Feu le Comintern de Boris Souvarine. Panaït Istrati et Vers l’autre flamme. Que viva Eisenstein ! Film de Peter Greenaway. Tom le cancre, film de Manuel Pradal. Mustang, film de Deniz Gamze Ergüven

dimanche 14 juin 2015
par  CP
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Feu le Comintern

Récit inédit de Boris Souvarine

Présenté par Charles Jacquier (Le passager clandestin)

Extrait du Festival Panaït Istrati à propos de Vers l’autre flamme de Panaït Istrati, Boris Souvarine et Victor Serge

CINÉMA

Que viva Eisenstein !

Film de Peter Greenaway

Sortie nationale : 8 juillet

Tom le cancre

Film de Manuel Pradal

Sortie nationale : 17 juin avec un mode de distribution particulier
Un cinéma qui fait le mur

Mustang

Film de Deniz Gamze Ergüven

Sortie nationale : 17 juin

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Feu le Comintern

de Boris Souvarine

Préface de Charles Jacquier (Passager clandestin)

Feu le Comintern de Boris Souvarine est un texte inédit [1]. C’est un témoignage important qui donne une autre vision de la période allant de la Première Guerre mondiale aux premières années du communisme soviétique.

Vers la fin de sa vie, Boris Souvarine s’attelle à ce récit à la fois de vie, d’engagement personnel, d’histoire des mouvements et des oppositions politiques. Boris Souvarine est l’un des principaux artisans du Congrès de Tours, en 1920, et devient ensuite le représentant du parti communiste auprès de l’Internationale communiste. Il participe à sa direction dont il est exclu « temporairement » en 1924 pour non approbation.

Outre les faits politiques et les documents historiques, le texte présente une part de réflexion et d’analyse critiques qui en fait son originalité. Souvarine n’a jamais succombé à l’attrait du pouvoir en tant que tel, mais a lutté pour l’idée de construire une société meilleure pour ceux et celles qui y participent. Dès la Première Guerre mondiale, il fait le constat que « le capitalisme avait déchaîné une brutalisation industrielle jamais atteinte ».

Feu le Comintern est une observation de l’époque, un journal personnel
qui, bien qu’il soit inachevé, offre une perspective différente sur l’opposition
à la guerre, certes minoritaire mais active, et la distance critique nécessaire pour dénoncer les dérives de la révolution de 1917, sous prétexte de
« bolchévisation », pour en fait « mettre au pas les partis communistes étrangers. En URSS même, l’enjeu se résumait à une lutte acharnée pour le contrôle de l’appareil du Parti-État sur une société asservie. »

Cet entretien avec Charles Jacquier à propos du récit inédit de Boris Souvarine, Feu le Comintern, publié aux éditions du passager clandestin, a eu lieu pendant le festival Panaït Istrati qui s’est déroulé entre le 15 et le 17 mai derniers, à la librairie Quilombo.

Festival Panaït Istrati

Charles Jacquier parle de Vers l’autre flamme signé par Panaït Istrati et écrit également par Boris Souvarine et Victor Serge.

Panaït Istrati, ami de Boris Souvarine. Panaït Istrati, l’homme qui n’adhère à rien, le vagabond, le conteur social… Certains de ces romans restent dans les mémoires : Nerrantsoula, Les Chardons du Baragan, Codine, les Haïdoucs, Kyra Kyralina

En 1929, il publie Vers l’autre flamme. Après seize mois dans l’URSS ; il s’agit de trois ouvrages distincts et écrits en collaboration avec Victor Serge et Boris Souvarine. Ces essais, extrêmement critiques du régime soviétique, vont lui attirer la vindicte acharnée des communistes, sept ans avant l’essai d’André Gide, Retour d’URSS. À la sortie du livre, Panaït Istrati est calomnié du fait de sa notoriété d’écrivain et finalement quelque peu oublié. Son œuvre est aujourd’hui enfin republiée.

Panaït Istrati, dans Vers l’autre flamme, publié la première fois en 1929, décrit sa déception du rêve socialiste :

«  Il n’est plus du tout question de socialisme, mais d’une terreur qui traite la vie humaine comme un matériel de guerre sociale, dont on se sert pour le triomphe d’une nouvelle et monstrueuse caste qui raffole de fordisme, d’américanisation, […] d’une caste cruelle, avide de domination […] Cette caste, ignorante, vulgaire, perverse, est en majorité constituée par une jeunesse […] qui ne sait et ne veut rien savoir de ce qui avait fait la grandeur et la force de l’idéalisme révolutionnaire russe d’autrefois […]. Elle ne connaît que les “mots d’ordre” d’un pouvoir dont elle est le ciment et l’armature. Déploiements de bannières ; Internationale écoutée debout ; […] immenses calicots couverts de phrases ; des phrases pour juger la vie ; des phrases toutes faites pour remplacer les idées ; le Guépéou pour remplacer les arguments ; la censure pour éviter la critique : un universel vide, dont elle se gargarise et se sert pour dominer. […]

Une flamme, après mille autres, vient de s’éteindre, sur une vaste terre riche d’espoirs. »

Charles Jacquier a participé au Festival Panaït Istrati pour évoquer Vers l’autre flamme, des textes essentiels et critiques du régime soviétique.

ET CINÉMA

Que viva Eisenstein !

Film de Peter Greenaway

Puisqu’il est question de l’entre-deux guerres, des années 1920 et 1930, qui furent non seulement déterminantes politiquement et socialement, mais aussi riches en créativité, notamment cinématographique — années de découvertes de talents, de génies et de nouvelles techniques, de la propagande… C’est aussi l’époque où le muet passe au parlant —, la transition est donc toute trouvée pour évoquer le cinéma. Et quel cinéma ! Celui de Sergueï Eisenstein avec un film de Peter Greenaway, Que viva Eisenstein ! qui sera sur les écrans le 8 juillet prochain.

En 1931, Eisenstein a déjà réalisé des chefs-d’œuvre, la Grève, le Cuirassé Potemkine et Octobre. Durant les deux ans de périples qu’il effectue, à partir de 1929, en Russie, en Europe, aux Etats-Unis, puis à Hollywood, il rencontre nombre d’artistes, Brecht, Maïakovski, Prokofiev, Chostakovitch, Gorki, Cocteau, Dos Passos, Von Stroheim, Chaplin, Upton Sinclair, Bunuel, Diego de Rivera et Frida Kahlo entre autres célébrités. Et toutes ces rencontres vont jouer un rôle essentiel, d’ouverture, dans sa création artistique et sa vie personnelle. Le film commence à l’époque du bout du voyage en quelque sorte, au moment où il arrive à Guanajuato, au Mexique, pour y tourner un nouveau film, Que Viva Mexico !

Et là commence le film de Peter Greenaway, réalisateur de Meurtre dans un jardin anglais, le Ventre de l’architecte, Drowning by numbers, le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, entre autres merveilles. Dès le générique de Que viva Eisenstein !, c’est une délectation des images : la photogénie des paysages, le jeu des passages du noir et blanc à la couleur et vice-versa, le partage de l’écran pour évoquer la superposition des émotions et des personnages croisés, la profusion des sensations brutales d’un pays qu’Eisentein reçoit en pleine gueule. Un choc qui a des résonances multiples
et incontrôlables.

Le projet de Que viva Mexico ! semble lui échapper très vite. Il est submergé par la passion, la soif de savoir, fasciné aussi par le culte de la mort, par le défilé des squelettes au milieu des enfants, par l’initiation au sexe et à l’amour. Le réalisateur russe dira d’ailleurs « Ce pays est époustouflant. Les grandes questions de la vie ne cessent de vous asséner de grands coups sur la tête, au creux du ventre et en plein cœur. La superficialité n’est tout simplement pas de mise. »

Confronté au désir, à la peur de l’amour, du sexe et de la mort, Eisenstein vit à Guanajuato dix jours inoubliables qui vont bouleverser sa vie future. Il écrira d’ailleurs à une amie « Au cours de ces derniers dix jours, j’ai été follement amoureux et j’ai obtenu tout ce que je désirais. Ceci aura probablement d’énormes répercussions psychologiques. »

Que Viva Mexico ! ne sera jamais terminé par son auteur pour des raisons de production et de post-production, pour des querelles de droits… Eisenstein perdra une partie des rushes et ne montera pas le film qui passe dans le domaine des rêves cinématographiques inachevés…

De cette rencontre choc, Peter Greenaway crée une véritable symphonie de plans, de cadres, de lumières, de focales qui évoluent dans un même plan, de mouvements de caméras dans des décors sublimes. Les comédien-nes sont remarquables et justes, rien n’est laissé au hasard, chaque détail est réfléchi. Jusqu’au choix d’extraits des premiers films d’Eisenstein, qui renforcent les moments de recherche de l’impossible…

Le film mexicain d’Eisenstein est un mythe, et Peter Greenaway réalise avec Que viva Eisenstein ! une ode au travail et à l’inventivité du cinéaste russe. En sortant de la salle, il demeure des fragments de fulgurance cinématographique, des flashes, des rebondissements visuels étourdissants.

Du très grand cinéma !

À voir à partir du 8 juillet.

Tom le cancre

Film de Manuel Pradal

Une classe de jeunes enfants s’égare dans la forêt à la suite du malaise de leur enseignante. Après leur rencontre avec Tom le cancre, un adolescent sauvage qui vit dans un arbre, les enfants se voient proposer un marché par Tom : il les guidera pour retrouver leur chemin, mais à la condition de désapprendre tout ce qu’on leur a inculqué à l’école. Commence alors une escapade entre magie, initiation et symboles du pouvoir, où les enfants sont des Candides ayant les pieds sur terre.

Tom le cancre, un conte où les enfants de cinq ans sont les sages de l’histoire, où une maîtresse d’école fantasque mange des baies sauvages, comme l’Alice au pays des merveilles avalait des champignons, et veut épouser un homme loup, où un homme loup répare les bagnoles, et où des gens du voyage se promènent aussi dans la forêt…

Ajoutez à cela des trains que Tom emprunte avec les enfants, des cours de cancre très proches de la philosophie et vous avez une très belle histoire, des éclats de rire… Bref un conte facétieux et impertinent.

Mais ce n’est pas tout, et voilà ce que déclare le réalisateur à propos d’un cinéma qui fait le mur :

« Dans ma petite fabrique de films, Tom le cancre est mon film le plus heureux, le plus libre, le plus vivant. Film associatif avec des enfants, un été de tournage, deux ans de travail, 130 bénévoles. J’en ai fait le modeste, mais orgueilleux manifeste pour encourager tous les cinéastes comme moi, entre système et marginalité, à faire du cinéma sans salles de cinéma quand elles ne sont plus vos alliés naturels.

1000 lieux de sorties pour Tom le cancre. […] Places de villages, rue, écoles, églises, cafés... [www.lecinemafaitlemur.com] C’est notre pari de diffusion nationale le 17 juin avec des amis du cinéma qui se disent que ça ne va pas si bien au pays du cinéma de l’exception culturelle et aux comptes toujours mirifiques de fin d’année du CNC.

D’abord, avant d’entrer dans le vif du sujet, une résonance personnelle. Comme tout cinéaste de province, d’Ardèche pour moi, je ne suis pas né au goût du cinéma dans les salles obscures de St Germain ou du quartier latin. Le cinéma pour moi, c’était avec la caravane itinérante de mes parents instituteurs, deux mois de vacances et autant de cinémas de plein air des campings. Ça sentait les pins, la bande son y ajoutait le passage nocturne des cigales aux grillons, et le ressac de la mer toujours, qui berçait joliment même les histoires tristes. Je me suis ensuite toujours débrouillé pour que mes films sortent à l’orée des beaux jours pour faire une tournée estivale. […]

Je n’aime donc pas les salles obscures et encore moins les temples où on doit la fermer, pas bouger, pas fumer, pas se lever, pas savoir qui est son voisin. J’avais donc le penchant naturel pour le slogan le plus ravageur après le festival de Cannes : le cinéma sans salles de cinéma ! […]

Le système français, au nom des vertus de son exception culturelle se cabre et ne fait que réarmer son bouclier toujours plus petit contre le libéralisme à tout crin des chevaux de Troie [étatsuniens] sans se refonder offensivement avec cette nouvelle donne magnifique qu’est le numérique et qui appelle une autre façon de faire les films. […]

Aujourd’hui, je ne vois autour de moi, dans les tiroirs ou les festivals que des films classés sauvages, beaux, poétiques, inattendus, de réalisateurs [et réalisatrices jeunes ou confirmé-es] éjecté-es par le système, ils [et elles] ont produit, réalisé dans leur coin, parfois par défaut. Nous, pour Tom le cancre, ce fut par bonheur ! C’est si facile aujourd’hui, si tentant, si normal, mais alors, rançon de cette jouvence, l’accès aux salles devient quasi impossible car le système est verrouillé de l’intérieur. Demandes aux CNC, commissions, visa, aides publiques... : soit vous faites la queue avec votre script comme il y a 20 ans, soit […] caméra à la main, vous tournez avant avis de ceux qui « pensent en rond et qui ont les idées courbes » comme le dirait Ferré, et vous êtes virés des salles. Alors chiche !! Oublions les salles si elles ne nous aiment plus ! […]

[D’abord] Les multiplexes avec du son en 8.1, ce n’est pas fait pour la poésie, c’est pour la galerie marchande tout autour. […]

Il faut alors repenser nos structures d’aides, les inverser […]
Une idée, doter plus richement l’avance sur recette après réalisation qu’avant : jugement sur pièce, prime à la réussite artistique et aux risques financiers sans filet, remettre les fondamentaux de l’entreprise des films, même publique, sur ses deux pieds.

Ré-oxygéner et rééquilibrer le cinéma commercial en dérive [éthique et financière] de par son hyper marchandisation, grâce à un cinéma associatif, avec des salaires, mais pas de dividendes, fort, nourri, aidé, ouvert vers le public, dévoué à la liberté, au libre-arbitre, au beau geste. »

Tom le cancre de Manuel Pradal, avec Stéphanie Crayencour, Sacha Burdo, Steve Le Roi, l’image est de Yorgos Arvanitis, la musique de Carlo Crivelli, le montage d’Isabelle Dedieu,

Tom le cancre sort le 17 juin, dans 1000 lieux alternatifs — c’est l’objectif —, une sortie hors des sentiers battus, pour une diffusion étalée sur tout l’été dans plusieurs centaines de communes françaises, qui ne disposent pas forcément de salles de cinéma... L’objectif est de 1000 communes, et il y en a déjà 400 dans toute la France.

C’est l’opération LE CINÉMA FAIT LE MUR ! Un cinéma buissonnier qui sort
des sentiers battus par les multiplexes et les financiers, et qui se montre sur un mur comme le symbole de l’écran le plus accessible, et qui du coup devient un écran de partage, un horizon nouveau, une échappée belle le temps d’un été, voire au-delà. Du cinéma en circuit court, directement du réalisateur au public !

Pour plus d’informations sur ce mode de distribution alternatif et participatif : www.lecinemafaitlemur.com et www.tomlecancre.com

Mustang

Film de Deniz Gamze Ergüven

Dernier jour de l’année scolaire dans un village traditionnel de Turquie, c’est aussi l’adieu de l’enseignante qui part pour Istanbul.

Sur le chemin du retour, Lale et ses soeurs jouent à la plage avec des garçons du même âge. Et c’est le scandale, l’accusation d’impudeur se colporte très vite dans le village. Leur grand-mère, qui élève les cinq filles depuis la mort des parents, les sanctionne sans écouter ni vouloir comprendre les adolescentes. L’oncle s’en mêle et en fait une histoire d’honneur. Au nom de l’honneur, elles sont donc peu à peu privées de sortie, confinées et enfermées à l’intérieur de la maison. De très beaux portraits d’adolescentes en rupture.

Quels sont les moyens pour détourner les interdits ? Comment échapper à cette prison des traditions ? Se marier ou mourir… Ou la rébellion ?

L’enfermement et la révolte contre la pression sociale racontées par une adolescente.

Mustang de Deniz Gamze Ergüven a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes et sa sortie nationale est le 17 juin


[1Ce livre constitue un témoignage de première main sur les opposants à la Première Guerre mondiale en France et les débuts de la IIIe Internationale (ou Comintern). Il met en lumière les motifs et les raisons d’une adhésion à un système qui ne tarda pas à transformer l’espérance en cauchemar. Après y avoir cru, Boris Souvarine fut l’un des premiers à le dénoncer.

À la fin de sa vie, après des années d’isolement, Boris Souvarine (1895-1984) souhaita revenir sur les premières années de son engagement politique durant la Première Guerre mondiale, en mêlant souvenirs personnels et documents d’époque. Engagé dans le mouvement socialiste durant la Première Guerre mondiale, Souvarine est un des principaux artisans du Congrès de Tours (1920). Après la fondation du parti communiste, il en devint le représentant auprès de l’Internationale communiste et participa à sa direction jusqu’à son exclusion en 1924.

La IIIe Internationale, appuyée sur un immense État, prit rapidement l’exact opposé des aspirations émancipatrices qui avaient été au fondement de la Première. Il n’est sans doute pas innocent que Souvarine ait commencé l’écriture de ses mémoires par l’exposé de ses prémices et de ses développements. S’il n’eut pas le temps de mener ce projet à son terme, il en reste une ébauche, jusqu’aujourd’hui inédite. Ce sont les extraits que nous présentons ici, accompagnés d’une brève sélection d’articles écrits dans les années 1917-1924, documents d’époque qui éclairent ces souvenirs d’un autre temps.

Souvarine a tout à la fois une plume remarquable, une connaissance encyclopédique de son sujet, une intelligence hors pair, et une indignation intacte et toujours renouvelée devant les mensonges et les crimes du stalinisme. Il relate, analyse et nous aide à comprendre des faits historiques majeurs. La lecture de ces textes inédits servira à ceux qui souhaitent réfléchir à une nouvelle critique sociale, où la conscience des horreurs et des impostures du passé ne servirait pas à masquer ou relativiser celles du présent.

L’appareil critique du livre est réalisé par Julien Chuzeville, historien, auteur de Fernand Loriot. Le fondateur oublié du Parti communiste (l’Harmattan, 2012) et de Militants contre la guerre 1914-1918 (Spartacus, 2014).