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Samedi 3 février 2024
Les éditions Nada : focus sur Femmes unissons-nous de Teresa Claramunt — Ni dieu ni patron ni mari de La Voz de la mujer - Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer. Green Border de Agnieszka Holland. La Salle des profs de Ilker Çatak. Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismäki. N° 10 d’Alex van Warmerdam.
Article mis en ligne le 4 février 2024

par CP

Les éditions Nada
les dernières publications, mais aussi les projets des éditions Nada en compagnie de Rachel et David et un focus autour de trois livres :
Femmes unissons-nous de Teresa Claramunt
Ni dieu ni patron ni mari
Premier journal féministe anarchiste : La Voz de la mujer
Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer

Green Border
Film de Agnieszka Holland (7 février 2024)

La Salle des profs
Film de Ilker Çatak (7 février 2024)

Les Feuilles mortes
Film d’Aki Kaurismäki (DVD/BR et VOD 6 février

N° 10
Film d’Alex van Warmerdam (DVD 6 février)

Les éditions Nada
en compagnie de Rachel et David de retour du Festival d’Angoulême
nous présentent les dernières publications, mais aussi les projets des éditions Nada
Un focus autour de 3 livres :
Femmes unissons-nous de Teresa Claramunt
Ni dieu ni patron ni mari
Premier journal féministe anarchiste : La Voz de la mujer
Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer

Trois livres avec des textes inédits, des voix de femmes qui, depuis le tournant du XIXe au XXe siècle, ont gardé une acuité remarquable et résonnent de façon exemplaire avec les luttes féministes et sociales contemporaines. Ni dieu ni patron ni mari, des extraits du premier journal féministe anarchiste édité en Argentine : La Voz de la mujer.

Puis des textes choisis de Teresa Claramunt sous le titre Femmes unissons-nous, des analyses profondes et critiques sur la situation des femmes.
Teresa Claramunt, ouvrière anarchiste, syndicaliste et pionnière du féminisme espagnol, ne se borne pas dans ses textes à de simples constats, mais elle revient aux causes de la domination patriarcale, liées bien évidemment à la domination capitaliste.

Femmes unissons-nous de Teresa Claramunt : À propos des femmes.
« Tenues à l’écart de toutes les luttes politiques et sociales pendant des siècles et des siècles, seules quelques femmes, heureuses exceptions, ont cassé le moule étroit des traditions en prenant une part active aux combats.
Chaque époque a eu ses héroïnes, mais elles ont été, comme je l’ai dit, de rares exceptions, car la majorité des femmes, esclaves du fanatisme religieux, ne se sont intéressées qu’à l’argent, à la vanité et aux commérages. Prisonnières de ces vices, elles étaient pour leurs com- pagnons, dans leur lutte pour la liberté, davantage un fardeau qu’un soutien, et bien souvent leur pire ennemi car, à cause de leur ignorance, elles en venaient à dénoncer leur mari, leur père ou leur frère. Le curé, l’ennemi de la liberté, les manipulait pour atteindre ses ignobles objectifs, en profitant de leur confusion ou en utilisant n’importe quel autre moyen tout aussi méprisable. Mais les femmes sont-elles responsables de ces vices, résultat de leur manque d’éducation ?
Non, elles ne le sont pas, puisque les hommes n’ont vu en elles qu’un instrument de plaisir.
Les femmes sont réduites en esclavage depuis l’enfance, sous prétexte que certains jeux, des jeux qui fortifieraient leurs muscles, ne conviennent pas aux petites filles, et leurs mères, soumises à une morale détestable, les retiennent auprès d’elles, leur imposant de jouer, sagement assises, à la maman avec leurs poupées. De même, à l’école, les filles reçoivent une éducation très superficielle par rapport aux garçons, car tout leur temps est consacré à la prière et aux exercices de couture. Ainsi, une fois adultes, elles restent prisonnières du poids de ce qu’on leur a enseigné.
Si elles aiment quelqu’un qui ne les a pas remarquées, elles doivent étouffer dans leur cœur leur sentiment amoureux, qui est pourtant à l’origine même de la vie. Seuls les hommes ont le droit de dévoiler leurs émotions, de déclarer leur amour, d’aborder la personne qui leur plaît. Cruel privilège ! Terrible inégalité !
Après avoir exprimé leur amour, les hommes, quant à eux, se préoccupent rarement de savoir s’il est réciproque.

Une fois mariées, les femmes se retrouvent, dans la sphère domestique, comme les citoyens en politique qui, en changeant de dirigeants espèrent améliorer leur condition, mais s’aperçoivent ensuite qu’ils ont seulement changé de maîtres. Il en est de même pour les femmes qui, en passant de célibataires à épouses, changent de tyran. Et dans les luttes, lorsque les hommes estiment que leurs femmes représentent un obstacle, ils les rabaissent en leur reprochant d’être ignorantes et incapables de comprendre ce pour quoi ils combattent, et en les accusant ne pas désirer être libres. Ils maudissent l’inculture de leurs femmes et les maltraitent, alors qu’en réalité ce sont les hommes les uniques responsables de cette situation.  »

Enfin le troisième ouvrage, Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer. Suite de témoignages sur la prise de conscience d’une adolescente russe arrivant aux Etats-Unis, son engagement en tant que militante anarchiste, puis son retour en Russie et sa désillusion à propos du gouvernement bolchevique qu’elle considère «  comme le pire ennemi de la Russie [où] l’espionnage éclipse toute pensée, tout effort créatif et toute action. » La force des textes de Mollie Steimer annonce la publication des trois textes publiés en 1929 sous le titre, Vers l’autre flamme, de Panaït Istrati, avec La Russie nue de Boris Souvarine et Soviets 1929 de Victor Serge. Il faut souligner le courage des textes de Mollie Steimer dans une période où la propagande soviétique dominait pour une large part la gauche depuis 1917.

Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer
« La Russie d’aujourd’hui est une grande prison dans laquelle un individu suspecté de ne pas adhérer pleinement au régime communiste est espionné, puis arrêté par le Guépéou (la Tchéka) comme ennemi du gouvernement. Personne ne peut recevoir de livres, de journaux ni même une simple lettre de sa famille sans que ces documents soient contrôlés par un censeur. Cette institution qui s’efforce de dissimuler toute information préjudiciable aux bolcheviques est à présent mieux structurée, et plus stricte, que le célèbre cabinet noir du tsar Nicolas II. Malgré toutes les difficultés que j’ai dû affronter en Russie, j’ai été profondément attristée de devoir m’expatrier. Ce n’est pas ce que j’avais ressenti en quittant les États-Unis, même si j’y ai toute ma famille, de bons camarades et beaucoup d’amis très chers. Lorsque j’ai été expulsée par le gouvernement capitaliste, j’avais le cœur léger. Ce n’est pas dans cet état d’esprit que j’ai quitté la Russie. Je ne me suis jamais sentie aussi déprimée que depuis cette condamnation à l’exil. Mon amour pour ce pays et pour son peuple est trop profond pour que je me réjouisse d’être une exilée, surtout à un moment où les Russes subissent des souffrances extrêmes et une persécution terrible. Je préférerais au contraire être sur place et contribuer, avec les ouvriers et les paysans, à briser les chaînes de la tyrannie bolchevique. »

« Lorsque je suis arrivée en Russie à la fin de l’année 1921, beaucoup de mes camarades anarchistes étaient en prison. Les rares encore en liberté étaient tellement terrorisés qu’ils ne voulaient pas qu’on se voie de peur que le gouvernement suspecte une "conjuration". Je me suis immédiatement préoccupée du sort de ceux qui se trouvaient derrière les barreaux et j’ai fait tout mon possible pour les aider. Mais il est plus difficile d’apporter de l’aide à un prisonnier politique en Russie soviétique que dans n’importe quel pays capitaliste. Les communistes ne traduisent que rarement leurs opposants politiques en justice. Pendant mon séjour en Russie, des centaines d’idéalistes rebelles ont été envoyés en prison, dans des camps de concentration ou en exil. Rares sont ceux qui ont eu droit à un procès. D’ordinaire, le département politique local transmet des documents à charge à la commission administrative de Moscou, et cette dernière tranche la question en "l’absence" de l’accusé. Les gens sont souvent arrêtés et condamnés dans le plus grand secret. Et le département politique refuse de fournir le moindre renseignement aux familles qui redoublent d’efforts pour retrouver leurs proches. Ce qui s’est passé avec David Kogan et Ivan Akhtirsky, deux anarchistes de longue date, actifs pendant et après la révolution russe, en est un exemple éloquent. Restés fidèles à leurs idéaux, ils ont continué à faire de la propagande anarchiste sous le "gouvernement" soviétique. Ces deux camarades ont été arrêtés en octobre 1922.
Depuis lors, leurs familles et leurs amis sont restés sans nouvelles, en dépit de leurs recherches. Personne ne sait ce qui est arrivé à ces deux idéalistes. Sont-ils en vie ? Ont-ils été abattus ? On ne sait pas, et l’omnipotente bureaucratie refuse de dire ce qu’il leur est arrivé. Quand Maria Veger a cherché à obtenir des informations au sujet d’Akhtirsky (son compagnon), le chef du département politique de Saint-Pétersbourg, Maysing, a répondu : "Oubliez-le ! Vous le verrez en temps voulu."
Un grand nombre de prisonniers politiques ont contracté le scorbut, la malaria ou la tuberculose à cause des terribles conditions d’incarcération : humidité, insalubrité, manque d’air frais et de nourriture. Il ne se passe pas une semaine sans que quelqu’un entame une grève de la faim ou fasse une tentative de suicide pour dénoncer le traitement misérable auquel les prisonniers politiques sont soumis dans les geôles communistes. Pour venir en aide aux prisonniers, nous leur faisons parvenir de la nourriture, des vêtements, du tabac et des livres. Nous avons besoin de fonds pour poursuivre notre action. J’adresse cet appel à tous les hommes et les femmes épris de justice souhaitant aider les révolutionnaires emprisonnés qui souffrent aujourd’hui dans les prisons russes.
Amis et camarades : je m’adresse aujourd’hui à vous au nom des idéalistes qui ont donné leur vie pour une cause qu’ils pensent sincèrement capable de libérer l’humanité de son existence malheureuse. Tendez-leur moralement que matériellement. Contestez la persécution des révolutionnaires dans la "Russie socialiste". Ne vous laissez pas abuser, et faites en sorte que d’autres ne se laissent pas abuser par la propagande mensongère et éhontée des communistes.
 » Mollie Steimer, mai 1924.

Textes lus par Sandrine Malika Charlemagne :
Ni dieu ni patron ni mari, extrait du premier journal féministe anarchiste : La Voz de la mujer ; Femmes unissons-nous de Teresa Claramunt et Je n’ai rien à perdre que mes chaînes de Mollie Steimer.

Green Border
Film de Agnieszka Holland (7 février 2024)

Ayant tout perdu en Syrie, un couple, trois enfants et le grand-père entreprennent de rejoindre la Suède. À la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, qui est l’entrée en Europe, la famille se retrouve piégée avec d’autres réfugié.es, à la merci de militaires aux méthodes violentes. Les réfugié.es sont les otages d’une situation où garde-frontières, activistes humanitaires et population locale acceptent des lois discriminatoires et inhumaines.
Green Border. Vue aérienne d’une forêt verte. Dans un avion en route vers la Biélorussie, un jeune garçon, Nour, parle à sa voisine afin d’échanger sa place pour être près de la fenêtre. Leila est afghane, ne comprend pas le jeune garçon et désire gagner la Pologne. Pour la famille syrienne, la Pologne est la première étape du voyage. Un passeur a été payé pour les accompagner à la frontière, mais soudain le chauffeur les abandonne en leur conseillant de passer très vite les barbelés. Pourchassées par les garde-frontières, la famille et Leila sont forcées de retourner en Biélorussie, sans que, de part et d’autre, les réfugié.es soient pris en charge. Sans témoins, la situation est exploitée par des gardes-frontières sans scrupules, boostés par la propagande raciste des deux gouvernements. La bouteille d’eau est monnayée à 50 euros. C’est tout un groupe coincé dans une zone marécageuse, et l’un des réfugiés conseille à la famille de cacher les portables de peur qu’il soient volés ou détruits, lui-même a vécu six allers retours Pologne/Biélorussie et vice versa.
Agnieszka Holland rappelle que : « après la Seconde Guerre mondiale, les pays occidentaux ont compris que le droit d’asile devait être un droit fondamental pour intégrer moralement des sociétés brisées et répondre aux défis de l’inégalité. Le respect de ce droit s’est progressivement érodé ces dernières années dans l’Union européenne, qui se transforme en forteresse tandis que ses ennemis, comme Poutine et Loukachenko, utilisent la guerre et la misère des réfugiés fuyant les conflits comme une sorte d’arme hybride. » L’Europe de la haine et des crimes contre l’humanité, de l’égoïsme et de l’indifférence est à nouveau une réalité. Et d’ajouter : « la politique et les politiciens déterminent nos vies, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est comment leurs actions, choix et inactions s’incrustent dans la vie des gens ordinaires et dans les choix auxquels ils sont confrontés. » C’est pourquoi la réalisatrice découpe le film en plusieurs parties et adopte ainsi plusieurs points de vue, plusieurs axes pour raconter cette histoire : ceux d’une famille de réfugiés, celui d’un jeune garde-frontière et ceux des activistes confronté.es à l’inadmissible.

Dans la seconde partie du film, on suit un jeune garde frontière polonais et l’on assiste au discours d’un responsable des gardes-frontières venus encourager ses troupes en débitant une propagande raciste effrayante : les réfugié.es d’où qu’ils viennent seraient des « armes vivantes » utilisées par les Biélorusses pour déstabiliser le pays. C’est en fait la démonstration d’un racisme exacerbé par la propagande de part et d’autre des frontières polonaise et biélorusse de manière à déshumaniser les réfugié.es. Et [plaisante le chef], « s’il y a des morts, faîtes-les disparaître ». Dans leur jargon, les gardes-frontières appellent les réfugié.es des « touristes ». Le jeune garde-frontière filme une scène d’une violence inouïe où les réfugié.es sont littéralement balancé.es par-dessus les barbelés, une femme enceinte est traitée de la même manière. Or la femme du garde-frontière est également enceinte : « on n’est pas obligé de faire ça » lui dit-elle, à son retour d’une beuverie avec ses collègues. « Je fais mon devoir », réplique-t-il, mal à l’aise.
L’action des activistes est très difficile, sans cesse harcelé.es par les gardes-frontières, les interdictions légales de s’approcher de la frontière, l’obligation d’agir clandestinement entre la Biélorussie et la Pologne. L’organisation des groupes, et même l’aide est elle-même soumise aux lois racistes. Une psychothérapeute, Julia, est bien malgré elle confrontée aux drames des migrants. Leila, qui veut émigrer en Pologne, a fui les militaires avec Nour, l’aîné de la famille syrienne, mais les deux s’embourbent dans les marécages. Leila appelle à l’aide, Julia arrive trop tard, Nour se noie. Leila est sauvée de justesse par les pompiers, elle est hospitalisée, mais ensuite arrêtée malgré son état et balancée par-dessus les barbelés côté biélorusse. Julia s’investit alors plus directement dans l’association, et dans une telle situation, il est intéressant de constater les réactions de personnes qui se disent opposées aux lois, son amie par exemple refuse de lui prêter sa voiture, mais l’un de ses patients accueille trois jeunes Africains. Il y a parfois des gestes d’humanité. Quant à la sœur de l’avocate très légaliste, elle critique son inefficacité face aux lois discriminatoires et inhumaines. On rejette les réfugié.es, on violente les vivants et on balance les morts alors, dit-elle, « je ris quand on me parle de l’Union européenne ! » Faut-il respecter les lois promulguées par des nazis au gouvernement ?
L’épilogue, en 2022, montre l’affluence à la frontière polonaise des réfugié.es en provenance d’Ukraine. L’accueil est bien différent, des cars les attendent, l’avocate croise le garde-frontière, un enfant dans les bras, et lui lance : « Dommage que tu n’aies été aussi bon avec les autres réfugié.es à la frontière, connard ! », « Je n’ai jamais été là » répond-il.
2 millions d’Ukrainien.nes ont été accueilli.es en Pologne.
Ce qui prouve qu’il vaut mieux être Ukrainien ou Ukrainienne que venant d’un tout autre pays face au racisme structurel.

Avec les nouveaux dispositifs aux frontières européennes, ce qui attend les masses de Syriens, d’Afghans, de Yéménites, de Somaliens et autres qui tentent de migrer vers l’Europe aujourd’hui est encore pire, constate la réalisatrice : « cela ressemble davantage à la situation des Juifs polonais internés à la frontière germano-polonaise en 1938, lorsque le gouvernement polonais tentait de les priver illégalement de leur citoyenneté. Ou à la famine ukrainienne orchestrée par la Russie dans mon film L’Ombre de Staline. [Finalement,] le cinéma n’est pas complètement impuissant, il peut montrer la vérité sur le monde et le destin humain de manière polyphonique, à partir de différents points de vue. Il peut éclairer des choix humains difficiles, l’impuissance et l’invisibilité de certains êtres avec la lumière du pathos et les sortir de l’ombre. Il peut poser des questions auxquelles nous n’avons pas de réponses, mais en nous les posant, nous pouvons donner un peu plus de sens au monde. »
Le film, tourné en noir et blanc, est monté comme un thriller et les comédien.nes sont fantastiques.
À noter qu’en Pologne, le film a été la cible d’une campagne de haine attisée par le parti ultraconservateur au pouvoir.
Green Border de Agnieszka Holland est en salles à partir du 7 février 2024.

La Salle des profs
Film de Ilker Çatak (7 février 2024)

Dans un établissement scolaire, une série de vols a eu lieu dans la salle des profs et pour en découvrir l’auteur, trois professeurs font irruption dans le cours de maths de Carla Nowak, et demandent aux garçons de montrer leur porte-monnaie. Choquée par l’intervention brusque de ses collègues, Carla prend la défense de ses élèves. Et même si l’un d’eux possède une somme importante sur lui, rien ne prouve qu’il s’agisse d’un vol. Les parents convoqués déclarent que Ali, leur fils, devait acheter un cadeau et d’ailleurs, argue le père, la possession d’argent n’est pas un crime. La scène est troublante d’autant que les parents, sur la défensive, demandent si le soupçon à propos de leur fils ne reposerait pas sur un racisme latent. Comme le souligne le réalisateur, « l’idée des origines polonaises de Carla Nowak m’est venue parce qu’une de mes collègues turques me répondait constamment en allemand lorsque je m’adressais à elle dans notre langue. Mais cela dit aussi quelque chose de l’assimilation de l’immigré, de sa volonté de ne pas se faire remarquer. »
L’interrogatoire de ses élèves, puis la rencontre perturbante avec les parents du jeune Ali, pousse Carla Novak à mener sa propre enquête. Pourquoi accuser les adolescents de sa classe de 5ème ? Ce pourrait tout aussi bien être un autre prof, d’autant qu’elle remarque une de ses collègues récupérant de la monnaie dans la cagnotte du café. Elle décide alors de piéger l’éventuel auteur des larcins et laisse la caméra de son ordinateur en marche alors qu’elle anime une classe de sport. À son retour, l’image ne lui révèle qu’un chemisier porté par la responsable administrative, qui nie toute implication et souligne que la prise de vue à l’insu des personnes est illégal. L’affaire prend de l’ampleur d’autant que le fils, Oskar, de la responsable est un des élèves de la classe et que ses camarades le soutiennent. Rapidement un climat de suspicion générale s’installe dans l’établissement et devient oppressant.
Si le film ne remet pas directement en question le système éducatif, il soulève cependant de nombreuses questions sur l’autorité comme structure des règles dans un collège, les relations hiérarchiques dans l’établissement, entre les profs, la direction, et les rapports de classe avec l’extérieur, les parents d’élèves en premier lieu. La réunion des parents d’élèves est extraordinaire de ce point de vue et reflète parfaitement la société, une sorte de microcosme étonnant surtout dans un cas de crise. Les questions sociales sont évidemment abordées et le personnage de Carla, évidemment sous pression, l’est d’abord en tant que femme et du fait qu’elle est stricte quant aux droits de ses élèves et qu’elle prend leur défense.
Elle va jusqu’à proposer sa démission, mais un autre problème est aussitôt évoqué par l’un de ses collègues : le manque de professeurs et les difficultés d’un remplacement. La progression de la tension s’accélère avec le refus d’Oskar de la culpabilité de sa mère, il en vient à menacer sa professeure qui ne sait plus comment réagir. Le film joue sur les rapports dans un lieu clos, le collège, car on ne sait rien de la vie de Carla Novak ou de ses collègues. Mais explique le réalisateur, « le caractère d’une personne finit toujours par se révéler au moment de prendre des décisions difficiles, quand elle est sous stress ou qu’elle doit gérer des problèmes. [De même,] nous vivons une époque absurde et, d’une certaine manière, le film était aussi une tentative de dépeindre cette confusion. »
La Salle des profs de Ilker Çatak au cinéma le 7 février 2024

Sortie DVD/BR et VOD du film d’Aki Kaurismäki
Les Feuilles mortes

Une femme travaille dans un super marché sous l’œil suspicieux d’un vigile, un homme bosse sans grande conviction et habite sur le chantier. Deux personnes solitaires qui, un soir, par hasard, se croisent dans un café karaoké, à Helsinki. Rencontre qui n’en est pas vraiment une puisqu’aucun mot n’est échangé, juste des regards. Elle se fait virer du supermarché, lui boit, mais ils se rencontrent à nouveau. Ils vont au cinéma et c’est aussi là l’occasion pour Kaurismäki de passer un passage du film de Jim Jarmush, The Dead don’t Die, film de genre sur les zombis. Les gens sortent du cinéma en disant « ça m’a fait penser à Bresson et Godard ! » Les affiches cinéma, allusions à Pierrot le fou, Rocco et ses frères de Visconti, etc.…

Le film est scandé par les infos données à la radio sur la guerre en Ukraine, les bombardements en Syrie… La guerre partout et le vide ailleurs…
«  Je suis déprimé alors je bois. Et je bois alors je suis déprimé » dit-il à son copain, « mais c’est un raisonnement circulaire » conclut l’autre.
Il perd le numéro de téléphone de celle qu’il considère comme son unique amour, Dépitée, elle croit qu’il a trouvé mieux ailleurs. « Les mecs sont des porcs ! » déclare sa copine, « Non, dit-elle, les porcs sont intelligents et sympas.  »
La vie multiplie les obstacles sur la route de ceux et celles qui rêvent de bonheur…
« Même si j’ai acquis aujourd’hui une notoriété douteuse grâce à des films plutôt violents et inutiles [commente d’Aki Kaurismäki], mon angoisse face à des guerres vaines et criminelles m’a enfin conduit à écrire une histoire sur ce qui pourrait offrir un avenir à l’humanité : le désir d’amour, la solidarité, le respect et l’espoir en l’autre, en la nature et dans tout ce qui est vivant ou mort et qui le mérite. »
C’est tout à fait l’esprit du film qui, malgré une ambiance que l’on pourrait croire désespérée ou désespérante, apporte un élan d’empathie et d’espoir.

Un film génial qui se termine par un dialogue :
« — il a un nom ce chien ?
— Oui, Chaplin !
 »
Générique de fin : Chaplin et les Feuilles mortes de Prévert et Kosma.
Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismäki en DVD/BR et VOD le 6 février.

N° 10
Film d’Alex van Warmerdam (DVD 6 février)

Entre cinéma et théâtre, entre drame adultère, jalousie et science fiction mêlée d’ésotérisme, on est facilement emporté dans une histoire pour le moins surprenante. Cela commence par les répétitions d’une pièce où les rôles sont distribués, mais changent tout le temps, d’abord parce qu’un comédien n’arrive pas à mémoriser son texte, puis par la découverte de l’infidélité de la femme du metteur en scène et de sa liaison avec le comédien principal. Du coup le texte fluctue, les rôles sont inversés, les comédien.nes perdent leurs repères et le metteur en scène ne sait plus très bien lui-même où il en est, perdu entre la préparation de la pièce et sa vie conjugale chamboulée. « C’est pas une pièce, c’est un collage » hurle-t-il à son équipe qui aimerait suivre et capter ne serait-ce qu’un semblant de logique. Mais de logique, il n’y en a pas, au théâtre, comme dans l’histoire de l’amant, Günter, qui croisant un homme sur un pont, se voit aborder par l’inconnu, qui lui chuchote à l’oreille un mot incompréhensible. Code, message ? Günter n’y comprend rien alors que sa fille le filme secrètement et que sa maîtresse le laisse choir pour retrouver son mari et metteur en scène.
L’homme mystérieux croisé sur le pont annonce le point de rupture avec le théâtre et l’histoire amoureuse… Tout bascule alors dans le fantastique avec une chapelle construite en pleine forêt, mais est-ce une construction ou le passage qui permette de rejoindre un autre monde ?
N° 10 est un film surprenant dont l’auteur se réclame du surréalisme qui a « infusé » tout son travail, avec l’humour noir en plus.
N° 10 d’Alex van Warmerdam en DVD le 6 février


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