Elio Petri : Un cinéaste à ne pas oublier ! Retour du cinéma d’Elio Petri.

Samedi 31 mars 2012
lundi 2 avril 2012
par  CP
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I Giorni contati (Les Jours comptés)

Film d’Elio Petri

Avec Philippe Chevassu (TAMASA)

Après la reprise, il y a deux ans, de La Classe ouvrière va au paradis (1971), et l’année dernière, d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970), voici qu’une copie restaurée de l’un des films d’Elio Petri arrive sur nos écrans, inédit en France. Ce sera donc une première distribution de I Giorni contati (Les Jours comptés) le 25 avril prochain, avec dans le rôle principal Salvo Randone, très grand comédien que l’on retrouve souvent dans la filmographie d’Elio Petri.

Sorti en 1962, I Giorni contati (Les Jours comptés) est un film sur la prise de conscience de l’aliénation par le travail, mais également sur le sens de l’existence, sur la mort, montrée ici comme la fin d’un périple inconscient. C’est certainement l’un des films qui aborde le mieux le thème de l’aliénation et de la division du travail et cela de manière tangible et concrète… Le travail dans sa dimension absurde vu par ceux et celles qui en souffrent, pourrait-on dire… Par les exclu-es.

Inspiré par la vie de son père, Elio Petri met en scène un ouvrier quinquagénaire qui, en rentrant de son travail, assiste à la mort d’un homme dans le bus. Cet ouvrier, Cesare, prend alors conscience de la vacuité de sa vie et du peu de temps qui lui reste pour, si possible, en jouir. Dans ce «  temps compté », il s’octroie alors la liberté de ne plus travailler et va s’efforcer de vivre autrement, de revivre.

I Giorni contati (Les Jours comptés) ou le Droit à la paresse de Paul Laffargue, texte écrit à la fin du XIXe siècle… La réflexion sur le film pourrait commencer ainsi : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu[…] Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. »

Mais abandonner son travail, changer de vie, rattraper le temps perdu n’est pas aussi simple qu’il y paraît… Casser les habitudes, faire comprendre à ses proches le sens de sa démarche, le refus de jouer le jeu du système, ne l’est pas non plus. Cesare doit tout d’abord accepter la frustration qui fut la sienne pendant des années et aller à contre-courant de ce qu’il a vécu jusques là. Plus question de perdre sa vie à la gagner !

Cependant, désenchanté, il retournera finalement travailler avec une résignation amère qui remplacera l’espoir d’un moment. Il est alors convaincu de l’inutilité de son existence. La révolte est-elle donc illusoire ?

Redécouvrir l’œuvre d’Elio Petri et son originalité critique grâce à ce film, c’est aussi retrouver un cinéaste qui a marqué deux décennies de cinéma engagé italien. La sortie de I Giorni contati (Les Jours comptés), après une restauration remarquable, permet-elle d’anticiper d’autres (re)découvertes de ce même réalisateur ? Et que son œuvre soit enfin visible sur les écrans ? Ce serait cohérent, car ses films sont prémonitoires de ce qui se passe aujourd’hui. Et peu de réalisateurs ont été aussi ouvertement politiques dans le traitement cinématographique du récit.

Les films de Petri, depuis l’Assassin — son premier long métrage en 1961—, sont de véritables coups de poings et n’ont certainement rien de consensuel. La Dixième victime (1965), À chacun son dû (1967), La Classe ouvrière va au paradis (1971), Un coin tranquille à la campagne (1969) ou encore Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970), et enfin le fascinant Todo Modo (1976) sont autant d’attaques du système et annoncent les dérives médiatiques et politiques à venir.

Réalisateur, scénariste, Elio Petri est une figure majeure du cinéma italien de la grande époque. Et l’on se prend à rêver que le cinéma italien, et plus largement international, retrouve cette imagination et cette subversion dans le langage cinématographique. Qu’il dépasse enfin le simple divertissement, l’éblouissement de la technique et du trucage, pour raconter une histoire, pour faire le récit de vies ordinaires et avoir un regard à la fois critique, lucide et tendre sur les individus, sur la société et son évolution, sur la réalité, sur l’existence… C’est certainement l’attente d’un public qui, par exemple, fait le succès d’un film comme Une séparation du cinéaste iranien Asghar Farhadi ou bien du Havre d’Aki Kaurismaki. Ces deux films ont bénéficié du bouche-à-oreille, sans avoir un budget faramineux de communication. Inutile donc de propager l’idée d’un public imbécile qui n’aimerait que les films d’action insipides.

« Le XXIe siècle est le siècle de la violence autorisée » faisait dire Petri à l’un des personnages de la Dixième victime. On le voit aujourd’hui, le cinéma d’Elio n’a rien perdu de sa lucidité, de sa fulgurance et de sa virulence.


Après l’émission, en compagnie de Paola Petri, Giorgio Maruzzio et Philippe Chevassu.