Les nouvelles figures mythiques du cinéma espagnol (1975-1995) À corps perdus de Pietsie Feenstra

Pietsie Feenstra (L’Harmattan)
dimanche 16 décembre 2007
par  CP
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Après la mort de Franco, en 1975, le cinéma espagnol explose littéralement, balayant les tabous et l’ordre moral franquiste qui a étouffé le cinéma et la société pendant près de quarante années. Il est alors question de libération des femmes, de l’expression des désirs, de destruction des liens familiaux, de drogue, d’homosexualité, de transsexualité, de terrorisme, comme si le cinéma, libéré de la chape franquiste et de sa censure, effaçait d’un coup toutes les figures traditionnelles imposées. Elles sont en effet mises à mal dans une période de transition brutale, du moins au cinéma et dans les représentations sociales de la société espagnole.

Dévoiler l’interdit semble alors la règle, de même que traiter des thèmes tabous et créer de nouveaux mythes comme pour oublier les anciens et en quelque sorte les éradiquer. Le livre de Pietsie Feenstra analyse ces phénomènes et éclaire « ce processus de création des nouveaux mythes, marqués par un contexte spécifique ».

Pedro Almodovar est sans doute le plus connu des réalisateurs de cette nouvelle tendance cinématographique, mais de prestigieux cinéastes comme Basilio Martin Patino, Juan Antonio Bardem, Carlos Saura, Luis Garcia Berlanga, Victor Erice, Vicente Aranda, Gonzalo Suares avaient déjà ouvert la porte à une déferlante créative qui n’est pas prête de se calmer. Le cinéma espagnol est sans doute actuellement le plus foisonnant et le plus créatif des cinémas européens, même s’il est méconnu et France et trop peu distribué. Citons cependant quelques uns des réalisateurs et de leurs films qu’on a découvert depuis un peu plus d’une décennie : Bigas Luna (Jambon jambon, 1992 ), Alex de la Iglesia (Le jour de la bête, 1995, Mes chers voisins, 2000), Alejandro Amenabar, (Thesis, 1996, Ouvre les yeux, 1997, Les Autres, 2001), Iciar Bollain (Flores de otro mundo, 1999, Te doy mis ojos, 2003), Julio Medem (Les amants du cercle polaire, 1998, Lucia y el sexo, 2002), Marc Recha (Pau et son frère, 2001), Guillermo des Toro (Le labyrinthe de Pan, 2005), Marcelo Pineyro (La méthode, 2005).

On ne peut que regretter d’être privé du dernier film de Chus Guiterrez (El Calentito, 2005). Même regret concernant deux excellents films de Patricia Ferreira, Je sais qui tu es (2000) et de Pour que tu ne m’oublies pas (2004), ou encore des films de Basilio Martin Patino qu’il est seulement possible de découvrir au hasard d’un festival. La liste est longue et les cinéastes espagnols trop peu connus.

Les nouvelles figures mythiques du cinéma espagnol (1975-1995). À corps perdus arrive donc à point nommé pour nous dresser un tableau de ce cinéma de l’outrance, de la subversion, de la transgression dans le nouveau rapport du corps à l’image, et ceci à travers des films populaires, films culte ou importants dans le contexte social.

Dans son ouvrage, Pietsie Feenstra aborde principalement trois axes : « en premier lieu la relation entre le cinéma, en tant qu’institution, et sa culture. En deuxième lieu, les nouveaux mythes qui émergent et, en troisième lieu, le corps. » et, souligne-t-elle, «  leur interaction agit comme un révélateur puisque tout d’abord le cinéma introduit par les images les interdits préexistants et centre notre regard : montrer les réalités de la société est une fonction importante des images. »

Elle introduit son analyse par un retour historique à la production cinématographique des années 1950 pour donner une idée du poids de la censure et des interdits de cette époque. Il est vrai que de Raza (1941) — film écrit par Franco sous un pseudonyme pour glorifier l’idéologie franquiste — à Talons aiguilles (1991), les « figures mythiques » font un grand écart impressionnant, qui va, comme l’écrit Pietsie Feenstra, « de l’interdit à l’exhibition ».


Pietsie Feenstra dans les Chroniques rebelles le samedi 9 décembre 2006.
Pietsie Feenstra, Les nouvelles figures mythiques du cinéma espagnol (1975-1995). À corps perdus, L’Harmattan, 297 pages, 27€ .