Le possible de l’impossible

Samedi 16 mai 2009
dimanche 17 mai 2009
par  CP
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Entretien avec Lucio Urtubia.

Esquisse de portrait d’un anarchiste, un après-midi à l’espace Louise Michel, rue des Cascades.

Le possible de l’impossible

Lucio Urtubia est né en 1931 à Cascante, en Espagne. On le connaît aujourd’hui par l’espace Louise Michel de la rue des Cascades, dans le vingtième arrondissement, qu’il a ouvert à tous et toutes, et même construit. Car Lucio est maçon, un « pauvre type » comme il le dit, que l’anarchie a guidé en lui offrant des rencontres formidables et des connaissances aussi.

Militant anarchiste, Lucio revient toujours sur la notion de travail, essentielle à ses yeux. Pas le travail abrutissant et sans but, mais le travail qui permet d’avancer dans les projets et de faire essaimer les idées libertaires.

« Je suis content aujourd’hui parce que nos idées sortent de plus en plus. Nos idées répondent à des besoins, je le vois dans le monde entier. »
Car Lucio voyage beaucoup depuis le documentaire que de jeunes cinéastes espagnols, Aitor Arregi, Jose Mari Goenaga et Javi Agirre, ont réalisé d’après sa vie, depuis son enfance en Navarre, jusqu’à son engagement dans le mouvement anarchiste, et à son aventure illégaliste de faussaire. La révolution et l’anarchie dans les faits, dirait-il sans doute.

L’art de faire des faux papiers et de fabriquer de la fausse monnaie au service de causes révolutionnaires, cela en fascine plus d’un. Comment cet homme, simple maçon, a-t-il tenu en échec les polices internationales et les banques ? Une question qui laisse perplexe. La réponse tient à la détermination de Lucio et à ses convictions. Les hommes politiques, les financiers volent pour leur profit, pour le pouvoir. Lui, il vole pour lutter contre l’oppression, pour agir contre la dictature, le franquisme, le fascisme.

« Il ne faut pas oublier ce qu’a été la guerre. Mais, ensuite, il y a eu des centaines de milliers de morts, fusillés dans les prisons. »

Lucio ou du grand art de voler les riches pour des projets révolutionnaires. L’illégalisme et la réappropriation mis en pratique le plus simplement et le plus naturellement du monde.

Né dans une famille pauvre, Lucio a une adolescence mouvementée. Une de ses sœurs dit de lui que, très jeune, il était déjà différent des autres. Alors que son père, atteint du cancer, souffre atrocement sans médicaments, il s’adresse à Lucio pour mettre fin à ses douleurs. Lucio restera marqué par l’injustice d’une société qui l’empêche de soulager son père et d’abréger son calvaire.

Vivant près de la frontière française dans les premières années noires de la dictature franquiste, il fait un peu de contrebande et, plus tard, pendant son service militaire, il trouve le moyen de détourner des marchandises pour en envoyer à sa famille. Les vols sont découverts pendant une permission. Il décide alors de déserter et de passer en France.
« Quand je pense aux massacres perpétrés par les militaires franquistes, je suis fier de ma vie. Je suis fier d’avoir volé et de n’avoir fait de mal à personne. »

En 1954, il travaille dans le bâtiment en France et se lie avec des exilés espagnols de la CNT. Il rencontre alors Albert Camus, Daniel Guérin, Catherine Sauvage, Brassens, Léo Ferré et bien d’autres… En 1958, il héberge et cache Francisco Sabaté dont l’influence est essentielle pour sa formation de militant. Francisco Sabaté, El Quico, est l’un des hommes les plus recherchés par les franquistes, en Espagne, mais aussi par les autorités françaises. Lucio participe à divers braquages pour le mouvement qui « n’a pas d’autres moyens pour aider la lutte antifranquiste. » Quand Quico se rend clandestinement en Espagne et est tué par la Guardia civil, en 1960, c’est pour Lucio un choc immense.

Il est aussi en relation avec les organisations de résistance antifranquiste, notamment le MIL (Mouvement Ibérique de Libération), le FLP (Front de libération populaire), le GARI (Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste) et le DI (Défense intérieure).
Avec des libertaires, il imprime de nombreux tracts de résistance. Il se lance ensuite dans la fabrication de faux papiers, puis de travellers chèques. Il organise des détournements de fonds de manière très judicieuse, toujours pour aider les mouvements révolutionnaires contre l’oppression. « Les plus grands escrocs sont les banques », donc voler les banques est un acte subversif.
Il soutient la révolution cubaine, rencontre le Che, en 1962, à qui il propose de fabriquer de faux dollars pour déstabiliser l’économie étatsunienne, mais il n’est pas dupe de la récupération faite de la révolution du peuple cubain par les staliniens.

En mai 1968, il rencontre sa compagne, Anne, et a une fille. Il mène de front sa vie clandestine et familiale. Après l’exécution du militant Puig Antich, le directeur de la banque de Bilbao à Paris, Balthazar Suarez, est enlevé en 1974. Lucio et Anne sont accusés de complicité ainsi que plusieurs personnes dont Octavio Alberola. Lucio est d’abord incarcéré, mais le procès acquittera tous les inculpé-e-s.

«  Qu’est-ce que l’illégalité ? »

Reste l’histoire des faux travellers chèques. Il est arrêté en 1980, mais grâce à son système de caches, les plaques de fabrication ne sont pas retrouvées et les faux travellers de la First National City Bank s’échangent dans toute l’Europe. Roland Dumas, qui comprend la démarche de Lucio et sa lutte contre les dictatures, assure sa défense ainsi que Thierry Fagart et Louis Joinet. Lucio fournit des papiers à des exilés politiques d’Uruguay, de Bolivie, du Chili et d’Argentine, soutient la défense de prisonniers politiques. Tout pour la cause : 15 millions de dollars escroqués — selon les représentants de la banque — pour aider les mouvements révolutionnaires, partout dans le monde.
Et il se passe alors une chose incroyable, La First National City Bank accepte une négociation avec Lucio afin de récupérer les plaques des faux travellers chèques et en faire cesser la fabrication. Le deal est accepté, les poursuites sont abandonnées et Lucio va même récupérer une somme d’argent dans la transaction.

«  Je ne suis pas contre la richesse, [dit-il,] mais contre la manière dont elle est utilisée. »

Mais l’important, c’est l’action directe par le peuple et, bien sûr, le travail. «  Pour moi, l’anarchie et la vie sont synonymes de travail et de création. »

La création de l’espace Louise Michel de la rue des Cascades poursuit donc la démarche de Lucio, le rebelle et le travailleur.

À voir :

http://www.youtube.com/watch?v=PVPtE9ySsQw Alex Décotte (2008)

http://www.youtube.com/watch?v=7TIJopNTw90&feature=related Alex Décotte (2008)

http://www.youtube.com/watch?v=EC3XciVmz7A&feature=related (espagnol)

Lucio, documentaire d’Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga (2008).

À lire :

Lucio l’irréductible, Bernard Thomas (biographie, 2000, Flammarion)

Ma morale anarchiste, Lucio Urtubia (2005, éditions libertaires)

La Revolucion por el tejado (Autobiographie, 2008, éditions Txalaparta). L’autobiographie de Lucio paraîtra prochainement dans sa version allemande, anglaise et française.