J’ai très mal au travail

Film de Jean-Michel Carré
mardi 22 janvier 2008
par  CP
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Harcèlements, humiliations, hiérarchie, déférence, allégeance, stress, violences, dépression, suicide, autant de sujets évoqués quand il s’agit de travail et de « comprendre pourquoi autant d’hommes et de femmes consentent à subir la souffrance d’un système tandis que d’autres participent à leur infliger cette souffrance ».

Dans ce documentaire de Jean-Michel Carré, les intervenant-e-s ne mâchent pas leurs mots puisqu’il est question de totalitarisme à propos de la nouvelle organisation du travail et des «  techniques managériales » qui la mettent en place, le «  harcèlement stratégique » faisant partie des méthodes employées.

Après le taylorisme — qui pourrait se résumer à « Travaille et tais-toi » —, le fordisme — « Travaille, tais-toi et consomme » —, voici le « management affectif » qui fait participer à sa propre évaluation et à celle de ses collègues, aux sanctions allant de la mise au placard — et pourquoi pas ? — au licenciement.
On se retrouve dans une logique de la délation, de l’auto flagellation, de la servitude volontaire poussée à son extrême, une logique de la souffrance consentie, intégrée, banalisée…
Bref se profilent à vitesse accélérée le Meilleur des mondes d’Huxley, 1984 d’Orwell et le Talon de fer de Jack London, c’est-à-dire un univers concentrationnaire avec jeux de rôles et obligation de sourire et de chanter Oh Happy Days !

Depuis des années, Jean-Michel Carré traite en profondeur de sujets graves comme l’éducation, la prison, la prostitution. Avec J’ai mal au travail , il examine les problèmes liés à l’organisation du travail et à ses conséquences. Après Charbons ardents — film sur les mineurs du Pays de Galles qui ont racheté leur mine et fonctionnent en autogestion — Jean-Michel Carré fait ici un constat global sur une question d’autant plus cruciale que les « nouvelles méthodes managériales », l’« organisation du travail et du dialogue social », la « gestion prévisionnelle des compétences » et autres figures de style — qui prônent le contrôle social et la soumission des salarié(e)s — font florès dans les entreprises privées et publiques. Les « partenaires sociaux » étant généralement sollicités dans le projet de « cogestion sociale » pour mettre, en toute « transparence » tout le monde au pas de la flexibilité.

Et les salarié-e-s ? Ils et elles sont coincé-e-s entre la peur du chômage, l’allégeance et donc l’obligation de jouer les citrons pressés pour plaire à leur hiérarchie, évidemment « coachée » !
Cela se traduit de plus en plus par la hantise d’être rentable sous peine d’être jeté-e (j’allais dire jetable !), de « perdre son statut » et son identité en perdant son boulot !

Dans J’ai mal au travail, Jean-Michel Carré part de «  l’intimité de la souffrance individuelle pour déboucher sur les mécanismes manipulatoires qui la sous-tendent et traduire [ainsi] des problématiques personnelles en une problématique politique ». Car les pratiques gestionnaires qui transforment le travail en marchandise pose la question de fond : quelle est la place, pour les individus, du travail dans notre société ?

Ce qui domine est certainement la peur. La peur de perdre son boulot, la peur de l’incompétence, la peur de ne pas s’adapter, de ne pas se couler dans le moule imposé de l’employé-e modèle… Les conséquences sur le comportement des individus sont graves : formatage obligé, souffrances inavouées, angoisses amplifiées par l’isolement accru des salarié-e-s.
J’ai très mal au travail pose — en 90 minutes — des questions aussi primordiales que : Pourquoi de plus en plus de personnes perdent leur vie en la gagnant ? Qu’en est-il de l’ingérence de l’entreprise dans la sphère privée ? Comment en est-on arrivé à accepter la réduction de l’être humain à sa seule dimension économique ? Quels sont les mécanismes qui font qu’un être humain supporte, dans le cadre du travail, d’être humilié, nié et même détruit ? Pourquoi accepter un système qui, « sur 5 ans », a provoqué « plus de 1000 tentatives de suicides sur le lieu du travail en France, dont 47% ont été suivies de décès » ?

Alors : Tous gestionnaires : NON ! Autogestionnaires : OUI !
De l’utopie ? Sans doute, mais «  Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, on n’en veut pas de cette société-la ! » sont des slogans scandés au cours des manifestations filmées dans J’ai très mal au travail. Il s’agit donc de résister et de « reprendre la main [et] cela dépend de nous. »


Sortie nationale au cinéma le 31 octobre. Voir entretien avec Jean-Michel Carré sur <divergences.be> , n° paru en ligne le 15 janvier 2008.