Un autre futur de Richard Prost et les films de la CNT (DVD) (1)

Entretien des Chroniques rebelles publié en ligne dans Divergences de février 2009
mardi 22 septembre 2009
par  CP
popularité : 9%

En voyant les images des bombardements de Gaza — l’un des endroits les plus peuplés au monde —, me sont revenues en mémoire les images du bombardement de Guernica en 1937. C’était jour de marché et c’était une population civile qui était visée. Le bombardement de Guernica a marqué le début d’une stratégie de guerre effrayante : le choix de massacrer des civils.
Les autorités israéliennes parlent de « tragédie » pour qualifier la mort de civils palestiniens, mais justifient les bombardements par la présence du terrorisme. Et les punitions collectives, les massacres d’hommes, de femmes, d’enfants se poursuivent dans l’indifférence des États. Une nième résolution des Nations Unies « appelle » à l’arrêt des bombardements, mais l’on sait ce qu’il advient des résolutions des Nations Unies concernant Israël, la résolution 242 par exemple qui demandait le retrait israélien des territoires occupés en 1967, après la guerre des six-jours. Le résultat de cette résolution, c’est le mur de séparation, c’est-à-dire encore plus de Palestiniens expropriés et la création de bantoustans en Cisjordanie. La lenteur diplomatique et les interminables négociations entérinent une situation catastrophique du « deux poids deux mesures ».

Les bombardements sur Gaza ont commencé le 27 décembre 2008 et, même si les bombes étaient destinées, selon les discours officiels aux « terroristes du Hamas » — formule consacrée par les militaires et les politiques israéliens —, il était évident que des civils, notamment des enfants seraient touchés. Quiconque est allé à Gaza ou a vu des reportages sur cette bande de terre, sait qu’il est impossible de se mettre à l’abri des bombes dans les camps de réfugié-e-s.

À Gaza, ce sont les mêmes images de désolation et d’horreur qu’à Guernica en 1937, la même mauvaise foi et le même cynisme de la part des États. Une commisération affectée au mieux, ou un mépris affiché de la vie des innocents.

Quand la population palestinienne de Gaza était prise au piège, sans refuge et sans possibilité de soigner les blessés, côté israélien, on blâmait les victimes, une pratique récurrente… Les accusations de terrorisme sont brandies à propos d’une population qui vit sous blocus depuis des mois, avec 80 % de chômage.
Il ne fallait pas élire le Hamas… Comme en 1937, à Guernica, il ne fallait pas élire les républicains…

« Encore combien de morts ? » Gaza, Jenine, Sabra, Chatila… Combien de morts pour une paix juste au Moyen-Orient ? Pour l’autonomie de la population palestinienne ? Pour la liberté de circulation entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza ? Pour l’arrêt du blocus ?

Les Palestinien-ne-s « dérangent » tout le monde par le simple fait de ne pas quitter leur région où les enjeux sont essentiels pour les puissances mondiales et le capitalisme.
Les libertaires espagnols, les anarchistes ont « dérangé » les États en 1936. L’élan libertaire, les collectivisations ont effrayé et la réponse a été le pacte de non agression face aux attaques fascistes que subissait l’Espagne libertaire et républicaine.

« Il fut un temps durant lequel le prolétariat espagnol a pris en main la production et la distribution, durant lequel le capitalisme a disparu, de fait. » Trois années durant lesquelles le capitalisme a perdu son pouvoir.
C’est sur ce rappel de Federica Montseny que commence le premier des quatre films de Richard Prost — Un autre futur .

Quatre films, quatre parties de cette histoire libertaire espagnole. Quatre films qui sont un enseignement pour ceux et celles qui souhaitent un autre monde.
Je demande la parole revient sur les origines de la CNT et les raisons de la Révolution sociale. Sous le signe libertaire décrit la Révolution sociale de 1936, puis la Guerre d’Espagne. Il n’y a plus de fous relate la fin de la guerre et l’exil. Et enfin : Contre vents et marées où il est question de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance en France, de la Libération de Paris, de la Résistance en Espagne jusqu’à la fin des années 1970.

Federica Montseny ouvre le film en disant qu’il faut lier le passé au présent. Ce qui s’est passé en Espagne, entre 1936 et 1939, est en effet exemplaire et la preuve manifeste que le prolétariat peut changer le monde et peut initier un autre futur.

10 janvier 2009

Christiane Passevant : Un autre futur [1] est un film plus ou moins introuvable en raison de son support VHS.

Richard Prost : On peut en voir des extraits sur différents sites Internet, mais dans une qualité très sommaire, ce qui est dommage pour le film.

C P : Présenté en quatre parties, donc quatre films dans cette nouvelle édition, l’intérêt du film tient aussi à la chronologie historique. L’écriture du film, avec Aimé Marcellan, sa réalisation et le montage suivent cette trame historique, essentielle pour un public large qui ne connaît peut-être pas ce pan de l’histoire espagnole.

Richard Prost : La Révolution espagnole est plus qu’une expérience, c’est la réalisation d’une mise en pratique d’idéaux révolutionnaires durant deux ou trois ans et c’est l’exemple parfait pour tenter de comprendre, d’entrevoir comment vivre autrement. Malheureusement, en France, cette histoire a été occultée parce que cela a gêné des personnes situées plutôt dans le courant d’extrême gauche, ce qui demeure incompréhensible pour moi. La seule expérience qui vaut la peine qu’on s’y intéresse, c’est la Révolution espagnole, avec la Commune, qui est plus ancienne. Ce sont des événements historiques importants. Pourquoi refuse-t-on d’en parler en France ? C’est un mystère pour moi.

C P : Le fait qu’on ne parle pas de Révolution espagnole, mais de « Guerre d’Espagne » est remarquable. La guerre dévore la Révolution, [2] si l’on reprend la formule d’Henri Paechter. Pour faire référence à cette période, il est vrai que la plupart des gens parlent de « Guerre d’Espagne ». Pourtant, c’était avant tout une Révolution.

Richard Prost : C’est pourquoi j’insiste toujours pour dire que le film, conçu avec Aimé Marcellan, n’est pas un film sur la Guerre d’Espagne — que l’on voit dans l’une des parties —, mais sur l’idéal de la CNT et les contenus de la Révolution sociale. On parle évidemment aussi de résistance puisque le film couvre du début du XXe siècle jusque dans les années 1970. Mais une grande partie du film traite du terreau révolutionnaire en Espagne, des raisons qui ont mis en place cet idéal, et de la force des hommes et des femmes qui ont participé à ce mouvement. Parfois, j’ai l’impression de ne pas être français, car ici on semble ignorer qu’au moins deux millions de personnes sont concernées par cette expérience révolutionnaire, et cette estimation est faible. Mais cela ne semble pas suffire pour qu’on en parle ! Que faut-il aux militant-e-s pour que cela les intéresse ? D’un côté, on donne des détails sur le POUM — s’il n’est pas trotskiste, est assimilé tel — qui rassemblait environ 3 000 personnes en 1936. Même chose pour le parti communiste : en juillet 1936, il n’y avait que 13 000 adhérents au parti communiste espagnol. Le masquage de la Révolution libertaire espagnole m’étonne toujours. Comme quoi la politique politicienne est toujours très forte pour arriver à de telles aberrations.

C P : La propagande est efficace. Le premier film, Je demande la parole, remonte au début du XXe siècle et montre comment la CNT s’est forgée et qu’elle a toujours été présente, même dans la clandestinité.

Richard Prost : La CNT s’est constituée d’hommes et de femmes — je vais prononcer des mots qui ont une jolie résonance aujourd’hui —, rassemblés en groupes autonomes et qui, de leur région et à partir des idées libertaires qui circulaient grâce à des brochures, ont élaboré une idée de société d’entraide, de culture, et cela de manière autonome. Ensuite, la CNT, créée en 1910, les a regroupé, mais chaque groupe a progressé dans sa région et l’idée d’une Révolution sociale s’est peu à peu structurée. Elle est conçue non pas sur la violence, mais plutôt sur l’organisation de la Révolution, de manière communautaire et autonome.

C P : Les autorités, en revanche, ont très rapidement mesuré le danger que cela représentait pour le pouvoir en place, et elles ont utilisé la violence. La répression a été brutale.

Richard Prost : C’est là que l’exemple des Espagnol-e-s peut nous servir car, malgré la répression énorme et leur dénuement, la force qu’ils/elles ont acquise a engendré une résistance à toute épreuve. Et c’est cela qui peut nous donner confiance pour un autre futur. Il est impossible de dire que la situation était plus facile pour les révolutionnaires espagnol-e-s du début du XXe siècle. C’était une grosse galère et leur lutte nous prouve que l’on peut y arriver quand même.

C P : 1910, création de la CNT avec ces mouvements autonomes qui existaient depuis un certain temps. À la même époque, en 1905, c’est la création des IWW (Industrial Workers of the World), grand syndicat révolutionnaire. Les deux syndicats ont beaucoup de choses en commun, pas de chef et c’est un mouvement de base. À quel moment la CNT est interdite et entre dans la clandestinité ?

Richard Prost : En 1923, avec la dictature, commence une longue période noire pour la CNT. Cela s’arrête avec la République en 1931, mais dès le vote de 1933 l’Assemblée devient majoritairement de droite et d’extrême droite. La CNT ne se soulève pas au niveau national, seulement dans certaines régions, notamment en Aragon, et la répression est violente. Il est difficile de juger si la CNT a commis une erreur ou non. Tous les emprisonnés de 1933 le sont encore en 1936, au moment des élections. Cela joue dans le fait que les miltant-e-s de la CNT, sans qu’il y ait de consigne, votent en masse pour le Front populaire qui est élu en 1936.

C P : Dans les années 1920, la période de clandestinité de la CNT est une période de répression terrible. Il y a des liquidations qui se font au prétexte de « délit de fuite ». On le voit dans le film : un militant est relâché et le policier, qui vient de le libérer, l’abat.

Richard Prost : C’est le « délit de fuite » qui est pratiqué dans de nombreux pays. L’autre méthode, utilisée en URSS, consiste à inventer des procès pour éliminer les opposant-e-s.

C P : 400 personnes abattues sont recensées pour « délit de fuite ».

Richard Prost : La répression est en effet féroce. Aux États-Unis, c’est la même chose, les ouvriers ont aussi beaucoup souffert, comme en France d’ailleurs. La répression est générale. Les pratiques policières de déstabilisation et d’infiltration sont utilisées en Espagne, en France, partout. La répression patronale, capitaliste a toujours existé. Il ne faut pas être naïf, c’est l’action/réaction.

C P : Actuellement, pour se procurer Un Autre futur (en quatre parties), il faut le commander sur Internet (www.prost.tv), de même pour Un Cinéma sous influence [3]et les quatre films de la CNT.

Richard Prost : J’ai eu une proposition pour éditer les films en DVD, mais le temps passait et il n’y avait toujours rien de concret, alors je me suis pris par la main, sans doute influencé par le récit du film. Comme les techniques sont à présent accessibles, j’ai décidé de l’éditer de manière artisanale. Il faut donc consulter mon site <http://prost.tv> et l’on trouve Un autre Futur, Un Cinéma sous influence et les quatre films de la CNT dont je suis distributeur, Nosotros somos asi de Valentin R. Gonzalez [4], Aurora de esperanza de Antonio Sau [5], Nuestro culpable de Fernando Mignoni [6], Barrios bajos de Pedro Puche [7]. Je fais cela avec une association, Redhic (Recherche et histoire en documentation contemporaine), qui regroupe les amis avec qui j’ai réalisé Un autre Futur, Alain Dobœuf (historien), Angel Caballeira (ingénieur et fils de Raul Caballeira, militant de la CNT) et Aimé Marcellan (fils de Tomas Marcellan qui a tenu l’imprimerie de la CNT en France). Ils ont fondé cette association pour gérer la mémoire de l’exil espagnol, toutes les images et les documents qui sont en notre possession.


[1Un autre futur de Richard Prost (1990). Scénario : Richard Prost et Aimé Marcellan. www.prost.tv

[2Espagne 1936-1937. La guerre dévore la révolution, Henri Paechter, Spartacus, Paris, 1986.

[3Un cinéma sous influence de Richard PROST (2001, 52 mn) parle du cinéma espagnol durant la Révolution, la Guerre d’Espagne et sous le régime franquiste.

[4Nosotros somos asi de Valentin R. Gonzalez (1936). Comédie musicale, avec des dialogues en vers, interprétée par des enfants. Ils et elles revendiquent plus de récréation, du pain et du chocolat et moins de maths ! Nosotros somos asi est une comédie musicale inspirée du cinéma états-unien. On retrouve en effet dans des revues anarchistes de cinéma, comme Mi Revista, de nombreux articles sur Hollywood et sur les comédies musicales. Le film comporte des numéros de claquettes, des compositions florales, des fondus. Tout cela sur le mode de l’insolence et de la morale, une leçon que donnent les enfants aux adultes. La scène la plus étonnante est celle du débat politique où il est question de l’émancipation des femmes, de l’égalité entre les classes et du processus de domination dans un système capitaliste. La production de Nosotros somos asi a démarré avant le 19 juillet 1936. Les scènes de barricades : sur les cinq plans montés dans le film, deux plans ont été extraits d’un documentaire et les trois autres sont reconstitués, notamment le plan de cette femme avec de longs cheveux. Ces plans sont de la fiction. Le film était projeté en première partie, avant le film long-métrage.

[5Aurora de esperanza, film de Antonio Sau (1936, 58 mn, SIE Films, Barcelone). Drame social. Barcelone 1935, la crise économique, les usines ferment, le chômage frappe les ouvriers. Un ouvrier, Juan, se révolte seul. Après un séjour en prison, il organise une grande marche de la faim vers la ville avec les chômeurs. La révolte des gueux. La révolution éclate. Ce film est précurseur du néo-réalisme. Les personnages mis en scène sont ceux et celles qui pourraient ensuite rejoindre la CNT. Il s’agit de toucher des gens pour qu’ils rejoignent le mouvement. Le film était destiné à un large public.

[6Nuestro culpable de Fernando Mignoni (1937, 84 mn FRICEP, Madrid). Un voleur au grand cœur est arrêté après un cambriolage dont il n’est pas réellement l’auteur. Deux millions de dollars ont été dérobés par la maîtresse du banquier dont la villa venait d’être « visitée ». Commence alors une comédie satirique sur la justice, le système carcéral, l’argent et l’hypocrisie de la morale bourgeoise. Satire qui prend des allures ubuesques. Le surréalisme libertaire atteint des sommets dans des scènes à rebondissements où les rôles sont inversés. Pour faire parler El Randa et retrouver les deux millions de dollars, on le fait bénéficier d’un traitement de faveur. Le voleur au grand coeur devient, depuis sa prison, une célébrité populaire dans une cellule VIP. Sur le fronton de la prison s’inscrit « Hais le délit et prends pitié du délinquant ».

[7Barrios bajos de Pedro Puche. Version espagnole des Bas-fonds de Renoir, le film est tiré d’une nouvelle de Gorki. Le film est certainement inspiré de Renoir et de Pagnol. Le personnage principal ressemble à Raimu. C’est un mélo.