Un livre noir du colonialisme

"Souvenirs sur la colonisation" de Félicien Challaye, préface de Michel Dreyfus (Nuits rouges)
jeudi 10 janvier 2008
par  CP
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L’idée dominante du début du XXe siècle est que la colonisation est « une entreprise humanitaire destinée à faire progresser des peuples de race inférieure au contact de la civilisation blanche. » Toujours l’image du bon blanc qui s’en va former l’indigène… et l’opinion publique y croit, jusqu’à la gauche de l’époque qui, dans sa majorité, parle d’une « politique coloniale socialiste positive »…

Cela ne vous rappelle pas la politique sécuritaire dont on nous rabache la nécessité et les bienfaits ces temps-ci ?

Le colonialisme c’est quoi ? Un système social et politique basé sur l’exploitation et la domination. Une forme d’esclavage. Cela a notamment signifié la confiscation par l’État français des terres collectives considérées comme « terres vacantes ».
En Afrique, en Indochine, en Inde, en Tunisie, la colonisation signifait la spoliation, le travail obligatoire, la famine, l’oppression, l’humiliation, au mieux… et au pire, le travail des enfants, la torture, les massacres… au nom du profit.

Sa mission soi-disant civilisatrice est parfaitement claire et cynique quand on lit cet extrait des Souvenirs sur la colonisation de Félicien Challaye : « Les indigènes doivent être une force matérielle créant des richesses matérielles pour d’autres qu’eux-mêmes. Ils doivent être des paysans produisant du riz, des ouvriers tissant du coton, des coolies soignant des plantes à caoutchouc, des domestiques souples et peu exigeants, des contribuables acquittant, sans se plaindre, de lourds impôts, des soldats prêts à se faire tuer pour la France » Aucun droit politique, pas de liberté de la presse, pas d’enseignement… Mais la prison, la torture, la mort pour ceux et celles qui se rebellent.

Les conséquences de ces pratiques sont irréparables : « Certaines statistiques évaluent à 2 500 000 le nombre d’habitants de l’Afrique équatoriale en 1931, alors que d’autres statistiques fixaient ce nombre à 20 millions en 1911. » Alors… « Si la colonisation avait été l’entreprise humanitaire que décrivent ses défenseurs, elle n’aurait pu avoir d’aussi monstrueuses conséquences. »

Peu de livres ont dénoncé l’horreur de la colonisation et ses véritables enjeux, d’où l’importance du texte de Challaye et sa spécificité.
Dans les années 1920, André Gide revient du Congo et écrit Voyage au Congo (1925) et Retour du Tchad (1928), mais il s’agit là d’un réquisitoire, mais pas d’une dénonciation du système colonial.

En 1930, Robert Louzon fait paraître Cent ans de capitalisme en Algérie (republié par Acratie) dont le texte, qui reprend des récits récits de soldats, donne toute la dimension de la barbarie coloniale. Le 19 juin 1845, entre Oran et Alger, région du Dahra, les troupes françaises, après avoir chassé la tribu des Oued-Riah de son village, les poursuivent jusque dans les grottes où les familles et les troupeaux se réfugient et mettent le feu à l’entrée. Cela s’appelait les « enfumades ». « Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s’écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d’hommes et d’animaux ! Le matin, quand on chercha à dégager l’entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa les yeux des assaillants. À l’entrée, gisaient des bœufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l’ouverture de la grotte pour respirer l’air qui manquait à l’intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J’ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d’un bœuf. Devant lui, une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme avait été asphyxié, ainsi que la femme, l’enfant et le bœuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal. Les grottes sont immenses ; on a compté 760 cadavres. »

Ce récit n’est qu’un exemple parmi les nombreux massacres perpétrés par les soldats français lors de la conquête de l’Algérie. Villages saccagés, récoltes brûlées, arbres coupés, hommes décapités, femmes vendues - comme un butin ! -, populations civiles égorgées depuis le débarquement à Sidi Ferruch, en 1830. Les populations civiles à la merci de soudards.

Les conséquences ? 20 millions d’habitants en 1911, 2 500 000 en 1931. « La colonisation n’est pas une entreprise de générosité » et le travail forcé, « pire que l’esclavage ». « Les indigènes doivent être une force matérielle créant des richesses matérielles pour d’autres qu’eux-mêmes. Ils doivent être des paysans produisant du riz, des ouvriers tissant du coton, des coolies soignant des plantes à caoutchouc, des domestiques souples et peu exigeants, des contribuables acquittant, sans se plaindre, de lourds impôts, des soldats prêts à se faire tuer pour la France ». Bref, un « matériel humain » corvéable à merci et à qui l’école coloniale apprenait « Nos ancêtres les Gaulois »…

Reste à voir ce qu’il reste des images, des expressions racistes véhiculées par le colonialisme dans notre culture, dans l’inconscient… [1]


avec Michel Dreyfus et Éric Deroux


[1De l’indigène à l’immigré de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel (Découvertes Gallimard).