une révolution culturelle “par le bas”. Les artistes n’étaient plus appréciés en fonction de leur notoriété, mais pour ce qu’ils pouvaient apporter à une société en pleine transformation. » Ils et elles, car les femmes étaient en première ligne, « ne demandaient plus la permission pour s’exprimer, et n’avaient plus envie d’avoir leurs entrées dans les cercles de la culture d’État. Ils [et elles] prenaient la parole dans la rue et en ligne via des slogans, des caricatures, des danses et des chants, mais aussi à travers d’interminables débats qui avaient cours désormais dans les zones libérées. […] Leurs protestations ciblaient le régime, l’État islamique, l’ASL, la Coalisation internationale, les pays étrangers et d’autres encore. Les conversations quotidiennes étaient le reflet de cette ébullition. »

« La culture syrienne s’est remplie de l’esprit de rébellion et du refus [témoigne Aziz Asaad]. Elle a été pénétrée par des références et des concepts entièrement nouveaux apportés pêle-mêle par les nécessités de la vie en cavale, les manifestations, la coordination, les médias, le journalisme activiste. » Et Marcell Shewaro d’ajouter : « Nous avons été contraints de nous poser des questions radicales sur Dieu, la religion, les relations sociales, les hommes et les femmes, la société, la pauvreté, l’argent… Ceux [et celles] qui ont participé à la révolution envisagent les valeurs, le courage, le pays lui-même sous un autre angle. »

Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub apporte également un autre regard sur l’expérience révolutionnaire syrienne. Still Recording a été réalisé à partir de 450 heures de rushes filmées par plusieurs cameramen à Damas et dans la Ghouta orientale, entre 2011 et 2015. Still Recording est « un document exceptionnel sur l’histoire récente de la Syrie et sur la nécessité vitale que peut avoir le cinéma », explique Mohammad Ali Atassi, producteur, et lui-même réalisateur d’un film documentaire, Our Terrible Country, avec Ziad Homsi (2014).

En 2011, Saeed Al Batal, étudiant ingénieur, quitte Damas pour Douma en Ghouta orientale afin de participer à la révolution syrienne, il est rejoint par son ami Milad, peintre et sculpteur, étudiant aux beaux-arts de Damas. Tous deux vont photographier, filmer, non seulement les bombardements et les combats dans la ville assiégée de Douma, mais également la résistance et l’expérience d’autogestion de la population.

Le film est à la fois une trace de la lutte, comme la création de murals sur les ruines, et une manière de témoigner du sentiment de libération et de la disparition de la peur : ce ne sera jamais comme avant. « Je vois mes amis devant moi [raconte Milad] qui se rendent, qui sont défaits, qui perdent, qui partent et qui fuient. Parfois je suis surpris par un désir profond de faire comme eux, de m’abandonner à l’idée qu’un grand complot contre lequel je ne peux rien se joue, d’écraser ma volonté de changement et me convaincre que mes actes n’ont aucun impact sur le monde, car il y a en face une force qui contrôle le cours de ma vie et de l’histoire. Ma seule ambition serait alors une réussite personnelle. Mais je crois profondément que la mort est plus clémente que de se plier et de vivre opprimé dans une vie sans rêves ».

Pour Ghiath, qui intervient par la suite dans la réalisation, le film remet « en question des clichés diffusés par les médias sur [la population], les combattants, et sur ce qui se passe en Syrie. » Le film suscite une réflexion profonde, c’est « une tentative de comprendre les contradictions en jeu dans la situation exceptionnelle de la guerre, et également une recherche de définition du mot artiste, et sa position dans la société : qu’est-ce l’art dans la révolution, dans la guerre, dans la mort ? »

Face à un mouvement populaire pour la liberté et la dignité, tous les discours des puissants, qu’ils viennent de Moscou, de Washington, de Paris, d’Ankara ou de Damas, disent, chacun à sa manière : « Ne vous avisez pas de perturber l’ordre en place pour d’autres raisons que les nôtres. »

Rencontre avec Ghiath Ayoub (Traduction : May).


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