Chroniques rebelles
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Samedi 29 juin 2024 (4 h)
Gravures rebelles : Histoires sans paroles Les romans en gravures de Frans Masereel de Samuel Dégardin. Rencontre à Quilombo. Six pieds sur terre de Karim Bensalah. Camping du lac d’Éléonore Saintagnan. El Profesor de Maria Alche et Benjamin Naishtat. Matria de Álavaro Gago Diaz. The Human Surge 3 de Eduardo Williams. Typhoon Club de Shinji Somai. Pompo the Cinephile de Takayuki Hirao. Paris Texas de Wim Wenders. Une vie de James Hawes. Vivants d’Alixe Delaporte
11h30=>15h30
Article mis en ligne le 8 juillet 2024

par CP

Gravures rebelles
Histoires sans paroles
Les romans en gravures de Frans Masereel

Samuel Dégardin (l’échappée)
Rencontre à Quilombo

Six pieds sur terre
Film de Karim Bensalah (19 juin 2024)

Entretien avec le réalisateur

Camping du lac
Film d’Éléonore Saintagnan (26 juin 2024)

El Profesor
Film de Maria Alche et Benjamin Naishtat (3 juillet 2024)

Matria
Film de Álavaro Gago Diaz (3 juillet 2024)

The Human Surge 3
Film de Eduardo Williams (3 juillet 2024)

Typhoon Club
Film de Shinji Somai (3 juillet 2024)

Pompo the Cinephile
Film de Takayuki Hirao (3 juillet 2024)

Paris Texas
Film de Wim Wenders (3 juillet 2024)

Une Vie
Film de James Hawes (DVD, VOD 3 juillet 2024)

Vivants
Film de Alixe Delaporte (VOD, DVD, BRD 2 juillet 2024)

Gravures rebelles
Histoires sans paroles
Les romans en gravures de Frans Masereel

Samuel Dégardin (l’échappée)

Une première partie avec les gravures rebelles et la journée qui leur était consacrée à la librairie Quilombo. Nous poursuivrons en seconde partie avec du cinéma
Histoires sans paroles. Les romans en gravures de Frans Masereel
de Samuel Dégardin (l’échappée).
Le 4 mai dernier, à la librairie Quilombo, il était question de gravures rebelles autour d’un nouvel ouvrage paru à l’Échappée, Histoires sans paroles. Les romans en gravures de Frans Masereel par Samuel Dégardin. Un ouvrage qui a été le prétexte à parler de plusieurs auteurs de gravures rebelles et de l’influence de Frans Masereel.
Frans Masereel, vous connaissez ? Non ? Alors vous allez vers de belles découvertes, notamment celles de « graveurs sensibles à un mode narratif universel et à un contenu social fort. » Pour ne citer que quelques uns : Otto Nückel (Destin, 1928) et Carl Meffert/Clément Moreau (Nuit sur l’Allemagne, 1937-1938)… Cette rencontre s’est déroulée en trois temps, première partie en compagnie de Samuel Dégardin présentant son ouvrage, Histoires sans paroles. Les romans en gravures de Frans Masereel, puis Laetitia Bianchi a parlé du génie de la gravure au Mexique, Posada, et de quelques autres, enfin Paulin Dardel, des éditions Ici-Bas et habitué des Chroniques rebelles, a évoqué Destin d’Otto Nückel et Dans la nuit d’Erich Glas.
Dans un deuxième temps, trois artistes et un journaliste sont intervenus pour décrire et expliquer des œuvres, gravures sur bois, sur cuivre et sur linos : Hélène Bautista, Roland Cros, Olivier Deprez et Marius Jouanny.
La journée s’est achevée par un bel épilogue : un ciné-concert. Le film muet et magnifiquement restauré, L’Idée, a été réalisé par Berthold Bartosch en 1932, à partir de l’œuvre graphique de Frans Masereel ; il était accompagné par le duo Last Frame is Beautiful.
Et puisque nous en sommes à la découverte, pour certains et certaines, la première question est évidemment : mais qui était Frans Masereel ? Stefan Zweig disait de lui : « le monde moderne, dans tous ses aspects, ses représentations… »

Illustrations musicales de Histoires sans paroles : Bob Dylan, Ballad of a Thin Man. Hymne zapatiste et toujours du même album du Chiapas, Wake Up. Résistance (éditions Nato), Les Flamboyants et Olga Bancic. Serge Utgé-Royo, Le Chant des marais. Yom and the Wonder Rabbis, With Love. Winter Family, Archaic Landscape. Flavie Delangle, Je rêve encore. BOF Basta Capital, Brainscapes. Trio Jubran, Roubbama. BOF un Homme de plus.

Et pour faire la transition avec le cinéma, parlons de deux films qui sont déjà sur les écrans : Six pieds sur terre de Karim Bensalah au cinéma depuis le 19 juin et Camping du lac d’Éléonore Saintagnan sorti mercredi dernier.

Six pieds sur terre
Film de Karim Bensalah (19 juin 2024)

Une histoire de transmission et de recherche de soi-même… Sofiane, jeune homme insouciant et assez paumé, se retrouve brusquement dans une situation délicate. Ce fils d’ancien diplomate, très désinvolte du côté de ses études, est menacé d’expulsion à la suite d’une décision administrative. Expulsé où d’abord, lui qui a voyagé un peu partout ? Dans l’immédiat, la solution, c’est de trouver un travail… et le voilà coopté, grâce aux connaissances paternelles, engagé comme assistant dans une société de pompes funèbres musulmanes…
Étrange parcours initiatique que celui de ce jeune homme entre rituels et humour, qui de plus évite les étiquettes. Six pieds sur terre de Karim Bensalah, un film original qui suscite des réflexions.
Rencontre avec Karim Bensalah au festival international du cinéma méditerranéen, CINEMED, en octobre 2023 où le film Six pieds sur terre était présenté.

Camping du lac
Film d’Éléonore Saintagnan (26 juin 2024)

Ça commence par une envie de voir la mer, de rouler au hasard et… le hasard fait bien les choses ! Éléonore tombe en panne au milieu de la Bretagne, loin de la mer et se voit obligée de rester quelque temps en attendant la pièce pour dépanner sa voiture. Elle s’installe dans l’un des mobil-homes du Camping du Lac. Un lac dans lequel vivrait un poisson mythique, façon Loch Ness. Et bien sûr qu’on ne voit jamais. Alors à défaut du poisson de légende, elle observe ses voisins et voisines qui demeurent au camping à l’année, et bientôt les touristes arrivent en masse.
Un conte documentaire filmé au centre de la Bretagne et les interprètes sont tous non professionnel.les, Erwan le gérant du camping, Wayne le chanteur de country, et tous les autres. Éléonore Saintagnan a ainsi construit une suite de saynètes, inspirées de ceux et celles qui vivent au camping, de la légende de Saint Corentin qui était l’ami d’un poisson ensuite devenu géant.
Camping du lac est « la concrétion d’une série de recherches historiques et philosophiques sur les relations entre les hommes et les autres animaux, que je développe depuis plusieurs années. Ces derniers temps, j’ai été amenée à travailler autour de lacs et à m’interroger sur l’imaginaire foisonnant que ces lieux aux profondeurs insondables peuvent véhiculer. » Avec l’idée de, véritable « challenge : faire un film sur une créature lacustre, mais avec peu de moyens. »
Au fil du récit, cela devient aussi une fable écologique, car le tourisme de masse fait des dégâts, l’eau étant réputée avoir des propriétés magiques, et le lac peu se vide, sans que personne puisse enrayer la catastrophe. Quant aux autorités, le tourisme c’était bien, les conséquences, elles ne gèrent pas.
Fiction, documentaire, film-conte en construction ? « Je ne me soucie pas de la classification des genres [explique la réalisatrice]. Je passe avec joie d’un registre narratif documentaire à un registre fictionnel dans le même film. Cette liberté vient sûrement de mon éducation de plasticienne, qui me pousse à ne pas chercher à imiter un style en particulier ou à rentrer dans une case mais plutôt à repousser les frontières, à les questionner. J’ai remarqué que du côté du cinéma, au contraire, on a tendance à refuser des subventions aux films qui ne sont pas clairement situables dans un style prédéfini. »
Camping du lac a toutes les caractéristiques d’un film libre et original avec le désir de raconter une histoire et suivre l’idée de départ : le poisson géant et sa légende.
Camping du lac d’Éléonore Saintagnan au cinéma depuis le 26 juin.

El Profesor
Film de Maria Alche et Benjamin Naishtat (3 juillet 2024)

Générique sur le footing d’un homme qui, soudain, s’écroule… Mort d’un professeur, qui plus est le mentor d’un autre prof, Marcelo qui enseigne depuis des années la philosophie à l’Université de Buenos Aires. Mais si l’on supposait que cette mort offrirait à Marcelo la chaire de son maître à penser, en fait il n’en est rien, car un autre candidat potentiel se présente avec l’auréole d’enseigner dans une université étrangère, ayant une amie comédienne célèbre et en plus il est charismatique et séduisant… Marcelo est mal barré, très maladroit, pas du tout sûr de lui, bref le looser attendu… Autrement dit le type même de l’antihéros, qui a du mal à joindre les deux bouts, donne des cours de philosophie à une femme riche qui s’ennuie, enseigne dans les quartiers pauvres parce que le salaire dans une université publique en Argentine n’est guère substantiel, d’autant qu’il n’est pas toujours versé. Et comme l’expliquent les deux cinéastes, « Dans le même temps, Marcelo ne se sent plus à sa place dans son couple. Et bien qu’il se sente perdu, il fait un choix, un choix vital : remettre profondément en question sa vie professionnelle et personnelle tout en s’interrogeant pour la première fois sur son statut d’intellectuel. À quelle tradition souhaite-t-il rester fidèle ? Les idées philosophiques européennes sont-elles celles qu’il est censé perpétuer et enseigner ? A-t-il la possibilité et la liberté de revenir aux idées et à la philosophie d’Amérique latine ? Dans quelle direction l’Argentine s’engage-t-elle et en quoi sa trajectoire a-t-elle un lien avec la décolonisation ? » Beaucoup de questions essentielles, qui d’ailleurs en soulèvent d’autres.
Après la mort de son mentor, Marcelo est en fait sans filet, confronté à l’essence même de ce qu’il a enseigné toute sa vie : « comment ces éléments intangibles – idées, réflexions, cours – subsistent-ils une fois que la personne n’est plus là ? Comment continuent-ils d’exister chez ceux qui restent ? Ces questions se manifestent de manières très différentes en fonction du contexte socioéconomique.  » Et parallèlement, la situation économique et sociale devient tout à fait explosive. L’université est menacée de fermeture, les profs n’ont plus de salaire et le fascisme est à nouveau au pouvoir en Argentine. C’est alors que Marcelo, méprisé, effacé voire un peu terne, hésitant et privé de sa figure tutélaire, se révèle en quelque sorte. Il n’y a plus de possibilité de donner les cours à la fac ? hé bien « occupons la rue » dit-il. Il fait face à la police, parce qu’il n’a plus rien à perdre, lui qui est resté toutes ces années dans l’ombre de quelqu’un, il s’exprime avec ses mots, ses idées, ses contradictions et sa détermination.
Ce que peut le cinéma ? Pour Maria Alche et Benjamin Naishtat, ce film est devenu « une forme d’outil de résistance : on l’a projeté dans de très nombreux contextes différents et il a réuni d’immenses foules de spectateurs dont on n’aurait jamais osé imaginer qu’elles seraient aussi nombreuses. L’explosion se déroulera peut-être dans la rue. Si c’est le cas, nous répondrons présents, aux côtés de nos spectateurs [et spectatrices]. »
El Profesor de Maria Alche et Benjamin Naishtat au cinéma le 3 juillet.

Matria
Film de Álavaro Gago Diaz (3 juillet 2024)

Ramona est ouvrière dans un village de pêcheurs galicien et lorsque son usine change de patron, le nouveau ne s’embarrasse pas de considérations pour le personnel d’entretien, composé exclusivement de femmes, et annonce la baisse des salaires. Ramona s’insurge au nom de toutes ses collègues et se fait virer avec l’argument habituel : « il y en plein d’autres qui voudront travailler ici ! » C’est alors la course aux petits boulots, au coup par coup, sans aucune garantie, pour soutenir sa fille et la pousser vers des études qui lui assureront une certaine autonomie et lui éviteront de subir le même type de vie. Côté vie personnelle, c’est glauque, son compagnon est un pauvre type, un « connard » comme le qualifie sa fille… En fait, tout s’écroule dans sa vie, et Ramona survit grâce à un humour mordant, qui, sans se conformer aux règles, touche directement les personnes concernées, sans euphémisme, quitte à tout casser. C’est sa manière à elle de résister, de ne pas abdiquer, de se battre et de ne pas être reléguée au rôle de victime.
Le réalisateur dit s’être inspiré du personnage incarné par Anna Magnani dans Bellissima de Luchino Visconti, un type de personnage déterminé qui revient d’ailleurs dans sa filmographie de la comédienne. Le titre du film, Matria, donne déjà une indication, comme le précise Álavaro Gago Diaz, la Galice est une terre de femmes selon le mythe : « les femmes de là-bas disposaient de beaucoup de pouvoir et je souhaitais susciter la discussion sur ce mythe. Par ailleurs, lorsque je réfléchis au mot “patria” [la patrie], je le trouve stérile. “Matria” au contraire, m’inspire l’idée d’un espace accueillant, que chacun peut créer pour soi. » Le comportement de Ramona est naturellement hors des règles, sans aucune hiérarchie, à l’instinct afin de se créer un espace intérieur où elle se sent enfin libre, sans l’obligation d’être sans cesse sur la défensive. Cette liberté de parole qu’elle s’octroie la place souvent dans des situations affrontement, mais lui permet aussi de se libérer d’un carcan que lui imposent la société et des conditions d’existence précaires.
Matria est tourné en galicien, un choix du réalisateur qui aime la tonalité de la langue et sa musicalité qui interagit avec la gestuelle des personnages et même leur vécu. « Dès le début, je souhaitais travailler avec une équipe artistique constituée à la fois de non professionnel.le.s et d’acteur.ice.s capables de restituer un parler, une démarche, un rapport à la vie caractéristiques de cette région. L’intonation, la musicalité des mots et du langage corporel comptent autant que la technique de jeu. Je veux cultiver les différences, rendre hommage à ces habitants souvent défavorisés. Et rendre hommage au galicien, une langue qui se meurt doucement. »
Ce premier long métrage d’Álavaro Gago Diaz vient à la suite d’un court métrage au même titre, Matria, mettant en scène une femme qui, comme Ramona, ne cesse de se battre contre les règles imposées et acquiert peu à peu la conscience de tout remettre en question. Matria est un film passionnant, c’est d’abord un très beau personnage de femme, un récit au montage trépidant, une très puissante peinture sociale située en Galice, évidemment aux échos universels, enfin la fin ouverte provoque à la fois une respiration et de multiples questions…
Matria d’Álavaro Gago Diaz est en salles le 3 juillet.

The Human Surge 3
Film de Eduardo Williams (3 juillet 2024)

Plusieurs pays, Pérou, Taïwan, Sri Lanka, plusieurs langues… Un voyage immersif où les images se métamorphosent sous nos yeux, en suivant des groupes de jeunes adultes qu se promènent 
dans la nature et rêvent d’autres horizons. « Le réel et le merveilleux se superposent dans cette œuvre inclassable, film tourné avec une caméra à 360 degrés. » Inclassable en effet, le second film d’Eduardo Williams est un voyage en groupes de différentes personnes et différents lieux,
« les acteurs de chaque lieu [explique le réalisateur] vont d’un pays à l’autre et vivent à leur manière l’échange de cultures et de langues proposé par le film. Au fur et à mesure où le film avance, il est de moins en moins évident de distinguer dans quel pays nous nous trouvons. C’est pour moi une des manières pour que le film puisse provoquer une certaine confusion, un certain état proche du rêve en essayant d’accéder à différents modes d’observation. C’est aussi pour moi une manière de se poser des questions, d’accéder à des idées, à un état qui ne seraient pas accessibles dans un pays où l’on sait toujours où l’on est et où l’on va. »
Au vu des lois, notamment européennes, qui limitent les mouvements de certains pays, le film d’Eduardo Williams est une expérience intéressante qui transcende lois et décrets, les mouvements ne sont plus interdits, car « en raison de leur situation économique ou de choix politiques faits par les États, il est presque impossible pour ces jeunes gens d’avoir accès à une quelconque éducation ou de se déplacer dans le monde, même s’ils ont l’argent pour le faire. » Donc intervient le rêve, l’illusion de pouvoir faire ce que l’on veut sans les injonctions habituelles, et « lorsqu’il n’y a pas de possibilité concrète, ce qui est le cas ici, la fantaisie et l’imagination peuvent être un bon moyen de sortir du commun et de l’attendu. Je crois [ajoute le réalisateur] que le cinéma peut proposer au spectateur de nouvelles façons d’observer, de faire partie d’un groupe de personnes qui veulent aller vers l’inattendu et qui pourraient collaborer pour trouver de nouvelles réponses un jour. » Voyager par internet, dans la réalité, susciter des rencontres improbables, rendre le rêve et le désir d’aller ailleurs et de découvrir, c’est ce que montre le film sans s’arrêter aux barrières érigées pour limiter tout mouvement.
The Human Surge 3 est aussi une expérience technique, c’est-à-dire faire un film « en enregistrant ce que nos yeux voient de façon instantané, et [c’est aussi] un fantasme plus récent, de pouvoir revisiter une prise de vue, d’en avoir tous les environs à disposition. Ainsi dans les rushes [commente Eduardo Williams], nous pouvions voir ce qui se passait autour de l’élément principal de la scène, nous pouvions voir comment la scène fictive était entourée par la vie quotidienne des gens qui passent à côté d’elle et observent. » Jouer sur le temps et l’espace, annihiler les frontières étatiques et celles des langues… une belle expérience cinématographique qui ouvre aussi à d’autres idées et d’autres champs de visions.
The Human Surge 3 d’Eduardo Williams au cinéma le 3 juillet.

Typhoon Club
Film de Shinji Somai (3 juillet 2024)

La piscine d’un collège dans la banlieue de Tokyo, un jeune garçon se noie ou joue à se noyer — on ne sait pas vraiment — alors qu’une bande de collégiennes dansent frénétiquement près du bassin sans vraiment lui prêter attention, sauf in extremis pour éviter le drame. C’est bientôt les vacances et il est certain que les filles s’en tirent mieux que les garçons, elles posent des questions, sont déterminées, s’opposent à l’autorité, revendiquent, et même fuguent, tandis que les garçons sont plus maladroits et peinent à remettre en question le modèle social imposé, sinon en faisant quelques bêtises. Drôle d’ambiance en cette fin d’année scolaire, dans l’attente du typhon. Typhoon Club, le titre colle parfaitement à ce temps intermédiaire, un entre deux un peu spécial dans l’évolution des jeunes au cœur d’une société hiérarchisée et très cadrée, en même temps que les adultes se soulent pour libérer leurs inhibitions.
Le typhon s’abat finalement sur la ville et l’établissement scolaire où sont enfermé.es par inadvertance quelques élèves, les habitants, eux, sont cloîtrés chez eux et Rie la fugueuse se balade dans Tokyo, rencontre un garçon l’accompagne chez lui, mais se sauve pour rentrer chez elle. Pas de train en raison d’un glissement de terrain, alors elle traîne dans la ville et fait des rencontres inhabituelles. Pendant ce temps, ses ami.es, enfermé.es au collège finissent par créer une chorégraphie et l’interprètent sur une scène improvisée.
Typhoon Club est une très belle découverte que Gilles Tourman commente ainsi : « À l’aune d’un typhon, ce mélange d’air chaud et d’eau, Shinji Somai signe, à travers le cinquième de ses treize longs métrages, se déroulant sur cinq jours, une ode allégorique, démiurgique et dionysiaque de la société japonaise, et de sa jeunesse en particulier, imprégnée d’une violence sociale, sexuelle, hiérarchique, viriliste, en constante ébullition sous ses dehors policés. Ainsi l’apaisante géométrie des vantaux bride-t-elle les personnages, les lents travellings les inscrivent-ils dans une pesante horizontalité comme les plans séquences, fussent-ils agités à l’intérieur… Même le carré final paraît vouloir enfermer à jamais Rie et Akira dans leur monde. Curieusement, par son ton souvent décalé et ses touches d’humour cruelles (Mikami finissant jambes en l’air, planté dans la boue, Rie perdant sa jupe en voulant se moucher, l’intervention de la belle-mère)… voire sa bande musicale faussement légère, ce film pointilliste où les pulsions se débrident et les corps se dénudent, quand ils ne sont pas maltraités contre leur gré, fait souvent penser aux univers de Fellini et de Pasolini. Plus dramatiquement, avec un darwinisme d’une noirceur éclairante, Shinji Somai aborde la lutte sans espoir ni fin qui oppose la vie à la mort, l’individu à l’espèce, l’envie d’être soi à sa propre dissolution dans la banalité collective. In fine, construit comme un puzzle pointilliste, chaque morceau s’assemble pour former un tout fascinant et profondément troublant. » La fluidité de la narration, ce que le film dévoile de la société japonaise, la mise en scène et la direction du jeu des comédien.nes en font certainement un très grand film.
Typhoon Club de Shinji Somai à découvrir en salles le 3 juillet.

Pompo the Cinephile
Film de Takayuki Hirao (3 juillet 2024)

Bienvenue à Nyallywood, clin d’œil à Hollywood, où Pompo est la reine des films commerciaux à succès. Mais c’est toujours un peu le même schéma et les mêmes ingrédients servis au bon moment. Bref la même recette et la répétition de la réussite finissent par être lassantes. Pompo s’ennuie et elle décide de produire un film d’auteur plus personnel, elle en confie la réalisation à son assistant Gene, complètement angoissé à l’idée de se lancer dans une aventure cinématographique dont il a pourtant toujours rêvé. Il va donc passer par les affres de la création non sans baliser et douter à chaque étape.
Takayuki Hirao revient sur les trois étapes de la réalisation d’un film qui « implique de nombreuses personnes et une foule de métiers. Si j’ai voulu mettre l’accent sur ces trois temps [dit-il], c’est parce qu’ils sont, à mon avis, les plus symboliques de la création d’un film. Le tournage est un travail de groupe. Tout le monde doit parvenir à se comprendre et travailler ensemble pour atteindre le même objectif, cela demande une vraie capacité à communiquer. À l’inverse, le montage est un travail solitaire. Il s’agit de prendre un travail de groupe et de le concentrer en une seule œuvre finale, en coupant tout ce qui est superflu. Enfin, le financement du film est l’aspect qui exige le plus de réalisme, car il implique une conscience du public et de ses attentes. Sans ce pragmatisme, les films ne verraient jamais le jour. Le fait est que la réalisation d’un film est un art global. Il est personnel pour toutes les personnes impliquées et, en même temps, il est fait pour être partagé avec un public. »
Production, tournage et post production, c’est-à-dire montage et c’est peut-être le plus fascinant dans ce film d’animation, car c’est un moment solitaire. La partie se déroulant dans la salle de montage donne une idée précise et surprenante de ce qu’est le montage, le rythme qu’il imprime au film, son importance et son impact dans la finalisation d’une œuvre cinématographique… on peut construire et déconstruire un film à travers plusieurs visions, plusieurs propositions et le film montre comment tout peut changer au montage. Cela joue sur le déroulé du film et peut-être aussi d’une volonté de créer autre chose.
« Faire un film d’animation, c’est dessiner des images immobiles mais qui, parce qu’on en dessine un nombre incalculable, sont capables de donner l’impression de bouger. C’est déjà quelque chose de fantastique et de fou en soi », ajoute le réalisateur qui insiste sur l’influence du film de Giuseppe Tornatore, Cinema Paradiso (1988), ne serait-ce que sur la construction des personnages. Une influence qui était déjà présente dans le manga qui a inspiré le film. Ce qui illustre bien les interactions entre les formes cinématographiques et au delà. Pompo The Cinephile de Takayuki Hirao est un film sur la réalisation et sur le processus de création. À voir au cinéma à partir du 3 juillet.

Paris Texas
Film de Wim Wenders (3 juillet 2024)

Présenté à Cannes après une nouvelle restauration 4K, Paris Texas est distribué par Tamasa et est à voir en salles à partir du 3 juillet. Dès la première image, un pano sur le désert, c’est juste une merveille.
Voilà ce que déclare Wim Wenders : « Je pense que PARIS, TEXAS fait partie de ces films qui captent l’essence des choses au moment idéal. Tout s’est mis en place parfaitement. On ne peut pas le planifier ni le programmer. En regardant mon film aujourd’hui, 40 ans plus tard, je me rends compte que j’ai eu beaucoup de chance avec mon équipe créative et mes partenaires. À l’époque, Sam Shepard était l’écrivain le plus en vogue aux Etats-Unis. Robby Müller était au sommet de son art et un modèle pour de nombreux jeunes directeurs de la photographie. Ry Cooder était déjà une légende vivante et, bien que PARIS, TEXAS ait pratiquement été sa première musique de film, on ne peut pas penser au film sans la musique, ni à la musique sans le film. Sans oublier les performances exceptionnelles des protagonistes : Harry Dean Stanton, une véritable révélation dans son premier rôle principal et Nastassja Kinski, absolument superbe. En fait, j’étais le seul qui aurait pu tout rater ».
Que dire de plus, sinon que ce chef d’œuvre a reçu la palme d’or en 1984, et que le revoir est un plaisir… Alors le découvrir, pour les plus jeunes, c’est une expérience à ne pas manquer à partir du 3 juillet.

Une Vie
Film de James Hawes (DVD, VOD 3 juillet 2024)

Prague, 1938. Alors que la ville est sur le point de tomber aux mains des nazis, un banquier londonien, Nicholas Winton, décide avec un groupe de personnes d’organiser plusieurs convois d’enfants pour les soustraire à des conditions de vie épouvantables et à l’imminence de l’invasion nazie. 669 enfants échapperont ainsi à la déportation et seront accueillis dans des familles anglaises. À l’exception d’un neuvième convoi, le plus important, la déclaration de guerre entre l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France ayant fermé les frontières, le train ne quittera pas Prague.
Le film retrace cette histoire, restée méconnue jusqu’en 1988, lorsque Nicholas Winton est invité à témoigner dans une émission de télévision en public. James Hawes témoigne qu’il connaissait très peu de choses sur Nicholas Winton à part l’extrait des archives télévisuelles, mais précise que l’intention n’était de faire de cet homme modeste un héros, même s’il a bénéficié par la suite de reconnaissance : « Nicky était le premier à rappeler qu’il n’était pas seul, et on se souvient aussi de Trevor, Doreen, Martin et de tous les autres ». Trevor Chadwick, par exemple. Résidant à Prague, il a pris encore plus de risques pour obtenir des visas, affronter les nazis et négocier avec la Gestapo. « Tout comme Nicky, il n’a jamais parlé de ce qu’il avait vécu. Après avoir traversé ensemble ce périple insensé, les deux hommes se sont perdus de vue, hantés à jamais par ce qui est arrivé au neuvième convoi et aux enfants disparus. »
Une Vie est un film classique, « académique » diront certain.es, mais il délivre une histoire bouleversante de personnes ordinaires qui s’élèvent contre l’horreur d’une situation, car l’initiative du sauvetage est celle d’un groupe d’individus et non de l’État britannique. La force du film vient également de l’interprétation d’Anthony Hopkins, qui campe un Nicholas Winton âgé, modeste, mais toujours déterminé, également des autres comédiennes et comédiens tout aussi étonnants, enfin des décors naturels dans lesquels le film a été tourné à Prague, comme le précise le réalisateur : « On s’est démenés pour se rendre sur les lieux mêmes des événements et engager des personnes sur place, en particulier issues de la communauté juive. La plupart des enfants fréquentaient des écoles juives de la ville, et si la plupart n’avaient jamais tourné, il nous semblait capital de choisir de jeunes interprètes partageant les mêmes origines et la même histoire que ceux qu’ils sont censés incarner ». Il était fondamental pour le réalisateur de tourner dans d’authentiques sites de Prague, le quai de la gare où les enfants ont dit au revoir à leurs familles avant de partir pour l’Angleterre. Il faut souligner la différence de traitement de l’image entre les deux périodes, sans qu’il y ait de rupture dans le récit, on peut mesurer ainsi le talent de l’équipe technique : « Quand un film se déroule sur deux époques, c’est toujours compliqué. Mais il faut se laisser porter par le personnage et l’atmosphère de la période. Pour Nicky âgé et hanté par ses regrets, on s’est dit qu’on pouvait utiliser une caméra assez statique, des couleurs douces, des plans larges où évolue le personnage, seul ». Et pour 1938, précise le réalisateur,
« le personnage affronte une tension constante, il est engagé dans une course contre la montre, il fait face à l’urgence de la situation, et on a donc insufflé des couleurs vives. On a tourné à l’épaule la plupart du temps car Nicky est engagé dans une mission et que la caméra voyage avec lui, collée à son épaule ».
James Hawes, dont c’est le premier long métrage, s’est inspiré du livre de Barbara Winton sur son père et a fait des recherches dans les archives et la correspondance de ce dernier, ce qui nourrit le personnage qui est ébranlé par les Accords de Munich et l’abandon des Tchèques par le reste de l’Europe avec des conséquences épouvantables pour les réfugié.es d’Allemagne, d’Autriche et des Sudètes. Nicholas Winton a été témoin des leurs conditions de vie, ce qui l’a poussé à agir.
« Je suis européen, socialiste et agnostique » déclare-t-il dans le film en affirmant que chaque vie vaux d’être sauvée.
Le film aborde ici une situation qui a bien des échos avec aujourd’hui en montrant le potentiel d’humanité chez des personnes simples, leur refus d’accepter sans réagir les atrocités dont nous sommes aujourd’hui les spectatrices et les spectateurs.
Une Vie de James Hawes en DVD, VOD 3 juillet

Vivants
Film de Alixe Delaporte (VOD, DVD, BRD 2 juillet 2024)

À 30 ans, Gabrielle, entre comme stagiaire dans l’équipe d’une prestigieuse émission de reportages, au sein d’une agence de presse. C’est la fin des grandes heures du journalisme de terrain. Le métier change et cela passe par des moyens toujours plus limités, plus de voyages à l’international, des équipes réduites, etc. La rentabilité est le fin mot de l’histoire, mais cela ne casse pas l’envie chez les journalistes et les photos reporters de faire des images, d’être sur le terrain et de chercher à informer. « Les gens ne veulent pas voir la mort  », dit l’un des journalistes. Alors quoi ? On montre la fashion Week ?
« Je montre la fin d’un monde, [dit la réalisatrice] celui des grands reportages à l’international qui ont fait les belles heures de la télévision. Aujourd’hui les audiences sont en baisse et les responsables des chaînes sont de plus en plus tenus à des objectifs de rentabilité. Petit à petit, les jeunes journalistes finissent eux-mêmes par s’autocensurer. C’est dommage, mais ça ne me rend pas pessimiste. Quand le personnage de Vincent annonce l’arrêt de l’émission, il s’adresse aux plus jeunes et leur demande s’ils veulent vraiment s’accrocher à un programme qui a plus de 15 ans. “Inventez vos trucs”… À ce moment-là il est libéré d’un poids, celui de faire durer à tout prix cette émission prestigieuse, symbole d’une certaine intégrité. »
Gabrielle, c’est un peu Alix Delaporte, qui a débuté dans le journalisme avant de passer à la réalisation, et d’ailleurs, il y a dans sa réalisation une manière de captation proche du reportage et du documentaire. L’écriture du film a consister à parler avec des journalistes,
« des chaînes d’infos, d’émission de reportages. Je suis allée [dit-elle] voir dans les écoles qui étaient les nouveaux arrivants… Qui fera l’info de demain ? Quelles sont leurs ambitions ? Au final, j’ai constaté que cette passion pour la recherche de la vérité était toujours là. Le métier n’est pas menacé par les journalistes, mais par les financiers qui prennent le pouvoir dans les rédactions et pour qui les reporters de terrain deviennent un luxe inutile.  »
Une belle réflexion que ce film, sur les infos, comment elles passent à présent par les fourches caudines de l’argent, il s’agit de zapper l’essentiel et distraire le public, mais aussi comment par exemple les journalistes de Vivants résistent pour faire leur travail malgré un climat de plus en plus délétère, ou bien se plient aux nouvelles exigences des autorités médiatiques. Parler ainsi d’une émission de grands reportages et de sa fin, c’est parler des changements d’une époque, ce n’est pas seulement parler des patrons friqués qui détiennent les médias et des coulisses, comme dans le film génial, Media Crash, qui a tué le débat public (2022), non c’est aussi parler du public, porter un regard sur son intérêt et ce qu’il demande…
Vivants de Alixe Delaporte en VOD, DVD, BRD le 2 juillet.


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