WAITING FOR THE MAN. Histoire des drogues & de la pop music

Harry Shapiro, traduit de l’anglais par Gaëlle Erkens (Camion noir). Avec Gaëlle Erkens
lundi 22 septembre 2008
par  ps
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« Si le LSD était la cerise sur le gâteau de la contre-culture, la marijuana en était l’ingrédient principal. Tout comme elle avait été au centre du milieu jazz dans les années 1950, elle était reprise par les musiciens blancs du circuit folk-blues. Pour ceux dont la musique folk était fortement politisée, fumer de la dope devint partie intégrante du mouvement prostestataire.

Le Free Speech Movement commença sur le campus de Berkeley à l’automne 1964 et devint rapidement l’un des points centraux de la montée de l’activisme étudiant. Tous les sujets, des droits civils à la bombe atomique, étaient bons à discuter. En consommant une drogue illégale comme la marijuana (le LSD ne fut pas interdit aux USA avant 1966), les activistes en herbe lançaient leur premier défi à l’autorité. Pour beaucoup, prendre des drogues était la seule prise de position “politique”. »

Musique et drogues… Quelle est la part de scandales médiatiques, de folklore ou de réalité dans les liens la musique et les drogues ? Créativité, descente aux enfers, prise de conscience, déchéance… Tout ou presque aura été dit sur les paradis artificiels et leur impact sur le monde musical du XXe siècle.

Waiting For the Man d’Harry Shapiro reprend l’itinéraire de cette liaison dangereuse et fascinante entre drogues et musique, tout en cassant les clichés habituels sur les substances chimiques et autres herbes naturelles.

Waiting For the Man reprend en partie le titre de l’album de The Velvet Underground & Nico, produit par Andy Warhol (1967).

Waiting For the Man ou l’histoire d’un homme accroché et en manque qui cherche son pusher. L’ouvrage de Shapiro s’attache à donner une vision différente de l’influence culturelle et sociale de la musique et du rôle des drogues dans le milieu musical.

L’environnement de travail des musiciens et des musiciennes est particulier : « on travaille alors que tout le monde est en train de s’amuser et pendant que le public est au travail, on est en train de dormir. Mais ce repos doit être éventuellement pris quand on n’est pas fatigué, à cause de l’itinéraire du voyage, des heures de concerts, des appels de la presse, des interviews, des balances, des grèves d’aéroports ou de plein d’autres raisons encore.
La même chose s’applique au réveil. Si on a de la chance, on mangera peut-être. Et même si on se sent très mal, quand les lumières s’allument, il faut être une entité supérieure démoniaque pendant deux heures, ou au contraire être très cool le temps de donner cette interview très importante pour la promo du nouvel album.
 » Et comme « toutes sortes de substances [sont] distribuées afin que le spectacle continue […],
il est très facile de sauter dans un cycle chimique de drogues (qui comprend l’alcool, bien sûr) afin de dormir et de se réveiller à la demande, de tenir la journée, de calmer les nerfs, de stimuler la confiance et d’échapper à l’ennui. »
Waiting For the Man. Histoire des drogues & de la musique populaire de Harry Shapiro.

Les lois raciales, les migrations des Noirs états-uniens, l’émigration chinoise et mexicaine, la prohibition, la mafia et la crise économique des années 1930 sont autant de facteurs qui ont contribué durant le XXe siècle au rapprochement tragique et mythique entre drogues et musique.
« La question de la drogue au quotidien était une question politique, sociale, économique et raciale. »

Et aujourd’hui également, non ? Les mêmes informations biaisées et la même propagande ont cours, les mêmes anathèmes, les mêmes amalgames au sujet des drogues dures et des autres… Et la mafia s’enrichit toujours. Les mêmes clichés aussi qui font, par exemple, des enfants de la troisième génération de l’immigration issue des anciennes colonies, des dealers de drogues ou des accros, des délinquants.

On reste dans le fantasme. Il n’y a guère en effet de réflexion nouvelle ou d’information sur le sujet, sur les raisons de l’utilisation des drogues et de l’accoutumance qu’elles peuvent entraîner. Pour quelles raisons les prend-on ? La volonté de fuir un quotidien morose et déprimant ? L’absence d’intérêt et le goût de l’autodestruction ? La fatigue ou la déprime ? Vouloir dépasser ses limites ou penser le faire ? Le mythe de The Doors of perception, ouvrir les portes de la perception ? La recherche de soi et l’introspection par des moyens artificiels ? Le hasard des circonstances ? Se conformer à un milieu, à un groupe ou, au contraire, transgresser les règles ? Se rebeller sans cause pour reprendre le titre du film de Nicolas Ray, Rebel without a cause sorti en 1955, et basé sur un livre de sociologie publié en 1949. Ce qui prouve que le sujet n’est pas nouveau.
Fumer sa première cigarette, foncer en bagnole, prendre une cuite ou prendre de la dope… C’est toujours une manière de dire non, sans savoir forcément où l’on va ni ce que l’on risque. On s’éclate quoi ! On décolle ! C’est aussi la recherche d’un ailleurs transcendé, transfiguré, sublimé…

Ce que nous tenterons de faire dans les Chroniques rebelles — avec beaucoup de musiques — et autour du livre de Harry Shapiro, Waiting For the Man. Histoire des drogues & de la musique populaire , c’est d’avoir une vision un peu historique et surtout moins décalée de la réalité à propos de l’utilisation des drogues dans nos sociétés et de leur influence sur la, sur les musiques du XXe siècle, le blues, le jazz, le rock, le reggae, le rap…

« Au début des années 1920, la marijuana, ou muggles, muta, gage, tea, reefer, grifa, Mary Warner, Mary Jane, rosa maria, n’était connue quasiment que des musiciens. » Shapiro tente, bien au-delà des anecdotes connues sur les morts et les mortes célèbres et des scandales, de montrer le phénomène social qu’est la musique et la drogue, sans en négliger l’aspect économique. La vente de la drogue est un des marchés les plus juteux avec celui des armes et des êtres humains.

Et pour commencer ce parcours musical dans Waiting For the Man. Histoire des drogues & de la musique populaire de Harry Shapiro, le Velvet Underground s’imposait :

I’m waiting for the man
Got 26 dollars in my hand
feelin’ sick and dirty
for a day and a life
I’m waiting for the man

Here he comes, he’s all dressed in black
He’s never early, he’s always late
first thing you learn is that you always gotta wait
I’m waiting for my man

J’attends l’homme
Avec 26 dollars dans la main
J’me sens malade et sale
Dans une journée qui paraît une vie
J’attends l’homme

Le voilà qui arrive tout en noir
Jamais en avance et toujours en retard
La première chose que tu dois apprendre
C’est que tu dois toujours attendre…
I’m waiting for the man


Son sous-titre l’annonce : Waiting For The Manest bien un livre d’Histoire, et un gros !
Plongeant ses racines dans les remèdes à base de morphine et de cocaïne des medecine shows américains, le livre d’Harry Shapiro commence par dérouler l’Amérique du 19ème aux années 1950 : émancipation des Noirs, développement du blues et du jazz, ouvriers chinois et immigrés mexicains, autant de menaces pour la société blanche qui légifère en manipulant l’opinion et criminalise tout ce petit monde. Le destin des jazzmen et women est alors scellé : les peines de prison pour détention de gage (un des innombrables mots désignant le chanvre) pleuvent, les cartes de travail sont retirées, les carrières brisées. Le terrible Anslinger lance sa chasse aux musiciens pour faire monter ses chiffres et le harcèlement se poursuivra avec l’ère du Be-Bop et sa drogue, l’héroïne. L’Amérique maccarthyste, épaulée par la presse, veille au carnage, comme le montrent notamment le terrible chapitre sur Billie Holiday et Anita O’Day, ou les pages sur Mezz Mezzrow. Mais on s’amuse aussi beaucoup à décoder le jive qui fait de Tea For Two, entre autres, un hymne au pétard !
Les années 50 voient l’industrie du disque en plein essor. Naissance des teenagers et de leurs habitudes de consommations : vétérans du Vietnam, camionneurs insomniaques… le public et les musiciens, prolos blancs du Sud, carburent au rock ’n ’roll et aux amphétamines, Presley compris. Le speed nourrit ensuite les Mods anglais drogués aux scooters, aux fringues et au bluebeat. Les bégaiements d’accro de Roger Daltrey dans "My Generation" résonnent dans le heavy-metal 70’s de Led Zeppelin, le punk, et le metal des années 80. Mais le speed du business s’appelle cocaïne, et s’il y a bien une drogue qui ne donne pas envie, c’est celle-là : dépendance sournoise, plongeon dans l’enfer de l’alcool et des barbituriques – un vrai "cocktail de la mort", comme en témoignent les pages nécrologiques à la fin du livre – pour se calmer les nerfs, et paranoïa (voir l’histoire tragique de Marvin Gaye). Le crack va, lui, rattraper les Noirs du ghetto, au désespoir des rapeurs.
Le livre consacre bien sûr un chapitre à la Jamaïque et au destin douloureux de ce peuple d’anciens esclaves révoltés. Mais celui, attendu, sur la période psychédélique fourmille de passages réjouissants : expériences secrètes de la CIA avec le LSD (et la marijuana), mysticisme et recettes d’acide personnalisées comme le "double-dose" de Jimi Hendrix, ou parachutage au milieu du festival du Golden Gate Park de San Francisco pour un lancer de 100 000 comprimés de LSD gratuits. L’acide rallonge les formats et modifie le marché (33 tours, concerts de 5h du Grateful Dead…). Mais une substance a pu ouvrir les portes de la perception et participer un moment au développement d’une vraie sub-culture. L’auteur ne nous laisse cependant pas d’illusions sur le pouvoir rebelle du rock, ni sur l’expérimentation psychédélique mise au pas de la quête de la défonce pure et simple. Mais il met à jour les liens entre hippies du summer of love 68 et les ravers sous MDMA de celui de 88 : là où les danseurs "ecstasiés" ne voient que de l’hédonisme, on distingue pourtant la dimension politique d’une communauté qui reprend le flambeau des Be-In en inventant une musique marquée au plus profond de sa texture et de ses rythmes par sa drogue de prédilection.
Galères des stars avec la loi et la presse, hystérie autour de l’héroïne et censure dans les stations FM, le dernier chapitre aborde également des aspects intéressants et peu soulevés du rapport entre les deux business : comment les artistes s’approvisionnent, se font payer en nature, manipuler, arnaquer, pourquoi ils se droguent ? On est parfois surpris de la banalité des réponses possibles : l’auteur nous rappelle que beaucoup de musiciens toxicomanes ont d’abord été des toxicomanes devenus musiciens. Et que les conditions de travail dans un secteur où il n’y a ni congés maladie, ni rythmes réguliers de repas et de sommeil suffisent déjà à expliquer le recours à des substances pour "tenir le coup".
Harry Shapiro déboulonne les mythes, plaçant toujours les faits dans leur contexte social et économique. « Les Noirs n’ont pas plus de capacités "naturelles" pour faire de la musique que les juifs pour faire de l’argent. », voilà une des nombreuses phrases qui font de ce livre une contribution importante au décodage des mensonges de notre quotidien.

Article publié dans le Monde Libertaire