Les Fantômes du vieux bourg de Jean-Pierre Levaray et Efix (petit à petit). Gavroche n° 157

Samedi 7 février 2009/rediffusion samedi 4 avril 2009
dimanche 8 février 2009
par  CP
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Les fantômes du vieux faubourg
Efix/Levaray (petit à petit)
Avec Jean-Pierre Levaray

Gavroche n° 157
Revue d’histoire populaire

Avec Jean-Luc Debry

« Je ne me suis rendu compte de son existence que lorsque je l’ai vu, un midi, au milieu du carrefour près de l’usine, alors que je m’apprêtais à aller bosser. Il était au centre du trafic, frôlé de près par des camions plus ou moins gros, plus ou moins rapides, en train de s’escrimer à soulever une plaque de taule et à la replacer dans un Caddie duquel elle était tombée. [...] Je ne sais pas pourquoi je ne l’avais jamais vu auparavant. Peut-être a-t-il toujours fait partie des fantômes que nous croisons sans voir lorsque nous quittons rapidement l’usine et traversons ce qui s’appelle le Vieux Bourg, quartier situé en lisière de nos barbelés.

Depuis, c’est comme si je ne voyais plus que lui. Sans doute parce que sa pauvreté et les galères qu’il doit supporter, accentuent ma culpabilité à ne rien faire pour lui. Mais aussi parce que sa présence me montre du doigt ce Vieux Bourg qui jouxte l’usine et que je ne voyais plus. Je n’y prêtais plus attention, parce qu’il faisait partie du quotidien et de l’usine même. Pourtant, le Vieux Bourg est là, et encore là. »

Il y a bien longtemps déjà nous faisions une première émission avec toi sur un autre de tes bouquins — Putain d’usine — qui racontait de l’intérieur ce qu’était la vie en usine pour cette « classe fantôme », c’est-à-dire la classe ouvrière. Putain d’usine est un récit plusieurs fois republié, qui a aussi initié une BD avec Efix.

Cette fois, dans Les Fantômes du vieux bourg , le, ou plutôt les récits sortent de cette Putain d’usine — pas très loin — et se situent dans le quartier qui jouxte l’usine et ses fumées.

Les Fantômes du vieux bourg font partie de cette classe ignorée, rejetée par le système. Les personnages que l’on croise dans la BD, on pourrait les croiser dans la rue, dans les quartiers populaires, défavorisés, les quartiers abandonnés. Jean-Pierre Levaray y décrit « un monde englouti qu’il ne faut pas oublier. Une drôle d’Atlantide, à l’image de ce vieux qui ramasse les bouts de ferraille. » Efix, lui, ajoute sa vision de ce quartier et des personnages qui l’animent avec des styles d’illustration qui s’adaptent à l’histoire, au vécu, aux souvenirs de chacun et chacune.

Des fantômes ? Ce sont d’abord des personnages émouvants, cassés par une société de compétition qui fait tout pour les occulter. Ils gênent dans le décor pour l’image d’une énorme classe moyenne qui aurait éradiqué les différentes classes sociales… Le mythe a la peau dure dans le discours politique et sociologique !

Premier fantôme, c’est ce vieil homme qui «  a le regard perdu, ailleurs, très loin. » Très loin, invisible jusque-là… Pourtant Jean-Pierre Levaray ne voit plus que lui à partir de ce matin où il l’aperçoit entre les voitures avec son caddy récupéré dans un super marché :

« Sa misère et les galères, qui vont avec, accentuent ma culpabilité de ne rien faire pour lui. Mais aussi parce que sa présence me montre du doigt cette ancienne bourgade qui me crevait les yeux et que je ne voyais plus. »
La question en forme de culpabilité et de regret d’une solidarité possible, manquée parfois, revient tout au long des histoires rencontrées, « vécues » peut-être, réelles sans doute.

Comment répondre aux attentes des uns, des unes et des autres ? Que faire contre l’inhumanité et l’indifférence de plus en plus ordinaire, face à la misère ?

Ce que fait Jean-Pierre, c’est rendre proche toutes ces personnes oubliées, blessées, révoltées… Une autre manière de se poser collectivement la question de la solidarité et de la lutte pour un autre futur.

Gavroche n° 157 : janvier-mars 2009

Le premier numéro de Gavroche est sorti en décembre 1981. Depuis presque trente ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence. Gavroche , c’est 650 articles en marge de l’histoire officielle !

Il est rare d’aborder le problème des insoumis de la Wehrmacht et on ne pense pas à ce que ce régime réservait à ceux qui refusaient pour différentes raisons de se battre. Avaient-ils le choix ?

« On parle peu des soldats déserteurs de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Loin d’être devenus des symboles de résistance au nazisme, ils ont longtemps été considérés comme des lâches et rejetés par la société. » « Au déserteur inconnu » par Frédéric Stroh.

D’autant qu’en l’absence d’épuration après la Seconde Guerre mondiale, les anciens juges nazis ont été réintégrés dans l’appareil judiciaire. Et le jugement sans appel des nazis contre les déserteurs a perduré : « Il n’existe assurément aucun État où il est reconnu à tout citoyen le droit de décider si une guerre est juste ou injuste et, en conséquence, de satisfaire ou non à son devoir civique d’accomplir un service militaire. » On ne peut plus clair. Les déserteurs considérés comme des « sous-hommes », les déserteurs pendus au bord des routes à la fin de la guerre. 35 000 condamnations à mort pour désertion par la justice militaire (763 aux Etats-Unis).

L’auteur de Mein Kampf avait décidé du sort des déserteurs : « Au front, on peut mourir, comme déserteur on doit mourir. Seule une menace draconienne, visant rigoureusement tout acte de désertion, peut permettre d’obtenir un effet de terreur à l’égard de l’individu comme de la collectivité ».

« Ciliga au pays du mensonge déconcertant » par Paolo Sensini. 1926, découverte de la réalité soviétique. « Le récit de ses années de prison et d’exil constitue un précieux témoignage et une base de réflexion sur la révolution russe ». (Ciliga, Anton, Lénine et la révolution ; Les Maîtres du pays ; Qui commande en URSS / préf. Guy Vinatrel, Spartacus, 1978).

Gavroche n° 157 : janvier-mars 2009

Au sommaire :

« Au déserteur inconnu » par Frédéric STROH

Mourir à Buzenval — Le capitaine « Charles » Abdelkader et les tirailleurs algériens pendant le siège de Paris (19 septembre 1870 — 28 janvier 1871) par Rémy VALAT

La question paysanne en Hongrie et la réforme agraire de 1945 par Julien PAPP

Ciliga au pays du mensonge déconcertant par Paolo SENSINI

Sur les traces du chemin de fer de Petite Ceinture par John SUTTON