État de guerre (2)

Documentaire de Béatrice Pignède et Francesco Condemi
mercredi 30 janvier 2008
par  CP
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« Il suffit de dire certains mots comme "sécurité", "guerre contre le terrorisme", "ni voile ni string" et cela fait marcher au pas les populations. De même qu’il faut choisir son camp sinon cela signifie qu’on laisse faire. L’argument moral est utilisé pour soumettre les populations, pour les faire taire. Il faut obtenir l’adhésion des populations ou les réduire au silence. » soulignait Béatrice Pignède sur Radio Libertaire à propos de son film précédent, Propagande de guerre, propagande de paix.
Son nouveau film, État de guerre — coréalisé avec Francesco Condemi — approfondit l’analyse en posant des questions soigneusement écartées par les idéologues.

Le bruit des bottes se rapproche singulièrement, d’où la question de l’historienne Annie Lacroix-Riz : « Y a-t-il aujourd’hui une raison pour qu’il n’y ait pas de guerre générale en Europe ? » Après un montage d’images de propagande des deux premières guerres mondiales en préambule, le film amène à s’interroger sur l’aptitude des populations à se faire manipuler et renvoie immanquablement à la situation actuelle. Notre époque est-elle comparable à celles qui ont précédé 1914 et 1939 ? Il paraît impossible de pousser les populations à « guerroyer ». Et pourtant…
La propagande sécuritaire, la « guerre antiterroriste », la peur diffusée par rapport à « l’Islam » — comme au temps des croisés ! —, la crainte des banlieues « potentiellement dangereuses » et vivier de terroristes en herbe, tout paraît en effet converger pour nous faire avaler qu’il va falloir se défendre et que nous sommes entouré-e-s d’ennemi-e-s.

La menace islamiste a remplacé la menace soviétique. La peur utilisée à des fins politiques a d’ailleurs bien des avantages et le film État de guerre nous livre à ce propos plusieurs champs de réflexion.
Avoir peur de l’autre — démonisé — annihile la faculté de penser et surtout de critiquer nos sociétés et le système, avec pour conséquence la résignation. N’est-ce pas finalement mieux ici qu’ailleurs ?

Le film part du constat que la guerre dans les Balkans était le résultat d’une manipulation. Les témoignages et les analyses éclairent bien des aspects cachés des événements. En particulier, les haines attisées par la propagande qui ont mis la région à feu et à sang : « Toutes ces guerres ont été montées. Je vois ça comme une sorte de business. Les grandes puissances sont soit-disant venues nous aider, mais cela a été le contraire. » Et Zoran d’ajouter : « Milosevic a été installé au pouvoir par les États-Unis. Pourquoi aurais-je de la haine contre un Croate ou un Bosniaque de Serbie ? »

Stanco Cerovic, journaliste à RFI, développe l’idée que, depuis la guerre froide, le projet des gouvernements états-uniens d’établir une hégémonie à l’échelle planétaire repose sur la déstabilisation des Balkans, du Moyen-Orient et du Caucase. D’où le rôle important de trois propagandistes officiels incarnant le droit moral, Élie Wiesel, Bernard Kouchner et Vaclav Havel, chantres de l’impérialisme US. Et l’on voit Kouchner déclarer à propos de l’occupation en Irak : « une guerre est toujours bonne pour se débarrasser d’un salaud. Ils [les Irakiens] voulaient cette guerre comme une libération. » Une démonstration de la plus parfaite mauvaise foi.
Mais si les gens préfèrent le mensonge… Il faut alors choisir d’être drogué tout le temps et de ne pas voir la réalité.

Et la question revient, lancinante : une Troisième Guerre mondiale est-elle possible sur le sol européen ? Une guerre à l’Europe orientale ? Une guerre d’un nouveau genre ? Un « combat monumental entre le bien et le mal » ? Le complexe militaro-industriel s’arrangerait bien du concept de guerre perpétuelle pour écouler la marchandise et le capitalisme est toujours bénéficiaire dans une situation de conflit. Alors «  le pouvoir ment, mais c’est pour la bonne cause ! »

Nous vivons une « situation de leurre énorme. Tout est fait pour que tout le monde croit que tout va bien », même si la paranoïa ambiante sur fond de crise et de croisade semble permettre tous les dérapages. C’est la problématique du film, État de guerre , qui pose la question de la lutte et des capacités de mobilisation populaire. Les guerres se décident « contre la volonté de la majorité des peuples, seuls les intérêts économiques sont pris en compte ». Or la guerre économique n’a jamais cessé et la guerre contre les résistances populaires a repris de plus belle, les assassinats politiques ciblés contre ceux et celles qui s’opposent à l’hégémonie des États-Unis sont nombreux. La mondialisation est encore pire que le colonialisme conclut Gaspar Miklos Tabas.
Une note d’espoir cependant au Vénézuela où Oscar Negrin relate un exemple de résistance populaire autour d’une école autogérée.

Quelle est notre capacité de résistance ? Si « nous sommes dans une situation de guerre généralisée », il faut « refuser le mensonge ». La question sociale doit revenir à l’avant quand la population décide de se rebeller et la lutte contre la globalisation capitaliste ne peut être qu’internationaliste. Mais d’abord, « Il faut libérer les gens du système leader ».

(mars 2005)


État de guerre
Documentaire de Béatrice Pignède et Francesco Condemi (2005),
production Clap 36/Zaléa TV

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