Des barbares dans la cité. De la tyrannie du marché à la violence urbaine de Jean-Pierre Garnier

Jean-Pierre GARNIER (Flammarion, 1996)
lundi 3 mars 2008
par  CP
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Des Barbares dans la cité. De la tyrannie du marché à la violence urbaine ou comment poser les vraies questions pour démasquer les faux problèmes.

Dès l’avertissement, Jean-Pierre Garnier établit la base de cet essai en forme de questionnement ironique : "Le système capitaliste pourrait se perpétrer désormais dans l’harmonie et la sérénité ?" Polémique, l’ouvrage l’est à coup sûr, et personne n’est épargné, les politiciens, les médias, les prétendus experts du malaise social. La violence urbaine, tous en sont directement, indirectement les observateurs responsables, en tous cas complices.

Quelles sont les mesures prises pour réduire la "fracture sociale", pour lutter contre l’"exclusion" et l’insécurité des banlieues, ces grandes zones périphériques où sont parqués des jeunes, futurs chômeurs ou délinquants ? Les solutions sont inexistantes ou en total décalage avec la réalité. Les mesures sécuritaires sont pratiquement les seules proposées.
Après nous le déluge… l’amorce d’une analyse ou des propositions concrètes sont renvoyées à plus tard.

En revanche, des mécanismes institutionnels et médiatiques sont mis en place pour sauver les apparences d’un "lien social", dernier rempart contre l’explosion sociale ou la révolte des "exclus" du système. La rage des banlieues serait-elle encore une conséquence d’un "mal social", de la crise ou encore d’une mutation de société ? Un "mal inéluctable" qui entraîne une série de mots-repères destinés à se masquer une réalité de plus en plus préoccupante.

Le concept d’exclusion par exemple, utilisé sans cesse, et dont on sait plus s’il dépeint un état ou un processus. "En cette fin de XXème siècle, un sociologue se trouve pris dans l’obligation contradictoire d’avoir à délivrer un discours critique sur l’ordre social existant tout en évitant de pousser cette critique au-delà des limites où la légitimité de cet ordre n’irait plus de soi."
Un réflexion d’autant plus à l’ordre du jour si l’on se souvient de la description de Touraine donnée au Nouvel Observateur en 1989 : "La France ressemble à un ballon de rugby. En bas de l’ovale, la marginalité, qui pourrait se décomposer en quatre groupes : les travailleurs, les petits boulots, les chômeurs, les exclus. Au milieu, représentant 70% de la population, une très vaste classe moyenne, au sens middle class, c’est-à-dire une classe qui se définit non plus en termes de production, mais en termes de niveau de vie, de sécurité, de carrière."

Jean-Pierre Garnier ne s’attarde pas à des comparaisons sportives ou à des allégories, il dénonce les structures économiques, les facteurs d’une paupérisation programmée et les solutions virtuelles : "Sous le règne planétaire de l’économie de marché, le redressement économique s’opère en fonction d’une dynamique — l’accumulation flexible - et selon des modalités - la course à la productivité et à la compétitivité — qui sont précisément à l’origine de l’effondrement social déploré." La mondialisation de l’économie, c’est celle de l’exclusion ou ça y ressemble beaucoup. La tyrannie du marché régit la société dans laquelle il ne serait plus question de refuser l’exploitation, mais de se réjouir d’être exploitable.

Si l’on peut constater une absence de contre-pouvoir organisé, la révolte contre la domination occupe souvent le devant de la scène sociale et médiatique, "l’affaiblissement du mouvement ouvrier, le discrédit de l’idéologie marxiste et l’effondrement des pays dits socialistes n’ont pas mis fin à la lutte des classes. Celle-ci est tout simplement en train de revêtir des formes nouvelles." Le tissu social part en "lambeaux" et voilà les "maître penseurs d’une sociologie domestiquée" en quête de termes et de vocables pour traiter les révoltes des "exclus". Pourtant, à maintes reprises, les jeunes s’expriment contre le système : "Je hais les gens qui piétinent ceux qui n’ont rien. C’est tout." "Ce qui pousse de nos jours des adolescents “défavorisés” à s’en prendre de manière systématique à des personnes ou des biens qui peuvent symboliser l’État (policiers, CRS, commissariats, écoles, bâtiments municipaux, mobilier urbain…) ne vient pas d’on ne sait quelle pulsion irrationnelle, désespérée et autodestructrice, mais d’un désir de revanche parfaitement fondé." La "haine" répond au rejet social vécu par ces jeunes, la "haine" de l’ordre et du système qui les condamne par avance.

Trois films sortis sur les écrans dans la même période, La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995), L’État des choses (Jean-François Richet, 1994), Raï (Thomas Gilou, 1995), traitent du même sujet : la révolte des "nouveaux barbares".

Des barbares dans la cité. De la tyrannie du marché à la violence urbaine de Jean-Pierre Garnier est un essai polémique certes, mais surtout un outil critique essentiel dans ces temps où s’imposent une pensée et une morale uniques quand il s’agit de violence urbaine. La polémique, Jean-Pierre Garnier y excelle et les concessions par rapport au système ne sont pas dans ces habitudes. Quant à ses critiques, elles touchent juste à tous les coups. ainsi lorsqu’il dénonce "la totale incapacité des penseurs de l’ordre à saisir l’émergence d’une force sociale qui tire précisément sa force de ne pas être représentée. Par l’action directe contre des cibles dont le choix ne doit, tout bien considéré, rien au hasard, les jeunes révoltés prennent de court tous ceux qui prétendent agir en leur nom et à leur place."

La rue est toujours la scène de la contestation, de la résistance, une résistance désespérée comme le souligne l’auteur qui choisit de citer Khaled Kelkal : "Moi, à douze ans, je ne savais pas ce que cela voulait dire, le système, l’argent, tout ce qui s’ensuit, le système économique. Les jeunes de douze ans, aujourd’hui, ils voient et ils ont une sorte de blocage que nous on avait à l’âge de dix-sept dix-huit ans. Les gens, ils vont agir plus vite. Là, ils sont en train de former des gangsters."

Les remèdes proposés sont essentiellement sécuritaires. "L’encadrement militaro-policier de la vie sociale" tient du dispositif d’urgence et s’inscrit uniquement dans une stratégie de répression. Les conditions de la guerre sociale sont en place.

Ce livre est à la fois captivant, pessimiste, décapant… Un texte d’une grande rigueur et une critique essentielle.

mars 1997