"Ennemis mortels". Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale d’Olivier Le Cour Grandmaison. Des peuples et des films. Cinématographie(s), philosophie, politique… d’Alain Brossat. Ema de Pablo Larrain. Antigone de Sophie Deraspe. Outrage d’Ida Lupino

mardi 3 novembre 2020
par  CP
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"Ennemis mortels"
Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale

Olivier Le Cour Grandmaison (La Découverte)
Entretien avec l’auteur.
Dans la seconde partie de chroniques, des lectures de "Ennemis mortels". Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale par Nicolas Mourer.

Puis avant les films, un extrait du livre d’Alain Brossat, Des peuples et des films. Cinématographie(s), philosophie, politique…

Deux films sur les écrans depuis 2 septembre :
Ema de Pablo Larrain

Antigone de Sophie Deraspe

Et le 9 septembre
Outrage de Ida Lupino (9 septembre)

"Ennemis mortels". Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale est une étude originale se basant sur de nombreuses sources pour mieux comprendre les représentations des musulman.es et de l’islam en France depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la guerre d’Algérie. Ce qui est particulièrement intéressant dans les ouvrages d’Olivier Le Cour Grandmaison, c’est la manière dont il examine les racines, les causes et les conséquences, en l’occurrence du racisme et du phénomène représentatif, bien au delà du constat. Il croise ainsi les représentations « convenues », « savantes » ou populaires que l’on trouve dans la littérature, les journaux, les revues, qui font de l’islam une religion dangereuse et des colonisé.es des êtres inférieurs et barbares.

Orientalistes, historiens, géographes, écrivains, médecins, juristes, ethnologues, sociologues ont en effet produit des écrits desquels dérivent des stéréotypes tenaces. Ce qui est d’ailleurs frappant, c’est la suffisance et la méconnaissance caractérisant les jugements soi-disant « scientifiques », les assertions péremptoires, voire les anathèmes et autres propos en cours, par exemple : « L’islamisme est synonyme de fanatisme », « d’intolérance et d’hostilité aux progrès », « Antisémitisme, islamophobie et racisme se conjuguent ici pour faire du “Juif” et du “Musulman” des ennemis qu’il faut vaincre afin de sauver la France de leurs influences délétères » ; ou encore « L’islamisme et l’israëlitisme [sic] sont deux frères sémites qu’il faut combattre » par la guerre matérielle et par la guerre intellectuelle. En 1931, Ferhat Abbas constate avec une certaine ironie : « Le fanatisme pour l’Islam est devenu comme le chameau et le palmier pour l’Algérie : il fait partie de la couleur locale. »

Malgré certaines voix dénonçant « l’incompétence des agents de l’administration coloniale et les préjugés souvent racistes et islamophobes des expatriés français », les méfaits de la colonisation, il n’en demeure pas moins que « tel démocrate […] vous dira qu’il ne considère pas les indigènes comme des hommes. » Guy de Maupassant n’est pas en reste et souligne que les colons arrachent le pays à la misère : « Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes. » L’altérité des musulmans est ainsi « immédiatement jugée, indexée et expliquée par des défauts majeurs qui s’enracinent dans l’islam ». Véritable rempart contre la civilisation aux yeux de la plupart, l’islam développerait un fanatisme pour jeter les roumis « à la mer à coups de matraque ». Dans le même temps, Maupassant est fasciné par la sexualité des femmes, des « bêtes à plaisir » dont il parle dans sa correspondance et ses écrits. C’est le « triomphe du virilisme aussi, comme idéologie de la suprématie masculine sur la nature et les femmes, qui s’affirme et se renforce dans les territoires de l’empire. » Dans les colonies, tout est permis.

Mais les « appétits génétiques » supposés des musulman.es inquiètent et « l’islamophobie savante prospère ici sur la peur de sexualités incontrôlées, sur un sexisme et sur une homophobie dominante ». La débauche et les relations contre-nature seraient habituelles chez les « indigènes ». « La mentalité primitive des Arabes musulmans favorise des troubles psychologiques particuliers qui sont à l’origine de crimes nombreux, caractérisés par des violences extrêmes et souvent sexuelles. La conjonction de ces thèses racistes et islamophobes, constitutives d’un “régime de vérité” élaboré au sein d’institutions diverses et souvent prestigieuses, a contribué à forger de “l’indigène” mahométan une image particulièrement négative. »

Les diverses représentations négatives des arabes citées dans l’ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison font penser au livre de Jack Shahen, Reel Bad Arabs : How Hollywood Vilifies a People, titre que l’on pourrait traduire par « Des Arabes réellement mauvais : comment Hollywood avilit un peuple ». À travers plus de 900 films, cet universitaire états-unien a analysé comment le cinéma d’Hollywood, depuis ses débuts, montre à 95 % les Arabes comme étant tous musulmans, brutaux, barbares, fanatiques, haïssant les chrétiens, perpétuant ainsi des clichés et des stéréotypes communs.

Dans "Ennemis mortels". Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, il est aussi question de L’An V de la révolution algérienne de Franz Fanon sur les conditions de vie imposées aux Algérien.nes. « Confrontés à une “famine endémique”, au “chômage”, à “une morbidité importante”, à la guerre désormais, et affectés d’un “complexe d’infériorité” provoqué par le racisme et les discriminations systémiques subis depuis des générations, beaucoup d’entre eux sont condamnés à supporter l’existence qui leur est imposée. Les ressorts de ces attitudes sont moins religieux qu’économiques, sociaux, politiques et psychologiques ; in fine, ils sont liés à la nature particulière de l’exploitation et de la domination coloniales ».
On est loin, avec ce texte, de l’islamophobie savante et élitaire ou de l’islamophobie populaire. Mais des conceptions racistes et islamophobes qui ont fait florès, qu’en reste-t-il et où est-on à présent ?

Ema
Film de Pablo Larrain
(2 septembre 2020) (Potemkine Film)

Ema, jeune danseuse mariée à un chorégraphe de renom, est hantée par les conséquences douloureuses d’une « adoption ratée », qui signifie abandonner l’enfant, lui rendre son statut d’orphelin du point de vue bureaucratique. Si l’idée d’adopter est généreuse, il semble qu’elle soit souvent idéalisée, déjà du fait de l’ignorance des traumatismes subis par l’enfant.

Ema décide alors de transformer sa vie, de quitter son compagnon sans pouvoir toutefois effacer cet épisode de sa vie, de danser autre chose, de ne plus être dirigée. Les autres membres du groupe veulent aussi s’émanciper et disent à Gaston, interprété par Gaël Garcia Bernal : « Ton plateau ne peut pas représenter notre état d’esprit. Nous le ferons dans la rue, pas sur ta scène, car c’est là que les choses se passent, et tu sais quoi ? On va aussi brûler cette putain de rue, parce qu’on veut laisser une trace. C’est ce que nous sommes. Nous laissons des traces, c’est notre héritage, c’est notre témoignage. » C’est éphémère, un happening nouvelle version, créer pour disparaître.

Le film repose pour beaucoup sur l’interprétation déroutante des comédien.nes, notamment sur le jeu de Ema/Mariana Di Girolamo et les situations imprévisibles, mais c’est également une réflexion sur l’idée de famille, une remise en question des codes familiaux dans une société en éclatement.

Happening et incendie sont en quelque sorte le fil conducteur du film sur la fascination du feu et de la maternité, où les scènes de danse sont phénoménales, où les scènes d’amour semblent des chorégraphies, et où finalement les codes sont renversés, éclatés, qu’il s’agisse de la famille, du masculin et du féminin, de la possession… Bousculées également les normes de la chorégraphie et du ballet sur scène et de l’expression dansée dans la rue sur la musique populaire du reggaeton. Cette musique que Gaston refuse comme la négation même de l’expression artistique et de l’autonomie … alors on brûle tout et on recommence avec des règles différentes…
Ema de Pablo Larrain au cinéma depuis le 2 septembre

Antigone
Film de Sophie Deraspe
(2 septembre 2020)

Antigone est au départ une adolescente brillante en classe, très proche de ses frères, de sa sœur et de sa grand-mère — elle-même très belle image de la résistance.
 Il est vrai que le drame vécu dans leur pays d’origine —l’exécution des parents — a scellé une relation fusionnelle familiale. On imagine que le drame s’est déroulé en Kabylie et peut-être pendant les années 1990, mais rien n’est explicite, tout est suggéré, ce qui donne plus de force en revenant en flashbacks. En aidant son frère à s’évader de prison, Antigone agit au nom de sa propre justice, celle de l’amour et la solidarité.
Désormais en marge de la loi, Antigone devient une héroïne, mais pour les autorités, elle est le symbole d’une rébellion à contrôler ou à briser... Dans le film, l’État et les institutions sont le Créon du mythe.

Antigone est une représentation de la justice et de l’amour s’opposant à l’État, cette fois l’adaptation du mythe donne une vision magnifiquement transposée aujourd’hui, dans une cadre social fait de contraste et de drames sous jacents. L’adaptation de la tragédie antique a évidemment son chœur, les réseaux sociaux, ou encore le public du procès, et même un devin représenté par une psychologue aveugle qui prédit à Antigone son enfermement : « tu seras emmurée vivante ». Figure symbolique de ce que va vivre Antigone, « le film réaliste touche [alors] aux codes du cinéma fantastique, lequel s’appuie sur nos peurs les plus profondément enfouies dans l’inconscient », comme le souligne la réalisatrice. C’est aussi un lien entre l’Antigone de Sophocle et celle bien ancrée dans la réalité d’aujourd’hui. Les deux figures se confondent finalement.

L’histoire de la famille d’Antigone a tous les codes de la tragédie, qui s’ouvre sur la mort des parents, l’exil et le destin qui détermine la suite et la mort du grand frère comme une fatalité. « Mon film [explique Sophie Deraspe] est en quelque sorte un conte qui s’inscrit dans un réalisme social. Par exemple dans le travail d’adaptation, j’ai scindé la figure royale de l’autorité en différentes fonctions qui vont de la police aux magistrats, aux agents correctionnels, en passant par la figure paternelle, avec lesquelles Antigone entre en négociation. »

La figure d’Antigone est celle de la rebellion contre la loi des humains et sa détermination sans concession suscite soit l’admiration, soit le rejet et l’incompréhension. L’amour qui l’unit à Hémon, comme dans la tragédie de Sophocle, ne la sauve pas, mais scelle un pacte entre les deux. Le regard échangé avec la petite fille qu’Antigone croise dans l’aéroport la ramène au début de l’exil. C’est en quelque sorte une boucle de l’irrémédiable, mais c’est aussi une vision superbe de la révolte et du refus non négociable vis-à-vis du conformisme.

Un très beau film de rentrée qui touche plusieurs thèmes : la jeunesse, l’exil, l’immigration et l’incompréhension des institutions étatiques.
Antigone de Sophie Deraspe au cinéma depuis le 2 septembre.

Outrage
Film de Ida Lupino
(9 septembre 2020)

Dans le film documentaire de Tom Donahue, Tout peut changer, et si les femmes comptaient à Hollywood ? le point important abordé était le manque de femmes dans la réalisation du cinéma hollywoodien, depuis le passage aux Talkies, au cinéma parlant. Or, Ida Lupino est l’une des rares femmes réalisatrices dans un monde essentiellement d’hommes. Comédienne, scénariste et réalisatrice, elle possède une maîtrise de son métier de cinéaste qui l’a font admirer de quelques uns de ses collègues.

IDA LUPINO PAR MARTIN SCORSESE
« Ida Lupino possédait d’extraordinaires talents, dont celui de la mise en scène. On se souvient de son travail d’actrice exigeant et rayonnant, mais ses magnifiques réussites de cinéaste sont un peu restées dans l’ombre, ce qui est injuste. Elle fut une véritable pionnière, et ses films sont de remarquables morceaux de musique de chambre traitant de sujets très hardis d’une façon très claire, presque documentaire. Ses films marquent une date dans l’histoire du cinéma américain. Les films de Lupino étudient les âmes blessées d’une façon très méticuleuse, et décrivent le lent et douloureux processus par lequel les femmes tentent de se battre avec leur désespoir, pour redonner un sens leur vie. Ses héroïnes sont toujours d’une grande dignité, à l’image de ses films. C’est une œuvre marquée par l’esprit de résistance, avec un sens extraordinaire de l’empathie pour les êtres fragiles ou les cœurs brisés. »

Dans son troisième film, Outrage, elle réussit un film noir qui traite de la sidération que peut provoquer le viol et des graves conséquences psychologiques de cette agression sur une femme.
C’est sans doute ce qui en fait un film unique et très sensible sur une situation qu’elle rend à merveille et avec une originalité certaine, sans voyeurisme ni complaisance.
Le film, qui sort dans une très belle copie restaurée, est certainement une des perles de la rentrée cinématographique. En salles à partir du 9 septembre.