Nouvelles de Tchétchénie. Drôle d’époque : Penser Hiroshima et Nagasaki, 60 ans après

Textes réunis par le Comité Tchétchénie. Préfaces de Andreï Babitski et Juan Goytisolo (Paris-Méditerranée). Et Drôle d’époque avec Mathilde Girard.
dimanche 10 février 2008
par  CP
popularité : 10%

Nouvelles de Tchétchénie . Textes réunis par le Comité Tchétchénie. Préfaces de Andreï Babitski et Juan Goytisolo
Drôle d’époque
Penser Hiroshima et Nagasaki, 60 ans après
Avec Mathilde Girard

Il est rare de lire des textes d’une telle force sur une situation aussi insupportable et aussi actuelle…
Nouvelles de Tchétchénie ou chroniques d’une occupation brutale et meurtrière.

Les témoignages sont là.
On ne pourra pas dire : « on ne savait pas. »
« En Tchétchénie, la peine, le malheur. On recherchait les disparus. Tous les jours, on entendait que quelqu’un avait été arrêté ou tué. Les présentateurs, à la télévision russe, déclaraient qu’un terroriste qui préparait un attentat avait été arrêté. À l’arrêt du bus près du musée, quinze personnes ont été tuées. Parmi eux des enfants. »

La propagande d’État, l’histoire officielle russe et ses médias à la botte font de toute une population des terroristes en puissance. Les femmes violées et exécutées sont des snipers, les gosses, des terroristes en devenir. Les preuves fabriquées, la torture, les « nettoyages » des militaires russes ont pour but de briser, d’exterminer. La lutte antiterroriste a bon dos. « Les Russes et leurs laquais tchétchènes n’avaient pas besoin du peuple. Ils avaient besoin du pouvoir. »
« La guerre de Tchétchénie est un territoire où le désespoir grandit sans cesse. » « Quand on meurt chaque jour, qu’on est complètement impuissant à empêcher sa propre mort et celle de ses proches, on reste otage et victime de la guerre. »

Et le silence, le silence assourdissant : «  Le monde entier se taisait. Qu’est-ce que le monde en avait à faire de la Tchétchénie ? »

La question est là. Grozny est un champ de ruines, la population civile est traquée, brutalisée, massacrée, les villages « nettoyés »… Pour le monde entier, les Tchétchènes, c’est le mal ?

Nouvelles de Tchétchénie sont des textes bouleversants, violents, fidèles à une réalité inacceptable, des nouvelles pour résister, des nouvelles pour rompre le silence.
«  Et de la vie ne restait que le nom, une trace d’araignée dans le sable, qui avait un jour ressemblé à la vie, puis que le vent avait effacée, et ne restaient que les souvenirs. Tout partait avec la vie : et les jours et l’espoir. »


À voir sur le site

www.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/tchetchenie

La Tchétchénie, terre de résistance

1999 : l’histoire se répète

7 août 1999 : des combattants venus de Tchétchénie s’emparent de trois villages du Daguestan.

9 août : Vladimir Poutine devient le premier ministre de la Russie.

10 août : les rebelles proclament l’indépendance de « l’État islamique du Daguestan ».

25 août : l’armée de l’air bombarde des positions islamistes du Daguestan et des villages tchétchènes situés près de la frontière.

31 août-16 septembre : cinq attentats meurtriers secouent Moscou et ses banlieues.

5 septembre : deuxième incursion armée dans sept villages du Daguestan.

18 septembre : entre 20 000 et 30 000 soldats russes se massent à la frontière tchétchène.

25 septembre : Moscou ferme la frontière entre la Tchétchénie et l’Ingouchie.

29 septembre : le président Maskhadov confie la défense de l’est du territoire à Chamil Bassaïev.

1er octobre : 140 000 soldats et 300 chars russes entament leur conquête du nord de la Tchéchénie.

23 octobre : la frontière est de nouveau bloquée devant plus de 20 000 réfugiés.

12-13 novembre : la deuxième ville tchétchène, Goudermes, tombe sous contrôle russe.

Novembre : les Russes laissent tomber des bombes « par erreur » sur la Géorgie, accusée par Moscou d’aider les combattants.

Début décembre : deuxième phase, la prise de Groznyï s’amorce.

25 décembre : « l’assaut final » sur Groznyï est lancé.

Janvier 2000 : les indépendantistes reprennent temporairement le contrôle de trois villes : Chali, Goudermes et Argoun.

7 janvier : Moscou décrète une trêve, qui ne durera que trois jours.

12 janvier : les hommes tchétchènes âgés de 10 à 60 ans n’ont pas le droit de traverser la frontière.

Mi-janvier : l’Union moscovite des mères de soldats conteste le bilan officiel de Moscou sur le nombre de morts et de blessés russes, et la presse commence à émettre des critiques.

16 janvier : les Russes arrêtent le journaliste russe indépendant Andreï Babitski, accusé d’être à la solde des Tchétchènes (ils affirment l’avoir échangé contre des militaires russes capturés, mais certains croient plutôt qu’il est dans un « camp de filtration »).

18 janvier : les soldats russes parviennent au centre de Groznyï au prix de lourdes pertes.

20 janvier : Moscou reconnaît pour la première fois la mort d’un général russe.

1er février : les combattants tchétchènes abandonnent Groznyï.

Février : l’armée intensifie son pilonnage des montagnes du sud, en prélude à une opération terrestre.

17 février : Moscou ouvre une enquête criminelle contre le président Maskhadov pour « rébellion armée ».

Début août, quelque 2000 combattants venus de Tchétchénie effectuent une incursion armée dans trois villages de la république du Daguestan situés près de la frontière avec la Tchétchénie. L’ancien membre du KGB Vladimir Poutine accède au poste de premier ministre de la Russie et promet de ramener l’ordre en deux semaines.

Les troupes russes interviennent rapidement pour repousser les combattants. Les combats meurtriers s’intensifient, tandis que les rebelles proclament l’indépendance de l’« État islamique du Daguestan » et lancent la guerre sainte contre Moscou. Ils se retirent toutefois rapidement, ne trouvant pas de soutien chez les Daguestanais. Entre le 31 août et le 16 septembre, une vague d’explosions secoue Moscou et ses banlieues.

Bilan : près de 300 morts. Le Kremlin accuse les « bandits » tchétchènes sans jamais rendre publiques les preuves qu’il dit détenir. Les indépendantistes font une deuxième incursion en territoire daguestanais au début du mois de septembre.

L’armée russe commence alors ses bombardements « punitifs » sur la Tchétchénie, même si le président Maskhadov nie toute responsabilité dans les incursions ou les attentats. Les installations techniques de la radio, de la télévision et de la téléphonie, infrastructures dont dépend le président Maskhadov, sont détruites dès les premiers jours. Étrangement, celles des rebelles restent intactes.

Certains y voient une intention délibérée de Moscou, puisque le dirigeant tchétchène charge alors son rival, le leader Chamil Bassaïev, de défendre l’est du territoire. Cela légitime l’offensive de la Russie, qui affirme y voir la preuve du soutien de Maskhadov auprès des rebelles. Dès octobre, la capitale est privée d’électricité, d’eau et de gaz, et la nourriture se fait déjà rare.

Sur le terrain, les troupes russes amorcent leur conquête du territoire tchétchène par les plaines du Nord. Le terrain plat facilite leur avancée, d’autant plus que les combattants se sont souvent repliés vers le sud. La seconde phase, la prise de Groznyï, débute en décembre. Certains, comme le président tchétchène, accusent l’armée d’utiliser des armes chimiques.

Les troupes russes s’enlisent devant l’incroyable résistance des Tchétchènes. Ceux-ci, même s’ils sont moins nombreux, sont maîtres des embuscades et des retraits stratégiques, et ils sont en outre mieux armés que lors du précédent conflit. « L’assaut final », lancé sur Groznyï le 25 décembre, se heurte à la résistance de quelque 2000 combattants tchétchènes.

Au début de décembre, alors que les troupes russes encerclent Groznyï à 90 %, les avions larguent des tracts pour sommer les civils, qui se terrent dans des sous-sols depuis des semaines, de quitter la ville, sous peine d’être considérés comme des combattants. Selon des témoignages, les habitants qui restent, qu’on estime à 40 000, sont trop faibles ou trop vieux pour se déplacer ou ignorent l’existence des corridors de sécurité.

L’an 2000 s’amorce par la contre-offensive des rebelles sur trois villes tchétchènes et par l’intensification des bombardements sur Groznyï et sur le sud de la Tchétchénie. « Par respect » de la fin du ramadan et du Noël orthodoxe, Moscou décrète une trêve, qui sera de courte durée. Les combats meurtriers reprennent, et l’union moscovite des mères de soldats conteste la version du Kremlin sur le nombre de soldats tués. À la mi-janvier, au bilan officiel de 500 soldats morts et de 1300 blessés, elle oppose un minimum de 3000 morts et de 6000 blessés. La Russie avait pourtant promis que, cette fois-ci, ses soldats ne mourraient pas.

Le 16 janvier, les Russes arrêtent le journaliste Andreï Babitski de Radio-Svoboda, pour qui il couvre le conflit du côté tchétchène. Deux semaines plus tard, Moscou, qui accusait le journaliste d’être à la solde des Tchétchènes, prétend l’avoir échangé contre des soldats russes faits prisonniers. Certains diront pourtant qu’il se trouve dans un des fameux « camps de filtration », où seraient torturés des prisonniers tchétchènes, selon divers témoignages. Il ne réapparaît que le 25 février, au Daguestan. Moscou l’accusera de possession de faux passeport et l’emprisonnera. Il est cependant libéré le 29 février.

En février, après des semaines de combats, les islamistes abandonnent Groznyï, conquise par l’armée russe, pour se retrancher dans les montagnes du sud. Un grand nombre d’entre eux auraient perdu la vie au cours de ce retrait. Les Russes intensifient leur pilonnage du sud de la Tchétchénie, particulièrement sur les gorges d’Argoun, lieu stratégique qui mène aux routes de ravitaillement des milliers de combattants, et sur celles de Vedeno.

Le 9 février, les Russes annoncent qu’ils ont largué des bombes de 1500 kg, que l’agence russe Interfax soupçonne d’être des bombes à effet de vide dont l’action, en brûlant l’oxygène, fait mourir par suffocation ou par l’effondrement des poumons. Quelques jours plus tard, ils ferment l’accès de Groznyï aux civils jusqu’au 1er avril en raison du « risque d’attentats terroristes », affirmation remise en question par diverses organisations non gouvernementales qui redoutent plutôt un nettoyage ethnique en règle.

En Russie, une partie de l’opinion publique condamne l’offensive. À la mi-février, un millier de manifestants de Moscou réclament l’arrêt des bombardements. Toutefois, à quelques mois du scrutin présidentiel du 26 mars, Vladimir Poutine recueille 60 % des intentions de vote. Même si l’opposition est pour l’instant minoritaire, plusieurs se demandent jusqu’où la population russe suivra son nouveau leader si les soldats meurent trop nombreux au combat.

C’est toutefois du côté des civils que les pertes sont les plus considérables. Jusqu’à présent, le conflit a tué au moins 6000 civils, un chiffre jugé modéré par certains. Privés d’eau et d’électricité, vivant dans de piètres conditions d’hygiène, les survivants sont également menacés par le froid, la maladie et le manque de nourriture.

Aux distributions d’aide humanitaire dont se vante Moscou, des témoins opposent plutôt des histoires de pillage, de torture, d’épuration ethnique, de bombardements des routes empruntées par les réfugiés, de viols d’hommes et de femmes par des soldats russes, de demandes de rançon, d’exécutions sommaires, de « camps de filtration », autant d’accusations réfutées par le Kremlin. L’organisation non gouvernementale Médecins du monde, seule ONG encore présente en Tchétchénie, affirme que les conventions de Genève sur la protection des victimes de guerre sont violées et qu’il faut envisager la « qualification de crimes contre l’humanité ». Devant ces témoignages, le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) exprime ses inquiétudes à Moscou, qui qualifie ces propos d’inacceptables et lui refuse l’accès à la Tchétchénie, ainsi qu’aux diverses organisations non gouvernementales.

Certains civils affirment également avoir dû payer les soldats pour récupérer l’un des leurs ou pour traverser la frontière tchétchène. Près de 300 000 civils tchétchènes ont fui les bombardements, surtout vers l’Ingouchie, où ils forment près de la moitié de la population. Malgré cet afflux de réfugiés, Moscou refuse de parler de catastrophe humanitaire.

À la fin de février, la diffusion d’un reportage par la chaîne de télévision BBC relance les présomptions d’atrocités commises par les troupes russes. Le reportage montre des images d’une fosse commune dans laquelle sont empilés les cadavres de présumés combattants tchétchènes. Les services de renseignements russes évoquent une falsification à des fins de propagande. Le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, annonce la tenue d’une enquête judiciaire, à laquelle ne participeront toutefois pas d’observateurs internationaux.

Le 28 février, au terme de sa visite dans la capitale tchétchène, l’émissaire du Conseil de l’Europe, Alvaro Gil-Robles, parle de « destruction massive » et appelle à la fin de la guerre et à la reconstruction de Groznyï, de nouveau en ruine. Pendant ce temps, l’armée russe poursuit sa campagne de bombardements dans le sud du territoire, où se trouveraient quelque 50 000 civils, et affirme qu’elle resserre son étau autour de la ville de Chatoï, dernier foyer de résistance important des indépendantistes, selon Moscou. Pourtant, des combattants auraient réussi à rejoindre leurs compagnons de combat dans les montagnes.

Pour leur part, les leaders occidentaux, qui se disent « préoccupés » par la situation en Tchétchénie, condamnent timidement l’opération militaire, se limitant à implorer Moscou de discuter avec les Tchétchènes pour régler leurs différends, tandis que la Russie rejette à de nombreuses reprises les offres de négociation que lui fait l’OSCE. Pendant ce temps, le Club de Londres, qui réunit des banques occidentales privées, annule une dette de quelque 15 milliards de dollars de la Russie, soit le tiers du montant total. Le Fonds monétaire international, de son côté, maintient ses prêts.