L’empire des hygiénistes. Vivre aux colonies

Olivier Le Cour Grandmaison (Fayard)
dimanche 18 janvier 2015
par  CP
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À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la majorité des responsables politiques souhaitent transformer les colonies françaises en territoires sûrs et prospères vers lesquels convergeront hommes et capitaux.

L’avenir semble radieux, celui de la République impériale aussi ; les réalités le sont moins. Soldats, fonctionnaires et colons meurent en masse au cours de désastres qui n’étonnent guère les médecins.

Ces derniers savent l’insalubrité du climat, la corruption des sols et des eaux, la virulence des maladies tropicales qu’aggravent la précipitation des gouvernements et le conservatisme de la hiérarchie militaire. Guérir ?

Eu égard aux moyens de l’époque, la réalisation de cet objectif est très incertaine. Il faut donc prévenir de toute urgence pour assurer la sécurité sanitaire des Français expatriés et les « faire vivre » aux colonies.

Des praticiens nombreux et célèbres se mobilisent pour relever ces défis grâce au développement d’une hygiène exotique conçue comme une science pratique et totale. Leurs prescriptions s’étendent à tous les registres de la vie : sexualité interraciale et conjugale, organisation d’une journée type adaptée aux variations de température, alimentation et boisson, vêtements et
couvre-chefs, villes et maisons coloniales, division raciale du travail entre Blancs et « indigènes ».

De même, sont ainsi justifiés le travail forcé imposé aux autochtones et le maintien de l’esclavage domestique dans l’Afrique française, malgré les protestations de Victor Schoelcher au Sénat en 1880. S’appuyant sur des sources nombreuses et parfois négligées — traités, manuels, romans… —, Olivier Le Cour Grandmaison reconstruit cette histoire complexe avec finesse en analysant les enjeux multiples liés à ces questions.

Troisième volet d’un travail remarquable sur la colonisation française, L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies complète de façon originale et très documentée les deux premiers opus de cette recherche, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre de l’État colonial, paru en 2005, et La République impériale. Politique et racisme d’État, paru en 2009.

Dans L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Olivier Le Cour Grandmaison aborde l’application « pratique » de la colonisation dont le but était l’installation durable des troupes d’occupation et, bien sûr, des colonies de peuplement, en remédiant aux risques de contamination, d’épidémies et de maladies. Or, ces risques inhérents aux régions occupées étaient des plus préoccupants au vu de la mortalité massive qui frappait les expatrié-es. « En décimant civils et militaires, en affaiblissant l’administration et les troupes coloniales, [cela] ne manquerait pas d’affecter aussi les finances publiques et de ruiner bien des espoirs dans la “mise en valeur” des “possessions exotiques”. » Il était donc urgent, pour l’État colonial, de réduire les pertes humaines en codifiant des règles d’hygiène afin d’améliorer les conditions de vie des colons, de promouvoir une émigration croissante vers les colonies et d’assurer ainsi la « prospérité publique » et la « paix sociale » ; autant de conditions pour optimiser les profits. Autrement dit, il s’agissait de garantir à l’État un retour sur investissement de l’invasion coloniale.

Après le partage de l’Afrique entre les grandes puissances, le gouvernement français se devait de rattraper un retard en médecine coloniale par rapport aux Britanniques, par exemple. C’est ainsi qu’une politique hygiéniste est mise en place avec des « conseillers sexuels et matrimoniaux, [des] organisateurs de la journée de travail, [des] diététiciens, [des] spécialistes des vêtements et des coiffes, [des] urbanistes, [des] paysagistes, [des] architectes civils et militaires, [des] concepteurs d’hôpitaux et de maisons individuelles. » Bref, toute une organisation dans le but de contrôler l’hygiène publique et urbaine comme l’hygiène privée, c’est-à-dire « multiplier les mesures préventives et les dispositifs sanitaires en les étendant à l’ensemble de ce corps physique, social, urbain et politique. »

La propagande nécessaire à cette organisation atteindra des sommets de grandiloquence et d’aberration dans ce tout qui touche à la sexualité, lieu privilégié des fantasmes, de la frustration et de la domination la plus exacerbée lorsqu’elle conjugue racisme et sexisme. Il faut également souligner la prégnance du patriarcat durant toute cette période, tant en Europe que dans les pays colonisés.

Les affirmations et les hypothèses les plus saugrenues étaient fort répandues, par exemple, que la santé physique était menacée par le coït, particulièrement fatigant, partagé avec les «  femmes de couleur », qui, de ce fait, pouvaient retourner à leur profit la domination, évidemment « civilisatrice », des colonisateurs. De quoi mettre en garde les amateurs : « En jouissant du corps de l’homme blanc, à qui elle procure des satisfactions charnelles singulières, la “Noire” ruine — dévore — sa force et sa supériorité, inverse les pôles de la domination et de la soumission, et scelle ainsi le triomphe momentané de la primitivité sur la civilisation, bâtie, entre autres, sur la répression des pulsions sexuelles. » Racisme et misogynie se complètent allègrement sur fond de morale bourgeoise dans toutes les imageries habituelles sur l’animalité des populations « à civiliser » et sur les conséquences fatales d’une contamination par des êtres « inférieurs ».

Olivier Le Cour Grandmaison précise que « dans l’abondante littérature coloniale moderne, puis contemporaine, scientifique et fictionnelle, l’hypoesthésie des Noirs et l’hypertrophie de leurs organes sexuels, qu’ils soient masculins ou féminins, sont depuis longtemps considérées comme des caractéristiques majeures de ces populations. »

Aux soi-disant caractéristiques d’animalité et de grossièreté, dont on affublait les populations colonisées, s’ajoutait le vice pour faire bonne mesure.

La « mission civilisatrice » de la France aux colonies s’accompagnait d’une telle propagande, que le travail forcé, l’exploitation et «  l’établissement d’institutions et d’une justice coloniales d’exception », rappelant aux colonisé-es qui étaient les maîtres, ne soulevaient que de rares protestations au sein des courants politiques, l’idéologie anticoloniale n’avait guère cours dans les rangs des politiciens de gauche, ni parmi les intellectuels. L’économie de marché et la recherche du profit primaient sur la critique du système colonial et les violences perpétrées sur les populations étaient considérées comme banales, sinon nécessaires.

L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies met en lumière les enjeux de la colonisation, mais aussi ses effets sur les mémoires collectives. Il y a de quoi faire réflexion aujourd’hui et s’interroger sur l’islamophobie, le racisme et le deux poids deux mesures de plus en plus pesants dans nos sociétés.



Olivier Le Cour Grandmaison présentera son livre, L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, suivi d’un débat à la librairie Publico (145 rue Amelot, 75011 Paris. M° République) le samedi 24 janvier à partir de 16h30.


Olivier Le Cour Grandmaison est l’auteur notamment de Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial (Fayard, 2005), La République impériale. Politique et racisme d’État (Fayard, 2009), De l’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : du droit colonial en Algérie et dans l’empire français (Zones/La Découverte, 2010).