Chroniques rebelles
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Samedi 2 mars 2024
Festival Les Monteurs s’affichent. Eureka de Lisandro Alonso. Inchallah un fils de Amjad Al Rasheed. Blue Giant de Yuzuru Tachikawa. La Vie de ma mère de Julien Carpentier. Le Théorème de Marguerite d’Anna Novion. Ricardo Flores Magon. Une utopie libertaire dans les révolutions du Mexique d’Americo Nunes (archives CR)
Article mis en ligne le 3 mars 2024

par CP

Eureka
Film de Lisandro Alonso (6 mars 2024)

Inchallah un fils
Film de Amjad Al Rasheed (6 mars 2024)

Blue Giant
Film de Yuzuru Tachikawa (6 mars 2024)

La Vie de ma mère
Film de Julien Carpentier (6 mars 2024)

Le Théorème de Marguerite
Film de Anna Novion (DVD/BRD le 5 mars et VOD le 29 février)

Ricardo Flores Magon.
Une utopie libertaire dans les révolutions du Mexique

Américo Nunes (éditions Ab irato)

Les monteurs s’affichent est un festival organisé par les Monteurs associés qui offre un programme de 8 films récents, documentaires et de fiction

Mercredi 13 mars, 20 h 15
LITTLE PALESTINE, JOURNAL D’UN SIÈGE d’Abdallah Al-Khatib
(documentaire – 2022)
monté par Qutaiba Barhamji
Little Palestine. Journal d’un siège de Abdallah Al Khatib est un témoignage de l’intérieur, qui décrit le quotidien dramatique des asségié.es, les réflexions, les faits sans toutefois rajouter à l’horreur présente sur les images. C’est avec pudeur que la caméra saisit le regard d’un vieil homme épuisé, celui des malades, des femmes cherchant désespérément un reste de nourriture dans les détritus…Dans ce chaos immobile qui semble sans fin, les enfants résistent. Le film est également un hommage à la solidarité, au courage de nombreuses personnes, et aux enfants impressionnants par leur maturité face à la situation.
L’importance de Little Palestine est non seulement un témoignage exceptionnel, mais c’est aussi un grand film de cinéma.

Jeudi 14 mars, 20 h
Soirée courts métrages

Des couloirs d’un casino désaffecté d’Atlantic City aux dédales d’une décharge à ciel ouvert sur les rivages du Ghana, en passant par la forêt luxuriante de la Guadeloupe du 17ème siècle, nous vous invitons à découvrir 5 œuvres de fiction dans cette séance dédiée aux courts métrages. Autant d’espaces narratifs singuliers pour développer des gestes de cinéma audacieux, questionnant les silences, les manques et les oublis qui nous façonnent.
SAFE (16’) de Ian Barling, monté par Sercan Sezgin
TSUTSUE (15’) de Amartei Amar, monté par Nicolas Milteau et Nobuo Coste
CHUTE (20’) de Nora Longatti, monté par Maxence Tasserit
ICI S’ACHÈVE LE MONDE CONNU (25’) de Anne-Sophie Nanki, monté par Céline Perréard
LA CANICULE (13’) de Tyliann Tondeur-Grozdanovitch, monté par Tyliann Tondeur-Grozdanovitch et Ludovic Blasco

Vendredi 15 mars, 20 h
POULET FRITES de Jean Libon et Yves Hinant
(documentaire – 2021 – 100’)
monté par Anouk Zivy
Un crime au couteau à pain, un suspect idéal — l’ex de la victime qui a passé la moitié de sa vie en prison — et des frites au calibre précis. Voilà les éléments dont dispose le commissaire Lemoine pour mener l’enquête cahin-caha, suivi par l’équipe de Strip-tease. Mais Alain, le suspect idéal désespéré, désespérant et touchant, ne se souvient de rien ! Un vrai polar noir et drôle, dans les quartiers malfamés de Bruxelles.

Samedi 16 mars, 14 h
EL AGUA d’Elena López Riera
(fiction – 2022 – 104’)
monté par Raphaël Lefèvre
C’est l’été dans un petit village du sud-est espagnol. Une tempête menace de faire déborder à nouveau la rivière qui le traverse. Une ancienne croyance populaire assure que certaines femmes sont prédestinées à disparaître à chaque nouvelle inondation, car elles ont « l’eau en elles ». Une bande de jeunes essaie de survivre à la lassitude de l’été, ils fument, dansent, se désirent. Dans cette atmosphère électrique, Ana et José vivent une histoire d’amour, jusqu’à ce que la tempête éclate...

Samedi 16 mars, 17 h
QU’EST-CE QU’ON VA PENSER DE NOUS ? de Lucile Coda
(documentaire – 2023 – 69’)
monté par Marie Bottois
Il a été ouvrier, cantonnier, balayeur. Elle a toujours été secrétaire. « Mes parents s’inquiètent. Pourquoi n’ai-je pas de travail après de longues études si chères ?  » En mêlant le récit autobiographique à des instants de vie familiale, la réalisatrice tente de retranscrire le chemin parcouru entre rêves d’ascension sociale et désillusion.

Samedi 16 mars, 20 h
CHIEN DE LA CASSE de Jean-Baptiste Durand (fiction – 2023 – 93’)

monté par Perrine Bekaert
Dog et Mirales sont amis d’enfance. Ils vivent dans un petit village du sud de la France et passent la majeure partie de leurs journées à traîner dans les rues. Pour tuer le temps, Mirales a pris l’habitude de taquiner Dog. Leur amitié va être mise à mal par l’arrivée au village d’une jeune lle, Elsa, avec qui Dog va vivre une histoire d’amour. Rongé par la jalousie, Mirales va devoir se défaire de son passé pour pouvoir grandir, et trouver sa place.

CARTE BLANCHE AUX MONTEURS TURCS
Dimanche 17 mars, 15 h
L’ADRESSE (NAVNÎSAN) d’Aram Dildar
(fiction CM – 2023 – 16’)
monté par Ehran Örs
Une grosse surprise attend un instituteur nommé dans sa région natale : le village qui lui a été attribué ne gure ni sur les cartes ni dans aucun document...
et
TRADUIRE ULYSSE (ULYSSES ÇEVİRMEK) de et monté par Aylin Kuryel et Firat Yücel (documentaire – 2023 – 69’)
Kawa Demir est un dictionnaire vivant de la langue kurde. Dès qu’il entend un nouveau mot, il le mémorise et ne l’oublie jamais. Errant d’exil en exil, il considère la langue kurde comme son foyer. Mais comment transférer cette mémoire collective sur papier ? Avec sa gamme in nie de mots et sa résonance anti- coloniale, traduire l’Ulysse de James Joyce devient son obsession pour faire vivre tous les mots et expressions kurdes collectés au l des ans. Épuisé par les poursuites politiques et l’interdiction de parler, il fuit la Turquie et se réfugie dans l’ancienne maison d’Anne Frank à Amsterdam, aujourd’hui lieu de résidence pour des écrivains exilés. Pourra-t-il y achever la traduction d’Ulysse et la publier ?

Dimanche 17 mars, 19 h
LES HARKIS de Philippe Faucon
(fiction – 2022 – 82’)
monté par Sophie Mandonnet
Fin des années 1950, début des années 1960, la guerre d’Algérie se prolonge. Salah, Kaddour et d’autres jeunes algériens sans ressources rejoignent l’armée française en tant que harkis. À leur tête, le lieutenant Pascal. L’issue du con it laisse prévoir l’indépendance prochaine de l’Algérie. Le sort des harkis paraît très incertain. Pascal s’oppose à sa hiérarchie pour obtenir le rapatriement en France de tous les hommes de son unité.

Cloture du festival et en avant première
Lundi 18 mars, 20h
KNIT’S ISLAND, L’ÎLE SANS FIN de Ekiem Barbier, Guilhem Causse, Quentin L’helgoualc’h
(documentaire – 2023 – 95’)
monté par Nicolas Bancilhon
Quelque part sur internet existe un espace de 250 km2, dans lequel des individus se regroupent en communauté pour simuler une fiction survivaliste. Sous les traits d’avatars, une équipe de tournage pénètre ce lieu et entre en contact avec ses « habitants ». Le lm explore les premiers pas de la virtualisation de nos existences et nous questionne sur le devenir de notre monde.

Eureka
Film de Lisandro Alonso (6 mars 2024)

Le soleil pointe derrière les rochers et un vieil Indien entonne un chant ancestral, il monte sur une falaise qui domine un chemin et regarde une carriole conduite par une femme en costume de religieuse. À l’arrière, un cercueil et un homme assis, à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Noir et blanc. Ambiance décadente et glauque du western qui montre les ravages de la conquête de l’Ouest, rappelle les massacres passés, l’absence de loi sinon celle du plus fort, la suite du génocide sous d’autres formes. Dans le village à moitié en ruines, la violence et l’alcool, le chaos et quelques figures emblématiques du western, le truand, la justicière et l’homme à la recherche de sa fille… Puis le western bascule sur l’écran d’un poste de télé, aujourd’hui, dans une réserve indienne à Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Un endroit aride où vivent entre 50 000 et 70 000 habitants abandonnés à eux-mêmes, entre désespoir, délinquance, drogue et armes…
« Au fond [remarque Lisandro Alonso], je crains fort qu’aujourd’hui, sur d’autres papiers et par d’autres protocoles, on en soit au même point qu’en 1800. La tolérance envers ces cultures n’est pas beaucoup plus grande qu’à l’époque. On n’emploie plus d’armes pour les éliminer, mais des mécanismes plus sibyllins. La violence, la corruption, l’ignorance et l’absence de justice sont du même ordre que dans le Far West. »
Pine Ridge, Oglala, où une vingtaine de flics sillonnent la région, dont Aleina, qui prend son service et ne cesse de communiquer par radio. La neige tombe… Un homme ivre zigzague en voiture sur la route. Une Européenne venue faire des repérages — on retrouve l’une des protagonistes du western — est en panne. Alaina la dépose dans un gymnase où Sadie, sa nièce, s’occupe de jeunes. « Il paraît que les suicides sont en augmentation ici ? » demande la femme. « Ce n’est pas facile dans la réserve, j’essaie d’entrainer des jeunes », répond la jeune indienne, qui ajoute, méfiante, « êtes-vous une actrice ou bien l’une de ces journalistes venues nous dénigrer ? » Question centrale, car, comme le souligne Lisandro Alonso, « les Indiens ont été très importants pour moi quand j’étudiais le cinéma. Aujourd’hui, ce sont des figures qui ont disparu des films. Il devient très difficile d’en voir. Entre autres choses, avec ce film j’essaye de voir comment la culture cinématographique a proposé une représentation bien définie des Indiens et les a ensuite laissés de côté. »

Alaina est appelée pour une bagarre dans l’hôtel du casino… La routine de la réserve, la solitude, la violence, le désespoir, elle décide de ne plus répondre à sa radio, à quoi bon. ? Sadie, attend en vain son retour, visite un jeune en prison, et part chez son grand-père, décidée à entamer le voyage. «  Je n’ai plus rien, même les anciens nous quittent » lui dit-elle. Son grand- père, un chaman, prépare des herbes et la prévient « Quand tu te réveilleras, tu seras différente. Dis adieu à tout. ». Le vieil homme la laisse, parle aux chevaux et voit l’oiseau s’envoler dans le temps et l’espace vers l’Amérique du Sud. À la place de la jeune fille, il ne reste que quelques plumes. « Elle ne regardera plus de western en noir et blanc, qui ne la représentent pas. » Mais elle perçoit « les rêves d’autres indiens qui habitent dans la forêt. Les oiseaux ne parlent pas aux humains, mais si seulement nous pouvions les comprendre, ils auraient sans doute quelques vérités à nous transmettre. »
Le film est le récit d’un voyage dans le temps et l’espace, depuis Oglala, retour au passé avec un western et le rappel de la destruction des peuples autochtones, de leur environnement, de leurs civilisations.

En Amazonie, dans le cours d’eau, un Indien trouve une canette vide de Pepsi cola… Les mines sont proches avec une autre catastrophe, celle de l’extractivisme… Le film questionne ici le progrès. « D’où le recours [selon le réalisateur] à un genre avec des bons et des méchants, des Blancs et des Indiens, qui nous renvoie à un temps où il n’y avait ni lois ni figures d’autorité. Celui qui commandait était celui tirait le premier. Et les choses n’ont pas tellement changé : ceux qui commandent et ont voix au chapitre aujourd’hui sont encore ceux qui dégainent leurs revolvers le plus vite, ceux qui s’empressent de signer des accords dans l’ombre. »

Engagé et critique, poétique et politique, le film de Lisandro Alonso l’est à coup sûr, il provoque une réflexion profonde sur les sociétés capitalistes et leur anéantissement systématique des environnements, des individus, du vivant. Un très grand film à multiples facettes de compréhension.
Eureka de Lisandro Alonso à voir absolument en salles à partir du 6 mars.

Inchallah un fils
Film de Amjad Al Rasheed (6 mars 2024)

D’emblée Amjad Al-Rasheed présente son film, Inchallah un fils, comme « une histoire de survie, d’émancipation et d’espoir. À travers elle, j’ai voulu dénoncer l’oppression imposée par une société patriarcale, et inviter [le public] à la réflexion.  »
Autre film qui porte à la réflexion, et dans Inchallah un fils, il s’agit des droits des femmes.
Nawal est jordanienne et la mort soudaine de son mari la laisse seule avec sa fille dans une société qui ne lui reconnaît aucun droit sur l’héritage sans rejeton mâle. Les biens du couple, sa maison, les meubles, la voiture seront donc répartis entre les plus proches parents, les frères en l’occurrence. À 30 ans, Nawal est confrontée à la volonté de la famille de la déposséder, puisque c’est une femme et qu’elle n’a qu’une fille. Inspiré par des observations développé dès son jeune âge, le réalisateur constate que la société attend des femmes qu’elles acceptent l’injustice sans rechigner et regarder l’oppression patriarcale comme normale, sans se révolter. Or, Nawal ne se voit pas comme irresponsable et n’est pas prête à se soumettre aux diktats masculins sans se battre contre des coutumes inacceptables, pour elle bien sûr et pour sa fille.

Tourné à Amman en Jordanie, le film décrit le milieu urbain, de même que la pression sociale exercée sur Nawal. « J’ai construit le récit autour de trois espaces principaux [explique le réalisateur] : la maison de Nawal, dans une communauté conservatrice à faibles revenus ; la maison de Lauren, dans un quartier riche et animé de l’ouest d’Amman ; et enfin, l’espace public, un “entre-deux” où Nawal est directement confrontée à la pression sociale lors de ses déplacements journaliers d’un espace à l’autre. J’ai voulu traiter ces décors comme des prisons, pour refléter la véritable situation sociale des femmes. Et tandis que Nawal se bat pour conquérir ces espaces, elle choisit d’apprendre à conduire une voiture, petit lieu clos dans lequel elle se sent libérée du carcan sociétal. »
Et cela malgré que l’un des hommes de la famille ai remarqué qu’elle n’avait aucun besoin d’un véhicule puisqu’elle ne sait pas conduire, alors Nawal apprend et elle sait qu’elle doit se battre pour ses droits, son autonomie et celle de sa fille.
Très beau film sur la lutte d’une femme contre la société, les coutumes, les lois inacceptables… Le film a été choisi pour représenter la Jordanie aux Oscars 2024.
Il a également été sélectionné dans plus de 70 festivals internationaux. Tant mieux !
Plus il sera vu, mieux ce sera dans un temps où le retour aux lois et décrets liberticides à l’encontre des droits des femmes est mondial et inquiétant.
Inchallah un fils de Amjad Al Rasheed au cinéma le 6 mars 2024.

Blue Giant
Film de Yuzuru Tachikawa (6 mars 2024)

Une merveille d’animation, avec en fond sonore : le jazz ! Étonnant film adapté d’un manga qui nous entraîne dans un voyage musical absolument magnifique, grâce à un montage phénoménal sur rythme jazzy des répétitions, des rencontres et des concerts. L’histoire est simple, initiée par la passion du jeune Dai Miyamoto dont la vie est totalement bouleversée lorsqu’il découvre le jazz. Dai s’entraîne tous les jours au saxophone et se met en tête de devenir le plus grand saxophoniste. Pour cela, il quitte sa ville natale afin de poursuivre son rêve et une carrière musicale à Tokyo où son ami Shunji l’héberge.
Après un enchaînement de petits boulots pour survivre et d’entraînements continuels, Dai rencontre un jeune pianiste talentueux, Yukinori et parvient à le convaincre de monter un groupe avec lui. Le jeune pianiste, de formation classique, a détecté chez Dai un talent en devenir, ce qui n’est pas le cas pour Shunji, qui débute à la batterie, mais les trois garçons forment tout de même le trio JASS. Après quelques concerts, Shunji progresse cependant, et le groupe garde en tête l’idée de jouer un jour au So Blue, le club de jazz le plus célèbre du Japon, et Dai souhaite avec ferveur redonner une place majeure au jazz dans le monde musical. Trois amis, trois personnalités bien différentes qui forment un trio, tout d’abord improbable, mais très déterminé et ce sera finalement leurs différences sociales et artistiques qui ajoutent au caractère génial de la bande. Dai est en quelque sorte le moteur, Shunji ne lâche rien et le classique Yukinori finit par s’éclater…

Composée par une pianiste renommée du jazz japonais, Hiromi Uehara, la musique est géniale et fait corps avec l’animation, les cadres, les trucages… Cela donne envie d’écouter du jazz. Blue Giant est aussi l’histoire de l’épanouissement dans la musique, de la progression acharnée des trois jeunes gens, surtout Shunji qui débute à la batterie, et même Dai qui s’entraîne sous la lune au cours de concerts solitaires dans des endroits qui renvoient un son en résonance.

Dans la dernière partie du film, la scène du concert atteint un sommet de l’animation, climax de l’image qui éclate littéralement dans le rythme du son. Écho fabuleux de cette osmose du groupe en regard haute tension de l’image et du son. Ne pas louper le générique avec ses surprises.
Blue Giant de Yuzuru Tachikawa à voir au cinéma à partir du 6 mars.

La Vie de ma mère
Film de Julien Carpentier (6 mars 2024)

«  J’ai d’abord eu l’idée d’un court-métrage [raconte Julien Carpentier], l’histoire d’un type qui reçoit un coup de téléphone de sa grand-mère lui disant que sa mère est là et qu’il doit quitter précipitamment son travail. » C’est ce même début qui démarre l’histoire du long métrage, qui met en scène la relation fusionnelle d’un fils et de sa mère bipolaire. Pierre est fleuriste, il s’en tire bien, mais le retour de sa mère qu’il avait quelque peut oublié dans une maison de repos spécialisée, chamboule sa vie et ses plans de carrière.
Durant deux jours, Pierre (William Lebghil) et Judith, sa mère jouée par Agnès Jaoui, vont se disputer, se bousculer, vivre des moments incroyables pour finalement se retrouver.
« J’avais envie [confie le réalisateur] d’apporter un témoignage et de m’adresser aux accompagnants. Ceux qui souffrent dans l’ombre et qui, souvent, ont honte. Mon souhait était aussi de libérer une parole autour de la santé mentale, parce que nous sommes bien plus nombreux qu’on ne l’imagine à être touchés de près ou de loin par cela. » Comme une scène le révèle dans le film, Judith n’est pas responsable du bouleversement qu’elle impose à son fils. Car si la personne souffrant de bipolarité n’est pas suivie, son état se dégrade comme le montre le réalisateur dans le film à travers le personnage de Judith : « le manque de sommeil, l’alcool, l’hypersexualité, l’énergie débordante, les vêtements voyants, tout cela constitue des signaux pour l’entourage. Au contact d’une proche malade, l’entourage développe une forme d’hypervigilance. »
La vie de ma mère traite d’un sujet grave, avec des moments parfois touchants, fantasques et même étonnamment drôles dans leur décalage à la réalité.
La Vie de ma mère de Julien Carpentier en salles le 6 mars.

Le Théorème de Marguerite
Film de Anna Novion (DVD/BRD le 5 mars et VOD le 29 février)

« Qu’est-ce qui te plaît dans les mathématiques ? » demande la journaliste au cours de l’entretien avec Marguerite, brillante étudiante de Normale sup, « je ne pourrais pas vivre sans » répond-elle. Thésarde passionnée, Marguerite n’a qu’une idée, qu’un sujet en tête, la recherche sur les nombres premiers et la pyramide de Solbach qui demeure une énigme pour beaucoup de mathématicien.nes. Cependant son directeur de thèse lui annonce qu’il ne suivra plus son travail en faisant cette remarque : « Ce qui vous manque, c’est la maturité ». Marguerite s’oppose à cette décision et vit cela comme une injustice, un abandon. Par la suite, son échec pour présenter son travail, provoque une décision drastique : elle abandonne ses recherches en mathématique et cela malgré les protestations de son professeur et de sa mère. En fait, ce rebondissement remet toute sa vie en question, les événements extérieurs interférant dans son parcours de bonne élève sans faute et sans histoires la bouleversent et de cette expérience elle acquiert une autre connaissance et une certaine maturité.
Marguerite est une drôle de fille, comme le dit son entourage, hors sol et faisant montre d’une autonomie cash en temps qu’elle a une fragilité niée. Dès qu’un problème apparaît, elle le règle d’office avec cette formule « problème réglé ». L’épisode de la découverte du majong est représentatif de son caractère et de sa logique qui ne prend pas en compte les lois sociales et les pratiques habituelles. Elle ne s’embarrasse pas des chichis et des convenances, non elle va direct au but, de quoi décontenancer ceux et celles qui la côtoient. Oui, c’est une drôle de fille qui surprend par ses réactions inattendues.
Le personnage de Marguerite est très intéressant, car elle ne réagit pas selon les règles sociales, notamment imposées aux femmes et sa formation lui octroie une perception différente et un manque total du protocole social et de la hiérarchie. Quant à ses recherches, elles avancent à travers son apprentissage de la maturité : de la passion à l’obsession ?
Anna Novion croque là un personnage hors normes, étonnant à bien des égards et même réjouissant. Le film est sans doute classique par sa fin dans le genre « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », mais il n’y a pas de quoi gâcher son plaisir de voir un personnage de femme qui ne lâche rien de son projet devant les difficultés et qui réagit !
Le Théorème de Marguerite de Anna Novion (DVD/BRD le 5 mars et VOD le 29 février).

Archive des chroniques rebelles de juin 2019 (extrait)
Ricardo Flores Magon.
Une utopie libertaire dans les révolutions du Mexique

Américo Nunes (éditions Ab irato)

En compagnie de l’auteur et de l’équipe des éditions Ab irato
Ricardo Flores Magón (1874-1922) est l’un des grands acteurs de la Révolution mexicaine de 1910-1920. On lui doit le fameux « Tierra y libertad ! » (Terre et Liberté, Land and Freedom, décliné dans toutes les langues…) ainsi que de nombreux textes, par exemple : « L’honnêteté ne vit pas à genoux, prête à ronger l’os que l’on daigne lui jeter. Elle est fière par excellence. Je ne sais si je suis honnête ou non, mais je dois avouer qu’il m’est insupportable de supplier les riches de m’accorder, au nom de Dieu les miettes de tout ce qu’ils nous ont volé. Je viole la loi ? C’est vrai, mais elle n’a rien à voir avec la justice. En violant les lois promulguées par la bourgeoisie, je ne fais que rétablir la justice bafouée par les riches, qui volent les pauvres au nom de la loi. » Voilà un texte dont la formulation a toujours la même force et la même acuité après un siècle.
Comme le soulignent les éditions Ab irato, si l’on peut trouver en français un choix de textes de Ricardo Flores Magon, en revanche il a manqué un ouvrage qui fasse le lien, la synthèse de « sa vie, son œuvre et son action politique ». Avec cet ouvrage, Ricardo Flores Magon. Une utopie libertaire dans les révolutions du Mexique, Américo Nunes offre une approche large et complète de l’engagement politique de Ricardo Flores Magon, de ses combats, de son œuvre militante qui animé toute sa vie. On y découvre aussi sa détermination, car, comme le dit la chanson, Ricardo Flores Magon ne lâchait rien de sa lutte, malgré l’acharnement des autorités à le faire taire, tant mexicaines qu’états-uniennes.
Il est vrai que défendre les idées anarchistes, se revendiquer anticapitaliste, antiautoritaire, pour l’autogestion, l’abolition du salariat et contre toute forme d’endoctrinement religieux, est apparue alors comme une menace du système capitaliste et, dans la foulée, de ses dirigeants. Dans l’essai très complet d’Américo Nunes, il est question de son journal, Regeneración, de son combat auprès de Zapata, de sa participation au mouvement agraire d’inspiration communautaire, de son long exil où il côtoie les IWW et le syndicalisme révolutionnaire, fondé en 1905, également de ses rencontres avec Emma Goldman, Alexandre Berkman, Voltairine de Cleyre… Est abordé aussi son enthousiasme pour la révolution russe de 1917, dans laquelle il voit tout d’abord une avancée vers la révolution mondiale, mais sa déception est très rapide.
Ses lettres — bonne idée de les placer au début du livre — sont passionnantes pour ce qu’elles révèlent de son idée de l’action révolutionnaire. « En tant qu’anarchistes, nous devons faire tout notre possible pour que la révolution qui est en train d’éclater puisse accorder au peuple tout ce à quoi il a droit. […] même si on court le risque d’être écrasés par ceux qui nous prennent pour des agitateurs. » Il n’abandonne pas pour autant son analyse lucide de l’après révolution : «  aucune révolution ne réussit, après son triomphe, à faire valoir et à rendre pratiques les idéaux qui l’ont enflammée, et cela arrive parce qu’on confie au nouveau gouvernement ce qu’aurait dû faire le peuple durant la révolution. […] On réunit un congrès, qui réduira à des lois les idéaux qui ont fait prendre les armes et pour lesquels le peuple s’est battu. »

Ricardo Flores Magon milite au sein des IWW et rêve d’une révolution prolétarienne mondiale, la révolution mexicaine constituant, selon lui, « le premier pas de la lutte universelle contre le capitalisme et l’autoritarisme étatique ». En exil aux Etats-Unis, de 1904 jusqu’à sa mort — incarcéré et malade —, en 1922, il refuse toute compromission et déclare : « je suis anarchiste.[…] Je ne crois pas en l’État : je lutte pour l’abolition des frontières internationales ; je lutte pour la fraternité universelle de l’homme. Je considère l’État comme une institution crée par le capitalisme pour garantir l’exploitation et la domination des masses. »


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