Tardi : Le cri du peuple. L’espoir assassiné, d’après le roman de Vautrin

Entretien avec Tardi dans les Chroniques rebelles du 12 octobre 2002.
dimanche 22 juin 2008
par  ps
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La volonté d’occulter la Commune de l’histoire officielle met en lumière les silences et les manipulations de l’information concernant les luttes pour l’autogestion ou la démocratie directe. Propagande, répression et globalisation… nous l’apprenons de la Commune revisitée.

Le cri du peuple , mis en images par Tardi d’après Vautrin qui lui rend cet hommage : « Quand Tardi a dessiné, j’ai compris qu’il était revenu le
temps des cerises. Et j’ai su que mon texte avait rencontré son Daumier.
Je répète avec cet ami-là : Vive la Commune !
 »

Chroniques rebelles : Qui sont les personnages en première page ?

Tardi : Thiers, Bismarck, Napoléon III et un curé qui symbolisent l’oppression, le pouvoir, l’Ancien Régime. Cette image est un jeu de massacre au pied de la Butte Montmartre. En 1789, certains curés sont passés du côté révolutionnaire, mais pendant la Commune, aucun à ma connaissance.

CR : Tu travailles depuis deux ans sur Le cri du peuple. Quel est le lien pour toi entre la Commune et la situation d’aujourd’hui ?

Tardi : La Commune est tout à fait actuelle. Depuis des années, j’avais envie de travailler sur la Commune, comme sur la guerre de14-18. La première guerre mondiale était presque du “vécu” : j’ai connu mon grand-père. Ma grand-mère me racontait des histoires, j’en faisais des cauchemars étant môme. Cela faisait partie des indignations alors que la Commune était effacée de l’histoire de France, à part deux ou trois lignes dans les livres d’histoire. Donc je m’y suis intéressé...

En ce moment on parle beaucoup de l’épopée napoléonienne et le journal d’un grognard a été retrouvé sur un champ de bataille, racontant sa captivité en Russie. Le type est mort à Waterloo. Ces feuilles, récupérées, passées de main en main, remontent à la surface aujourd’hui. Elles racontent avec émotion sa souffrance, et j’ai envie de parler de ça. Le feuilleton à la télé, le film qui va sortir, cette imagerie autour du Premier Empire, de Napoléon et de la France triomphante, je veux détruire ça parce que ce n’est pas vrai.
De la même façon, il y a beaucoup de choses à dire sur la Première Guerre mondiale. Mon idée, ma motivation passe par l’indignation. Ma démarche revient à dire : attendez, tout ça c’est la télé, des films, c’est l’Éducation nationale qui, après la Police nationale, la Marine nationale, remplit une fonction précise. Alors parlons des souffrances, de la réalité des individus — auxquels je m’identifie — qui ont été manipulés, embarqués dans une “aventure collective” comme la guerre des tranchées, à laquelle ils ne voulaient pas participer.

La Commune est une page de notre histoire passée sous silence, gommée. Alors parlons-en ! Elle répond à la réalité d’aujourd’hui, avec la démocratie directe et l’autogestion.

Quand Thiers prit la décision de confisquer les canons, les Parisiens s’y opposèrent. Ces canons étaient symboliques, payés par la population. Le gouvernement s’est alors tiré à Versailles — comme en 1940, il s’est tiré
à Vichy —, et la Commune s’est organisée. La Commune, c’était des gens modestes, des ouvriers, des artisans (Varlin était ouvrier relieur). Pas des politicards. Et c’est d’actualité. Il faudrait confisquer le pouvoir aux hommes politiques de métier. Ce qu’étaient Thiers et Bismarck pour qui la guerre de 70 avait trop duré. Les affaires devaient reprendre avec les actions des chemins de fer, des Charbonnages et il fallait signer la paix, mais certainement pas laisser les canons à la population parisienne. Après le siège de Paris et l’autorisation de Thiers donnée aux Prussiens de camper sur les Champs-Élysées, les Parisiens tendirent des drapeaux noirs aux fenêtres en signe de deuil et brûlèrent du foin Place de la Concorde pour la purifier du passage des Allemands.

Le gouvernement se tire et on réorganise tout. C’est l’autogestion aux mains de ceux et celles qui sont concernés. La Commune va durer deux mois et demi, mais elle perdra beaucoup de temps avec des décrets et des décisions sans grande utilité, beaucoup de discussions et de négligence au plan militaire. Pendant ce temps, Bismarck libère les prisonniers de guerre français pour que Thiers puisse reconstituer une armée. C’est une partie de l’accord entre Thiers et Bismarck : on vous refile l’Alsace, une partie de la Lorraine et vous libérez nos prisonniers.

CR : L’Espoir assassiné est le second volet du Cri du Peuple. À quand le troisième, le plus triste ?

Tardi : J’y suis. Ce matin, j’en étais au 21 mai 1871 avec l’entrée des Versaillais par la Porte de Saint Cloud, au moment où Ducatel, piqueur des Ponts et Chaussées, monte sur les fortifications pour avertir les Versaillais que la voie est libre. Le côté militaire a été négligé, très peu de militaires de carrière sont communards. Du jour au lendemain, un cordonnier se retrouve colonel ou général, mais n’en a pas forcément la compétence. Il y a Dombrowski, mais l’antimilitarisme joue aussi contre la Commune. Les communards quittent les fortifications pour se battre sur les barricades, dans leurs quartiers. Au début, la Commune n’occupe pas le Mont Valérien, les Versaillais s’en empareront pour pilonner la partie ouest de Paris. La symbolique de la Commune est dans l’image du peuple défendant son quartier, son gagne-pain. C’est ce que je ressens aujourd’hui, il y a des politicards qui nous concoctent des trucs avec des attachés de presse, des spécialistes de la communication, avec la télé, avec tous les moyens d’expression pour nous priver de nos droits et nous reprendre nos canons.

CR : C’est pire que des canons, symboliquement...

Tardi : Il y a quelques années, une banque faisait sa pub en disant :”Ne vous occupez de rien, votre argent m’intéresse, vous me refilez le pognon et nous, on s’en occupe”. C’est un petit peu ça. Une fois qu’on a mis le papelard dans l’urne, c’est fini. Le type qui s’était montré sous une bonne image, après on ne le tient plus, il fait ce qu’il veut. Le citoyen n’a que des obligations et très peu de droits. On signe un chèque en blanc à un politicard, à un parti et c’est fini, on ne contrôle plus rien. Il faut mettre en chantier la reprise en main de nos intérêts, de notre avenir, de nos affaires. Imaginons des comités de quartiers pour tout, les problèmes d’éducation, les transports... ce sont des discussions, du temps, alors, bien sûr, il est plus facile de déléguer à un type qu’on ne contrôlera plus après le vote.

CR : “Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines”. Cette phrase d’Eugène Varlin, que tu as choisi pour ouvrir L’espoir assassiné, est un avertissement pour notre société ?

Tardi : Depuis la citation de Varlin, rien n’a évolué. L’exploitation du peuple par la fameuse France “d’en haut”, “à droite”, “à gauche”, n’a pas bougé. Notre ennemi, c’est l’État. Les choses pourraient être plus simples, les rapports détendus si seulement il existait un respect des individus. Mais on n’ose pas pousser ce raisonnement jusqu’au bout parce qu’il apparaît comme tout à fait niaiseux et idyllique.
Le jeu devient plus trouble, flou, à cause de la présence de professionnels de la politique. On n’a pas besoin de ces gens-là. Qu’ils fassent autre chose, qu’ils nous foutent la paix et laissent les gens prendre en main leur destinée, leur avenir, leur boulot.

CR : Le personnage de Tarpagnan, capitaine venu reprendre les canons de la Butte Montmartre, est issu du peuple ?

Tardi : Oui, il est garçon de ferme. Il s’est engagé dans l’armée, a fait la campagne du Mexique et, au moment où on le rencontre, il est capitaine des lignards qui doivent récupérer les canons. Quand on lui demande de tirer sur la foule, sur le peuple, il refuse. C’est ce qui s’est passé le 18 mars.

CR : Son refus est-il influencé par la volonté du peuple ou est-il seulement séduit par la Pucci ?

Tardi : C’est un personnage romanesque tout à fait fictif. Certes la Pucci joue un rôle important dans sa décision mais il est incapable de tirer sur la foule, sur des mômes, sur des femmes, sur des ouvriers. Sinon, il passe dans le clan des salopards. Pour que l’histoire évolue, un personnage qui refuse d’obéir est nécessaire. Sur les photos ed l’époque, on voit des soldats, la crosse en l’air devant des canons : 18 mars, première journée de la Commune,10 heures du matin, tout est réglé. Prise de conscience de Tarpagnan, sur le champ Polonais — parc d’artillerie où sera construit le Sacré-Coeur — , lui le chien de garde habitué à obéir aux ordres. Pour la première fois de sa vie peut-être, il refuse.

CR : Tarpagnan est ivre de vin et de révolution, mais le lendemain il s’interroge. À la fin des canons du 18 mars, tu poses la question : que va faire l’inconséquent Tarpagnan ?

Tardi : Séduit par la Pucci, il veut la retrouver. Une fois retrouvée, il se battra pour la Commune. Ce qui est intéressant dans une histoire, ce sont les personnages : Grondin a un autre parcours. Il y a l’aventure collective et les personnages. Grondin a aussi une prise de conscience. Notaire, accusé à tort d’un meurtre qu’il attribue à Tarpagnan, il est condamné au bagne. C’est un peu l’itinéraire de Jean Valjean. Et il finit flic. Il est manipulé, lui aussi. Tout comme Tarpagnan, il est un chien de garde du régime. Et le 18 mars…

CR : Il est lynché et laissé pour mort sur le terrain. Quand il s’en sort, il déclare : “Je me suis aperçu que ce n’est pas à coup de canons ni à force d’indifférence qu’on chasse les indigents de toute société humaine, au contraire. À force de se servir du balai pour les humilier davantage ou de la trique pour les expédier plus loin, nos préfets de police les ont voués à une épouvantable misère, à une effrayante nudité. Ils ont fabriqué aux portes de la ville des ateliers de rancune". Encore une fois l’actualité avec les banlieues-ghettos. L’évolution de tes personnages se sent aussi dans le dessin. Grondin semble se rapprocher du peuple.

Tardi : Il faut d’abord rendre hommage à Vautrin qui a fait vivre ces personnages. Dans le roman, il est intéressant d’injecter de l’actualité. La bande dessinée a beaucoup fonctionné avec des personnages stéréotypés : des héros avec une mission à accomplir. J’aime perdre le lecteur sur des fausses pistes et dessiner des personnages qui se posent des questions, qui doutent, qui reviennent en arrière. Moi, les gens qui sont sur des rails, les héros, j’ignore comment ça fonctionne. J’en ai jamais rencontré.
Grondin, Tarpagnan sont des personnages qui évoluent dans un cadre chamboulé, dense. C’est la Commune et leurs idées changent. Grondin est notaire de province au moment où sa fille adoptive est assassinée. Un meurtre atroce dont il croit Tarpagnan, son garçon de ferme, coupable. À partir de ce moment, leurs routes se séparent. Tarpagnan, pour se planquer, s’engage dans l’armée et Grondin se retrouve bagnard avec une idée : lui faire la peau. Et voilà que le matin du 18 mars, au moment où la Joncaille, chef de gang des bords de l’Ourcq, va lui donner des renseignements pour le retrouver, Tarpagnan arrive avec les militaires pour récupérer les canons. Grondin tombe sur Fil de fer et se fait lyncher. Les motivations des personnages sont très simples : l’un veut faire la peau de l’autre qui fuit. Mais les événements vont en permanence les éloigner, contrarier les itinéraires... Ce qui permet de parler de la Commune.

Raconter l’histoire de la Commune en bande dessinée, en suivant les événements tels qu’ils se sont déroulés, en se référant à des ouvrages d’histoire, à mon sens, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. La meilleure façon de retenir le lecteur, c’est quand même de lui raconter une histoire avec des personnages fictifs pris dans des événements réels.

La bande dessinée est un moyen d’expression qui me convient parce que j’aime dessiner et raconter des histoires. On me demande souvent : tu n’aimerais pas faire des films ? Le cinéma, c’est formidable, mieux que la bande dessinée, mais être réalisateur de cinéma, diriger une équipe, c’est un autre métier. Je ne suis pas capable de diriger et la bande dessinée me convient parfaitement. J’aime l’utiliser pour faire passer des idées contredisant l’histoire romancée, manipulée, censurée, effacée, dirigée et revendue dans un but de propagande.

Il n’y a pas d’enseignement à partir de l’image, et pourtant il y a l’image publicitaire, la télévision, la peinture à l’huile, la carte postale, la bande dessinée. Quand j’étais môme, les cartes de géographie représentaient l’Afrique divisée en deux avec les colonies françaises : l’AEF et l’AOF (Afrique Équatoriale Française et Occidentale Française) en rose. La couleur de la layette, des bonbons, une couleur douce et gentille. Donc nous avions la carte de l’Afrique où pratiquement la moitié était rose et cela jouait sur la représentation symbolique. De même, j’ai cru jusqu’à l’âge de 14 ans que la France était un gentil pays entouré de méchants pays qui lui voulaient toujours du mal, comme l’Allemagne par exemple. Pendant les guerres de 1870, de 1914-1918, la dernière, nous étions les gentils, et comme dans les contes de fées, le méchant était puni.

L’Éducation Nationale n’est rien d’autre qu’une officine de propagande — dans les petites classes — pour bien “formater” l’esprit des jeunes citoyens français. Qu’est-ce qui est en œuvre et pourquoi leur apprendre à lire, compter ? Pour remplir leur déclaration d’impôts. L’histoire et la géographie permettent en école primaire de faire entrer dans un maximum de crânes des idées nationalistes et patriotiques. Et la Commune en est absente alors que 30 000 personnes ont été tuées pour des idées généreuses. La répression a été sauvage. Quand les troupes de Versailles sont entrées dans Paris, des flics dressés ont fouillé les immeubles pour exterminer les gens, achever les blessés.

CR : Ils ont même tué un médecin — sympathisant Versaillais — parce qu’il refusait qu’on exécute les blessés. Dès le 16 mai 1871, une ambulancière est violée et fusillée par des Versaillais, avant même le début de la semaine sanglante.

Tardi : Et Zola trouvait ça normal. Jules Ferry, avec l’école laïque, a repris un certain nombre d’idées de la Commune et le pompon lui revient. C’est lui qui symbolise l’École laïque, et républicaine.

CR : As-tu étudié la Commune au lycée ?

Tardi : Jamais. Je suis entré aux Beaux Arts à 16 ans. Je n’ai pas fait d’études supérieures et je n’ai jamais entendu parler de la Commune. J’ai vu de vieilles photos. J’étais môme et je confondais ces photos avec celles de la guerre de sécession, les uniformes français ressemblaient aux américains dans les westerns, ceux des films de John Ford par exemple. C’est la même époque. Puis je voyais la colonne Vendôme dans le fond ... C’est ainsi que je me suis intéressé à la Commune. Quand Vautrin m’a envoyé son bouquin pour en faire la couverture, j’ai pensé : c’est exactement ce qu’il me faut. Pour les récits qui parlent d’une époque, un fil conducteur est nécessaire pour raconter une histoire sinon autant se référer à des oeuvres d’historiens ou à des récits de témoins. Mais pour faire une fiction, il faut des personnages.
Sans la fiction, c’est oeuvre d’historien et là le tri est nécessaire. J’ai eu ce problème pour la guerre de 1914-1918. Les romans, par exemple, sont parfois des témoignages, mais il faut être prudent. Barbusse, Dorgelès ou Remarque ont écrit après. La part de fiction existe malgré le vécu. Est-ce que cela a valeur de témoignage ? Beaucoup de “Poilus” ont vécu des choses, mais ne savaient pas les raconter ou les écrire. Ils se taisaient. On est donc obligé de faire une sélection parmi des gens qui ont le savoir, la culture, la technique pour s’exprimer.

CR : Le cri du peuple commence comme un polar. C’est ainsi que tu vois le roman de Vautrin ?

Tardi : Vautrin, dans un chapitre, il rend hommage à Dumas, Eugène Sue, reconnaît une filiation directe avec ce roman populaire de la fin du XIXe siècle, qu’il aime et moi aussi : Les Misérables, Les Mystères de Paris. C’est également intéressant de jouer avec les personnages. Adèle Blanc-Sec, c’est le roman-feuilleton, plus récent : Arsène Lupin, Sherlock Holmes. Ce qui m’intéresse, c’est de pervertir les règles, les principes narratifs. Le roman policier, le roman à énigme, permet d’embarquer le lecteur sur des fausses pistes. Le plaisir dans un roman policier, c’est de découvrir le coupable avant l’enquêteur. Si le roman est bien foutu, on n’y arrive pas. On se fiche totalement que l’assassin soit guillotiné à la fin du bouquin. L’intérêt est dans le jeu intellectuel.

Il existe différents genres : le roman à énigme, d’enquête, de déduction, type Conan Doyle avec un Sherlock Holmes qui ne bouge pas de chez lui et résout l’énigme à partir d’un bout de papier et de cendres de cigarettes. Et il y a le flic, type Maigret, qui va sur le terrain, mais en tant que fonctionnaire il a des chefs et n’est pas libre. L’auteur est obligé de tenir compte des moyens d’investigations de la police. Enfin, on arrive à cette invention magnifique du roman américain : le privé, confronté aux flics et aux gangsters. Il est parfois manipulé pour le faire plonger. Ses motivations ne sont ni l’investigation intellectuelle de Sherlock Homes, ni celles du flic, mais l’argent. Il est plus proche de nous, plus cynique. Les règles sont basées sur le plaisir de la lecture et l’intérêt est de les pervertir, de trouver de nouvelles combines pour perdre le lecteur.

CR : Dans le Cri du peuple, il y a trois personnages de flics : Grondin, Hippolyte Barthélémy et le Commissaire Mépluchet, le notable qui fuit à Versailles en laissant à Hippolyte le soin de garder la Grande Boutique". Face à eux, il y a les malfrats...

Tardi : Sur les trois flics, Grondin poursuit Tarpagnan mais Hippolyte poursuit Grondin. Je ne dis rien sur Mépluchet, il faudra lire la fin.

CR : Et la bande de l’Ourcq avec la Joncaille...

Tardi : C’est le maquereau.

CR : Et Caracole qui surine tout le monde ?

Tardi : Caracole était au bagne avec Grondin. Ils s’estiment. Dans la troisième partie, Grondin dit qu’il a parfois connu plus de morale chez les malfrats que chez les gens de la haute société.

CR : Fil de fer, le serrurier, c’est un peu l’illégaliste de la bande ?

Tardi : Il est aussi acquis aux idées de la Commune. Caracole est beaucoup plus primitif. Il estime Grondin parce qu’ils ont souffert ensemble au bagne. Et Grondin est indulgent à son égard. Quant à Marbuche, c’est le costaud au grand coeur, amoureux de la Pucci. Il sauve Tarpagnan parce que si celui-ci aime la Pucci, il n’est pas un mauvais homme.

CR : La Pucci et la journée du 18 mars. Que s’est-il passé en elle quand elle a chanté la canaille ?

Tardi : Elle chantait dans les cafés, à Montmartre. Entretenue par la Joncaille qui lui a acheté un hôtel particulier, elle est devenue une poule. Mais au moment où, sur le champ des Polonais, la foule monte, j’imagine elle se sent beaucoup plus proche du peuple que des voyous de la bande de l’Ourcq et de la Joncaille. Mais la Pucci n’a pas dit son dernier mot. C’est un peu tôt de parler de l’itinéraire de la Pucci.

CR : Au début de L’espoir assassiné, elle retrouve Tarpagnan, mais l’idylle tourne court.

Tardi : C’est la loi du milieu, c’est Casque d’or. La Joncaille, le méchant, est aussi amoureux de la Pucci. Tarpagnan est l’amoureux bagarreur. La Joncaille ne peut pas tolérer qu’elle aime un autre mec et l’envoie à l’abattage dans les pires boxons de la ville.

CR : La place des femmes dans la bande dessinée ? Elles sont importantes dans cette histoire, sur le champ des Polonais où elles haranguent les soldats, Louise Michel et toutes les autres.

Tardi : Elles montent en première ligne à Montmartre. Elles participent au combat, comme la canonnière sur les remparts au moment où Tarpagnan et Marbuche voient les étendards des Franc-maçons. Beaucoup de femmes servaient aux pièces d’artillerie. Elles seront féroces à la fin, au moment où les otages, sortis de la Roquette, sont fusillés rue Haxo. Ce n’est plus la révolution, mais la vengeance. Sur le trajet de la Roquette à la rue Haxo, en haut du XXe arrondissement, les otages seront quasiment lynchés et là, les femmes jouent un rôle.


Il faut revenir sur le rôle des femmes dans la bande dessinée. Adèle Blanc-Sec est un personnage que j’ai inventé, créé par réaction au rôle qu’on attribuait aux femmes dans la bande dessinée : Barbarella, Jodelle, des nanas qui évoluaient dans un cadre érotique.
Il y avait beaucoup de cow-boys, de policiers et de coureurs automobile, mais très peu de femmes, Bécassine, mais peu ayant un comportement ordinaire ou prêtes à ruer dans les brancards. C’est pour cela que j’ai conçu Adèle Blanc-Sec.

CR : Et Mademoiselle Palmire ? C’est un personnage fort ?

Tardi : Elle me plaît la petite Palmire, amoureuse de Tarpagnan. C’est elle qui lit dans le journal la fermeture des maisons closes, par décret de la Commune.

CR : Tu as travaillé les décors avec des documents d’époque ?

Tardi : Oui, essentiellement. J’aime bien aller faire des repérages sur place, mais là c’était très limité. J’ai travaillé uniquement à partir de photos.

CR : On a l’impression de se balader dans le Paris de la Commune. Pour l’épisode de la chute de la Colonne Vendôme, Tu as dessiné un laissez-passer à ton nom daté du 16 mai.

Tardi : J’aurais aimé être invité. Il était prévu que la colonne soit détruite pour la date anniversaire de la naissance ou la mort de Napoléon, mais ça a pris du retard, elle est tombée le 16.

CR : Journal Officiel du 12 avril 1871 :
“La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la Place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de la force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du Droit International, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à la Fraternité, décrète : article unique. La Colonne de la Place Vendôme sera démolie”.

Tardi : C’est magnifique. J’ai repris ce texte intégralement. J’aurais bien aimé y assister. Courbet a eu l’idée. Il était d’abord question de fondre le bronze pour des pièces de monnaie, mais la colonne, censée provenir des canons pris à l’ennemi par Napoléon, n’était pas entièrement en bronze. Seule une fine pellicule recouvrait la pierre. Il y eut tout un dispositif pour la foutre en l’air. J’avais des photos, mais je ne pouvais déterminer de quel côté elle était tombée jusqu’à ce que je trouve une description très précise, minute par minute. Au dernier moment, un communard monta remplacer le drapeau rouge par le drapeau tricolore et elle tomba sur un matelas de fumier destiné à recevoir Napoléon.

CR : La nouvelle ode à la Colonne est parue pour la première fois dans Le Tribun du Peuple du 18 mai 1871. Couplet final :
“Peuple apprend par cette histoire
À ne plus porter sur ton dos
Ces jean-foutre de héros
Qui te causent tant de déboires.
Et voilà comment tirant
On abat tous les tyrans”
.

Tardi : Sur une photo, on la voit disloquée, avec la foule qui pose. Chacun a embarqué un morceau de bronze, mais malheur à ceux chez qui on a trouvé un souvenir de la Colonne. Ils ont été exécutés dans les squares, sur les quais, jetés à la Seine, exécutés dans les marchés couverts, les jardins publics. Courbet, à son procès, a prétendu qu’il voulait seulement la faire déplacer. Il a fait de la prison, à Sainte-Pélagie, est parti en exil en Suisse et a été condamné par Mac Mahon à payer la reconstruction de la colonne. Il devait verser une somme, tous les ans, pendant 30 ans, mais il est mort la veille de la date du premier versement.
La dernière image est authentique : un vieux Bonapartiste était là, mécontent...

CR : Le vieux Bonapartiste, amputé d’une jambe, dit : “Vous insultez celui qui a été le bras de la France” et Ziquet lui répond : “Citoyen, ce bras-là t’a pris une jambe”.

Tardi : C’est authentique. La Colonne de Juillet devait aussi être détruite. Une péniche remplie de pétrole a été incendiée sous la colonne, on a tiré au canon dessus, mais elle a résisté. D’autres incendies ont été allumés aux Tuileries, au ministère des Finances, à l’Hôtel de ville… Courbet s’y est opposé pour le Louvre. Il fallait stopper l’avance des Versaillais et c’était la destruction des symboles. J’aurais aimé être aux Tuileries avec une torche, foutre le feu à des tentures pour détruire ce bâtiment et peut-être d’autres aussi.

CR : Prochain et dernier volet du Cri du peuple ?

Tardi : La rentrée prochaine. [1]


Transcription de Roberte Tortet. Cet entretien est paru une première fois dans le Monde Libertaire pour le 1er mai 2003.

Images de l’album © Casterman

L’intégrale


[1L’espoir assassiné sera en fait suivi de deux albums, Les heures sanglantes et Le testament des ruines.


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