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Samedi 6 janvier 2024
Conan de Bertrand Mandico (entretien). L’Usine, le bon, la brute et le tyran de Marianne Lère Laffitte. Scrapper de Charlotte Regan. Si seulement je pouvais hiberner de Zoljargal Purevdash. Les lueurs d’Aden de Amr Gamal. Un Silence de Joachim Lafosse
Article mis en ligne le 7 janvier 2024

par CP

Conan
Film de Bertrand Mandico

Entretien avec Bertrand Mandico

L’Usine, le bon, la brute et le tyran
Film documentaire de Marianne Lère Laffitte (3 janvier 2024)

Scrapper
Film de Charlotte Regan (10 janvier 2024)

Si seulement je pouvais hiberner
Film de Zoljargal Purevdash (10 janvier 2024)

Les Lueurs d’Aden
Film de Amr Gamal (10 janvier 2024)

Un Silence
Film de Joachim Lafosse (10 janvier 2024)

Conan
Film de Bertrand Mandico

Entretien avec Bertrand Mandico

Après les Garçons sauvages et After Blue/Paradis sale, ce troisième long métrage de Bertrand Mandico, Conan, est le récit d’une femme qui, indéfiniment, revit un périple à travers les âges… De décennie en décennie, elle s’autodétruit et se métamorphose pour revenir sans cesse au même point de départ : l’enfer. Rainer, démon ou démone à tête de chien l’accompagne, la poursuit, la contrôle, et c’est aussi sa mémoire qui raconte les six vies de Conan, condamnée par on ne sait quelle malédiction à revivre son itinéraire depuis sa naissance, fille de sorcière mise en esclavage par une horde de barbares, qui gravite peu à peu les sommets de la barbarie…
Conan est en salles depuis le 29 décembre…

Musiques : Extraits de la BOF Conan : Traverser le voile, Un Océan de regrets, Bubble it, Fuck You Bitch, Misery, Faust, Murir trop vite, Mort aux lâches, Cuisiner la reine, le Serpent, un extrait de la bande annonce et Fantôme d’une idylle

L’Usine, le bon, la brute et le tyran
Film documentaire de Marianne Lère Laffitte (3 janvier 2024)

Fondée en 1928, la papeterie de Chapelle-Darblay est de toute évidence un maillon essentiel du recyclage en France, c’est la dernière usine à fabriquer du papier journal 100% recyclé, soit l’équivalent du tri de 24 millions de personnes par an. Malgré cela, en 2019, le propriétaire finlandais décide de vendre l’usine, ce qui signifie licencier ses 217 employé.es. Raser l’usine pour installer à sa place un site de production d’hydrogène aurait des conséquences très graves à court et moyen terme, d’une part au plan social pour ceux et celles qui y travaillent depuis des générations et, d’autre part, un drame environnemental en perdant ainsi l’unique site de fabrication nationale de papier journal 100% recyclé.
Depuis l’arrêt de la fabrication en juin 2020, la mobilisation s’organise… Trois salariés s’allient pour assurer la continuation de l’activité : Julien et Cyril, tous deux ouvriers papetiers syndiqués, et un cadre non syndiqué, Arnaud, qui trouve la situation absurde et contre productive. Aussi, lorsque le propriétaire présente une offre de reprise couplée à une production d’hydrogène, les trois refusent après une assemblée générale du personnel et proposent une autre solution avec l’aide du collectif Alliance Ecologique et Sociale : une offre de reprise par un autre spécialiste du traitement des déchets et du papier, offre économique équivalente à celle proposée par le propriétaire. On se demande alors quel est l’intérêt de supprimer un site productif présentant tous les avantages pour l’environnement.

À l’aventure humaine que représente cette lutte, s’ajoute les plans impressionnants de l’usine à l’arrêt dès le début du film. Une usine entretenue par les salarié.es et prête à redémarrer. Les rebondissements se multiplient, Bercy prend certains engagements, puis change d’avis malgré les déclarations officielles au sujet de l’urgence climatique et de l’importance de l’autonomie de production. L’usine est la dernière à recycler les déchets pour une production de 20 % du papier en France. Puis la lutte se durcit — « on ne peut plus accompagner la cinéaste sur le site » —, et l’autorisation de filmer à l’intérieur de l’usine est refusée. Le rapport de force se poursuit et les arguments des porte-paroles des salarié.es sont de plus en plus clairs et documentés. Le bon, la brute et le tyran démontent peu à peu les arguments avancés par le propriétaire et il est enthousiasmant de suivre une mobilisation qui, pour une fois, avance et gagne du terrain.
Un excellent film documentaire pour commencer l’année dans la perspective des luttes à venir.
Du cinéma et de l’engagement !
L’Usine, le bon, la brute et le tyran de Marianne Lère Laffitte est en salles depuis le 3 janvier.

Scrapper
Film de Charlotte Regan (10 janvier 2024)

Depuis la mort de sa mère, Georgie vit seule chez elle dans la banlieue de Londres. Elle n’a que 12 ans, mais éloigne les travailleurs sociaux en prétendant qu’elle vit avec un oncle. Vivre au quotidien signifie pour elle la débrouille et elle compte sur son trafic de vélos avec son copain Ali pour assurer son indépendance. Il faut dire qu’elle se démonte rarement et a de l’imagination, cependant un homme vient frapper à la porte et se présente comme étant son père. L’adolescente n’est pas prête à accepter ce père dont elle ignore tout et se méfie de lui qu’elle juge opportuniste et menaçant ses habitudes. Il n’est pas le bienvenu d’autant que Georgie est convaincue pouvoir se passer des adultes. Comme le remarque la réalisatrice, Georgie est « un personnage qui se laisse porter, qui peut vendre n’importe quoi, à n’importe qui. On rencontre beaucoup d’enfants comme elle à Londres, et notamment dans les milieux issus de la classe ouvrière. D’une certaine manière, ce sont des enfants qui s’éduquent seuls, c’est le cas de Georgie. Elle a une manière beaucoup plus mature de gérer les évènements que les autres enfants. »

Le film fait évidemment penser à Ken Loach, car il décrit avec précision le milieu de la classe ouvrière, mais également l’enfance, car les événements sont filmés à hauteur de l’adolescente, de sa perception de la société et de ses sentiments quant au deuil qui la frappe. On est immergé dans le monde de cette gamine, sa réalité : « Tout appartient à l’imagination de Georgie. Il est difficile de savoir ce qui a eu lieu ou non parce que les enfants ont tendance à exagérer les choses, à transformer de petits riens en de grandes histoires. » Se greffe sur le récit l’arrivée d’un père inconnu et très jeune qui débarque inopinément dans la vie de Georgie alors que sa vie est organisée depuis le décès de sa mère. Cela crée d’abord un rejet de la part l’adolescente, et l’on ne sait plus qui est l’enfant et l’adulte : « Ce qui est amusant c’est que Georgie a quelque chose aussi d’une grand-mère, d’un personnage âgé notamment dans la manière qu’elle a de parler, mais elle veut aussi croire en la magie. Nous avons pensé au film comme un coming of age inversé (explique Charlotte Regan]. C’est comme si Georgie devait apprendre à nouveau à être une enfant et que Jason devait, lui, apprendre à devenir un adulte. »
Une très belle histoire qui mêle avec finesse diverses problématiques et réflexions sur l’adolescence, la perte de la mère dans un contexte social particulier. Un très beau premier long métrage soutenu par un casting impressionnant, dont la jeune Lola Campbell (Georgie) étonnante de naturel. Charlotte Regan dit travailler à de prochains films avec « des personnages issus de la classe ouvrière et du réalisme magique ». Une réalisatrice à suivre…
Scrapper de Charlotte Regan au cinéma le 10 janvier 2024.

Si seulement je pouvais hiberner
Film de Zoljargal Purevdash (10 janvier 2024)

Il est assez rare de voir un film venant de Mongolie, d’autant qu’il se situe dans un quartier défavorisé et ignoré d’Oulan-Bator. Un quartier bien différent de la ville moderne car il regroupe pour la plupart des anciens nomades obligés d’abandonner leur mode de vie ancestral et venus installer leur yourte dans un environnement pollué. C’est là que vit Ulzii avec sa mère, sa sœur et son jeune frère. Son père est mort et sa mère, illettrée, pense trouver plus facilement du travail dans son village, d’ailleurs elle n’a jamais aimé cette ville et laisse bientôt les enfants à la garde du grand frère. Commence alors pour Ulzii une lutte quotidienne pour gagner un concours de sciences et continuer ses études, de même que subvenir aux besoins de sa famille. L’hiver est rude dans un environnement inhospitalier et Ulzii doit bientôt choisir entre son rêve d’études et les besoins de survie de la famille.

Pour son premier long métrage, la réalisatrice a voulu montrer la réalité du quartier dont elle est originaire : « Oulan-Bator est la capitale la plus polluée au monde, car plus de 60 % des habitants vivent dans le quartier des yourtes, où il n’y a pas de système de chauffage ni d’infrastructure et où l’on brûle du charbon pour survivre à l’hiver brutal de -35 °C. En 2016, nous avons eu la première grande manifestation contre la pollution de l’air. Les réseaux sociaux ont été remplis de messages et de commentaires haineux et les manifestants ont été très durs envers les habitants de mon quartier. Je sais que personne ne brûle du charbon pour empoisonner l’autre côté de la ville. Ce que nous respirons n’est pas de la fumée, c’est de la pauvreté. Je suis assez surprise que beaucoup de gens dans notre ville ne le comprennent pas et veuillent simplement que nous disparaissions au lieu de protester pour des solutions telles que des panneaux solaires ou une nouvelle usine de production d’énergie. »

En prenant pour personnages des enfants du quartier, la réalisatrice immerge le récit dans un quotidien quasi documentaire, se nourrir, se chauffer, étudier… La famille est arrivée dernièrement dans ce quartier d’Oulan-Bator et, une fois la mère partie, Ulzii doit mettre ses rêves de côté et assumer le rôle de chef de famille, trop fier pour parler de ses difficultés sauf à quelques amis de son âge. La scène où les services sociaux viennent installer un filtre sur le conduit de cheminée alors que les enfants manquent de bois, de charbon et que l’électricité a été coupée, illustre l’aide inexistante des autorités.
À travers la perception de Ulzii, le film cerne tout à fois le contexte social du quartier, le déracinement des nomades et leur marginalisation, la lutte pour l’éducation, enfin les difficultés relationnelles d’un adolescent avec sa mère. Le choix de la réalisatrice de prendre des enfants vivant dans le quartier des yourtes pour l’interprétation ajoute encore à la puissance de l’histoire : « ils étaient tellement impliqués dans leurs personnages, dans leur situation. Ils étaient si étonnants et si innocents. » Un film rare et percutant.
Si seulement je pouvais hiberner de Zoljargal Purevdash, le 10 janvier au cinéma.

Les Lueurs d’Aden
Film de Amr Gamal (10 janvier 2024)

Isra’a vit avec son mari Ahmed et leurs trois enfants dans le vieux port de la ville d’Aden, au sud du Yémen. La guerre civile est omniprésente et rythme leur quotidien, les contrôles militaires dans les rues, les fréquentes pannes de courant, le rationnement de l’eau, les difficultés pécuniaires en général. Ahmed est devenu chauffeur par nécessité, son travail à la télévision n’étant plus rémunéré et le couple désire offrir à leurs trois enfants une bonne éducation. Quand Isra’a apprend qu’elle est à nouveau enceinte, c’est la catastrophe. Impossible de faire face à un quatrième enfant dans les conditions actuelles, la guerre civile, le déménagement dans un logement moins cher, les frais d’inscription d’école… L’idée d’avorter s’impose, mais l’IVG est tabou d’un point de vue religieux même si les avis diffèrent ; c’est interdit selon certains, autorisé lorsqu’il s’agit de sauver la mère… En fait, il n’y a pas de loi commune.

Les Lueurs d’Aden souligne les différences d’interprétation à l’intérieur de l’islam sur la règle commune concernant l’IVG, qui serait autorisée jusqu’à 40 jours de grossesse, et même jusqu’au 120e jour et parfois c’est totalement interdit. « J’ai été frappé [remarque le réalisateur] par la manière dont l’être humain, pour survivre, peut adapter ses croyances. Habituellement, le sujet de l’avortement est traité d’un point de vue féminin, mais ce qui m’intéressait ici, c’était de déplacer le problème à une famille toute entière. » En l’occurrence, le contexte politique ne facilite pas les choses et pour mieux saisir le récit et le personnage de l’amie médecin, Muna, il faut revenir sur les changements politiques intervenus au Yémen, et en particulier à Aden, ville cosmopolite dans les années 1950-60, comme le rappelle Amr Gamal : « nous avons chassé les colons britanniques et sommes devenus des socialistes convaincus. Puis dans les années 90, l’unification avec le Nord a apporté une vague islamiste. Et tout le monde subitement a commencé à se vêtir de noir, car la religion s’était imposée dans la ville. Toute ma vie, j’ai été confronté à ces changements de valeurs et de croyances, selon la situation politique ou économique de mon pays. Quand quelque chose va à l’encontre de ses convictions, doit-on y rester fidèle ou accepter le compromis ? Inconsciemment, c’est à l’histoire d’Aden que je me réfère, à travers le dilemme de Muna. » Un dilemme entre ses convictions religieuses et son humanité vis-à-vis des difficultés du couple Isra’a et Ahmed.

Comme pour le film précédent, Si seulement je pouvais hiberner, Les Lueurs d’Aden de Amr Gamal est un film rare et puissant, qui nous apprend beaucoup sur une société en guerre qui prend en quelque sorte sa population en otage en imposant des conditions difficiles de vie et des cas de conscience. Inspiré de faits réels, le film ne prend pas position, mais expose une situation qui résonne bien au delà du Yémen, surtout à présent que les droits des femmes sont attaqués ou simplement rognés dans le monde. Amr Gamal construit une œuvre de fiction avec une résonnance documentaire certaine qui pousse à la réflexion.
Les Lueurs d’Aden de Amr Gamal est à voir en salles dès le 10 janvier.

Un Silence
Film de Joachim Lafosse (10 janvier 2024)

Le film est centré sur le personnage féminin d’Astrid, interprétée par l’incomparable Emmanuelle Devos. Astrid est une épouse de notable qui se tait depuis longtemps pour protéger peut-être son univers, mais se trouve soudain projetée hors de la sphère privée lorsque ses enfants décide de révéler un secret qu’elle croyait oublié, enfoui, réglé. Tout se greffe autour d’elle que l’on découvre dès les premières images en gros plans, à l’intérieur de sa voiture, dans le rétro, comme si elle s’enfermait pour se protéger de ce qui lui saute aux yeux et la hante malgré tout.
« Avec Emmanuelle [explique Joachim Lafosse], nous mesurions que pour composer le personnage d’Astrid, la maman, la tâche était risquée. Nous avions à faire vivre avec justesse une femme qui s’est tue pendant plus de trente ans. À nos yeux, elle est d’une grande fragilité narcissique. Il y a une fêlure archaïque chez elle. Pour la soutenir nous avons simplement essayé, Emmanuelle et moi, d’observer, d’entendre, de sentir nos défaillances, nos lâchetés, nos peurs, notre incapacité bourgeoise à perdre, à prendre le risque de remettre en question l’ordre établi. On a tenté de suivre son parcours sans jugement et d’atteindre sa vérité sachant que les vérités sont multiples : la vérité du procès, la vérité journalistique et puis la vérité des êtres dans leur complexité. En ce sens, il nous semblait inenvisageable de ne pas aller jusqu’au procès, car c’est peut-être par la justice qu’Astrid et Raphaël retrouvent leur dignité. » Emmanuelle/Astrid soutient toute l’intrigue dont il est difficile de dire plus sans déflorer le secret de famille. Le sujet est brûlant, douloureux, et l’aborder ainsi, à travers le personnage incarné par Emmanuelle Devos, amène certainement la réflexion.
Un Silence de Joachim Lafosse en salles le 10 janvier.

Musiques : 49/3 par 1Consolable. Joan Baez, Diamonds and Rust. Rachid Taha, Rock the Kasbah. Amine Bouhafa, Wide Oriental March. Buhler et Frasiak, Gaza du film Yallah Gaza !


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