Le Soldat françaoui. De Sotteville à Sétif

De Jean-Luc Debry (L’Insomniaque)
jeudi 20 décembre 2007
par  CP
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Sotteville, banlieue de Rouen, printemps 1945. Bombardements, derniers déportés, collaborateurs et résistants de la dernière heure, débarquement des Alliés, fin de l’occupation nazie, épuration, femmes tondues et vive la gendarmerie ! Le décor est planté pour le narrateur, un jeune homme coincé entre une mère bigote qui ne pense qu’au salut de l’âme et un père revenu de tout depuis la boucherie de la première saleté mondiale : la guerre de 14-18.

Comment échapper à l’usine, à la famille et assouvir son rêve de résistance ? Le candide inconscient va s’engager dans l’armée française en croyant rejoindre un univers glorieux et vivre ses fantasmes de conquêtes amoureuses et guerrières… Mais le jeune homme se retrouve soldat « françaoui » en Algérie.

Sur place, les ordres sont : «  impressionner les indigènes » qui revendiquent des droits et qui se révoltent. Il faut les mater, l’honneur de la France est en jeu. Sétif 1945.
« Après tout le mal qu’on s’est donné pour eux. Ils ont osé ! Comment ont-ils pu ? On les croyait amorphes, résignés, ils se sont montrés impitoyables, déterminés. Comme fous ! Le sang a coulé. Du sang innocent ! La poudre doit parler ! La vengeance se justifie. Leur sang doit recouvrir en abondance le sang des nôtres. La mâchoire pour une dent, le visage pour l’œil ! » Jean-Luc Debry, Le Soldat françaoui. De Sotteville à Sétif.

Les zones déclarées rebelles sont nettoyées au mortier : « Légitime défense ». « Des obus pulvérisent des maisons en torchis, éventrent des granges, ensevelissent des puits, incendient les gourbis. […] Les milices pied-noires […] finissent le travail et pratiquent l’abattage sommaire. […] Ils exécutent le père quand le fils est insaisissable, le neveu pour punir l’oncle, le frère si l’occasion se présente. “Légitime défense”, nous chantent-ils, en souriant comme des enfants heureux. […] Le prix du sang n’est pas le même pour tous. De toute façon, dans ces contrées, tout porte à croire que, pour un colon, tuer un Arabe est un geste regrettable tout au plus. » Jean-Luc Debry, Le Soldat françaoui. De Sotteville à Sétif.

Quand Jules Ferry déclare que « les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures » — entendez les colonisés — et que Victor Hugo écrit, onze ans après le début de la guerre coloniale française contre l’Algérie, « C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. […] C’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit », la réponse des soldats français à Sétif, en 1945, ne peut que faire partie de la « mission civilisatrice ». Et le massacre est la réponse : « La vue des troupeaux décimés et des bâtiments agricoles incendiés, le spectacle des vieillards menottés et molestés, les corps des jeunes bergers fauchés par des rafales de mitraillettes, constituent une réponse adaptée au pays. »

On massacre avec acharnement, jusqu’aux moutons, il faut ratisser large dans les zones de « nettoyage », « Pour la mémoire. Pour leur apprendre qui est le plus fort » à ces «  gens durs, des gens à l’orgueil immense et aux idées étroites qui allient endurance physique et obstination butée. » D’ailleurs c’est bien connu, les «  indigènes » sont différents, ce sont des barbares dont « Le respect d’une tradition séculaire les conforte dans l’obscurantisme ».

Sétif, 1945. Il faut s’adapter « au pays, mon gars ! faut pas que tu raisonnes comme si t’étais à Rouen. » Il faut massacrer sans état d’âme et les recrues se métamorphosent peu à peu en « agents disciplinés du maintien de l’ordre colonial. » «  Depuis 1830, en Algérie, il n’existe aucun décompte officiel des victimes du rétablissement de l’ordre ».

Et du côté des colonisateurs, de ceux qui ont réussi ? « D’immenses exploitations comme les Romains savaient en construire, des kilomètres et des kilomètres de vignes, de vergers, bornées par des haies de cyprès, des fermes gérées par des Européens et gardées par des miliciens en armes sont montrées comme le signe tangible des bienfaits de la colonisation. L’énergie industrieuse des patrons sans qui ce pays ne serait qu’un marécage insalubre. »

C’est toujours la même propagande. Rien ne change, la « mission civilisatrice » s’adapte aux enjeux. C’est tout.