Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey d’Alain Brossat (Passager clandestin)

samedi 23 novembre 2013
par  CP
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De nos jours, la figure du plébéien a perdu de sa « visibilité », pourtant cette figure était
« à la charnière du social et du psychologique, au XIXe siècle et au début du XXe. »
La littérature de l’époque s’en fait l’écho, aussi bien dans Le Rouge et le noir de
Stendahl — avec le personnage de Julien Sorel, arriviste prêt à tout —, que dans
Les Hauts de Hurlevent de Emily Bronte — avec Heathcliff, figure des extrêmes
et plébéien furieux, ou encore en la personne de Mellors dans L’Amant de Lady Chaterley
de D. H. Lawrence. Ces personnages « sont désignés par les narrateurs mêmes de
ces romans comme
 » portant «  la marque du destin plébéien ». Cela induit-il une
quelconque analyse politique ? L’emploi de « marque du destin plébéien » fait-il référence
à «  l’énergie du ressentiment » ? Ou bien encore au besoin de conquête « et donc de
la bataille
[qui] traverse ces trois romans » ? C’est ce dont nous parlerons avec Alain Brossat.

Dans son nouvel ouvrage, Le plébéien enragé. Une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey, Alain Brossat propose une relecture au prisme du politique de la
littérature consacrée, des personnages romanesques ou cinématographiques. Un exercice critique rare puisqu’il semble que la restitution du politique soit le plus souvent écartée
sinon bannie, la tendance étant à la dépolitisation des enjeux littéraires comme de la
création en général.

Tout est politique ! La formule a fait long feu. Depuis, tout est en place pour gommer cet
aspect et escamoter cette dimension. On en viendrait presque, parfois, à s’excuser
d’estimer qu’un roman, un film est politique, engagé, ou à plus forte raison, militant,
comme si cela risquait d’entraver la création ou en diminuait la qualité artistique. La
littérature doit être aseptisée, normée, apolitique, de même que les films grand public se doivent d’être édulcorés du social et du politique… Bref, l’expression artistique ne doit
susciter en aucune manière une lecture critique ou une réflexion subversive, sinon
dans des marges ou des domaines non médiatisés.

Cependant à la lecture de l’Amant de Lady Chatterley, on ne peut que penser à la lutte
de classes lorsque Clifford dit à Constance : «  Vous pouvez vous sentir libre de vous faire
faire un enfant par un autre, puisque je ne puis y pourvoir, à l’unique condition que cet
autre soit de la bonne race. L’aristocratie qui semble, avec la “ castration” de Clifford,
avoir tout perdu, conserve, à tout le moins, ce tenace instinct de survie, avec le réalisme
froid qui l’accompagne — peu importent les moyens, les expédients, pour peu que se
perpétue la race, sans mélange ni contamination !
 » Autrement dit : « il ne suffit
pas d’être ensemble, sur un même territoire, pour appartenir au même monde…
 »

Pour en revenir donc aux termes de plèbe et plébéien, Alain Brossat nous donne
cette définition : « la plèbe est, dans les sociétés modernes, une production discursive péjorative, elle appartient au vocabulaire des maîtres et sert à désigner le rebut
dangereux de la condition populaire. Elle est une substance historico-politique
aux contours variables dont le propre est d’être rétive au travail, aux polices sociales,
aux disciplines – ingouvernable et comme “ destinée” à la sédition.
 »

La plèbe serait donc la populace, la canaille. Et aujourd’hui la racaille ? la caira ?

Les luttes contemporaines de la plèbe mondiale — celle des cités, des bidonvilles africains, d’Amérique du Sud, des camps palestiniens, des sweatshops en Chine, du Bangladesh, procèdent d’une impulsion : celle du non catégorique et définitif à la mondialisation ultralibérale — « qu’il s’agisse des conditions de vie imposées à ceux qui n’ont pas leur couvert mis au banquet de la globalisation ou des conditions nouvelles de l’esclavage salarié. Ce non décidé et irrévocable est le socle à partir duquel se déploie la multitude des contre-conduites, résistances de conduite et insurrections de conduite de la nouvelle plèbe. Des gestes simples d’obstruction, de rétivité, d’insoumission […] sont les bouquets de fuites innombrables et hétérogènes de ces multiplicités plébéiennes qui tendent aujourd’hui à mettre en échec les pouvoirs disciplinaires — des cités de nos quartiers de relégation aux bagnes des ateliers de confection du Bangladesh. »

Dans tous les cas, que ce soit […] le bidonville — « lieu névralgique de
[...] nouvelles formes de la lutte sociale — ou bien l’usine-caserne
de Shenzen, l’usine-tombeau de Dacca, c’est bien à une nouvelle
plèbe mondialisée, multitude des sans-noms et sans-visage que nous
avons affaire. La masse en fusion des soulèvements de demain. »

Précédent ouvrage d’Alain Brossat :

Les serviteurs sont fatigués.

(Les serviteurs aussi)

(L’Harmattan)

Revue en quatre langues, deux numéros par an fondés sur un thème différent
à chaque publication.

« Plus les frontières s’effacent pour les marchandises, plus elles s’effrangent pour les riches, et plus elles tendent à devenir, sur le pourtour de l’Europe communautaire, des barrières infranchissables pour les pauvres et les damnés de la terre. La majorité des Européens « de droit » semble s’accommoder de cette situation, quand elle ne s’en enorgueillit pas. De cette Europe là, nous ne pouvons souhaiter que l’effacement et la destitution. Mais qu’en disent nos amis extra-européens, nos amis des autres mondes qui ont rencontré l’Europe de mille façons au long de leurs parcours, y ont séjourné, s’y sont attachés, l’ont prise en grippe – mais qui, dans tous les cas, sont appelés ici à témoigner de ce que leur inspire la présente dérive européenne autour de laquelle nous aimerions agencer ce numéro. »

Une revue à découvrir.

À suivre…